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Ms. 2834 — Pologne. Les Principes

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Chapitre II.

L’Etat.

Transition : Que l’idée d’une spontanéité dans la nation, conduit à celle d’une existence réelle et concrète de l’Etat.—Théorie idéaliste et théorie réaliste de l’Etat : principe de collectivité.—La politique, de subjective, artificielle et immorale qu’elle est dans le premier cas, devient objective, juridique et scientifique.—Application à l’histoire : critique de jacobinisme.—Nouvelle conclusion contre les Polonais.

§1.—La spontanéité admise dans la nation fait suppose la réalité de l’Etat.

Au chapitre précédent, nous avons posé un principe dont la négation comme l’affirmation conduit aux conséquences les plus graves. Ce principe est celui d’une spontanéité collective, analogue à la spontanéité individuelle. Si la nation n’a pas en soi d’autre spontanéité que celle qui se remarque en chaque individu, si, par conséquence, la idées qui la requirent, les institutions qui elle se donne, l’organisme dont elle s’a [vie], lui viennent d’une initiation supérieure ou étrangère, ou si ce sont de simples conventions, la gouvernement se réduit à une pur automatisme, et la nation, considérée comme corps politique, perd toute moralité et toute dignité. Au contraire si la nation tient ses idées, et ses formes, d’elle-même ; si, par une vitalité intérieure, elle produit sa constitution, etc. ; elle prend un caractère de personnalité et de moralité que la rend, comme l’individu, inviolable. C’est ainsi que, dès la premier pas, nous nous [33] sommes affranchis, d’une par, du matérialisme vulgaire, qui dans les sociétés ne voit que des masses ; de l’autre, du surnaturalisme et de théologie, qui attribuent les lois et les idées à la révélation.

Mais la principe d’un spontanéité immanente à la nation, cause première de son organisation politique, et qui se traduit au dehors par l’Etat, suppose que la nation et l’Etat ne sont pas de purs mots, des ombres vaines, comme la loi que conçoit la première et qu’édicte la second. Comment prêter des facultés, des idées, au néant ? Il y a ici quelque chose d’obscur, qu’il import d’éclaircir. Quand nous parler des nations et des états, comme de choses que existent de leur spontanéité, de leurs idées, de leur constitution, de leur puissance, etc., parlons-nous par figure, ou entendons-nous designer des réalités ? Dans une étude sérieuse, ceci un besoin d’explication. Trop [aigrement] nous nous payons de métaphores et hypothèses : où commence ici la vérité, où s’arrête la fiction ? La Pologne pleure sa nationalité perdue ; depuis quatre-vingt-dix ans retentit, aux quatre coins de l’Europe, la lamentation polonaise. Selon nous, et selon le sentiment universel, cette nationalité n’est pas une illusion, un caprice ; mais comment l’établir ? Il est grandement temps, et pour l’homme de science, et pour le progrès de la lois du publique, et pour la sécurité des nations, de sortir aussi de l’abstraction et du sous-entendre.

Tout être, dit l’ontologie, e compose essentiellement de deux choses, la matière et la forme. Chacune de ces choses se distingue parfaitement de l’autre, et bien qu’elles n’existent pas, ne se conçoivent même pas l’une sans l’autre, on ne peut pas dire, ni de celle-ci, ni de celle-là, que c’est un simple mot, un signe, un rien. La plénitude de [34] l’être résulte de leur union : comment deux riens produiraient-ils quelque chose !…

Ceci devient plus sensible encore par l’observation suivante. Si nous concevons, d’après tout ce qui a été dit précédemment au sujet de l’existence politique, la nation comme matière ; l’état or l’organisme sera la forme : les deux réunis, la nation et l’état, que nous distinguons parfaitement l’un d’autre, puisque jusqu’à certain point nous en venons a les séparer, formèrent l’être politique, complète, réel, manifesté, pour ainsi dire, en corps et en âme.

Mais reste à savoir encore si tout cette n’est pas un échafaudage d’abstractions, une construction métaphysique, algébrique de notre entendement, mais dépourvue, en fait, de toute réalité objective ; si par conséquent, alors que nous nous imaginons faire de la politique positive, de la science d’observation, nous ne sommes pas toujours des poètes, des artistes.

C’est à la solution de ce problème que nous allons nous attacher.

§2.—Théorie idéaliste de l’Etat.

Dans une revue qu’il est inutile que je nomme, je [lisais] dernièrement la définition suivante du gouvernement: Le gouvernement est un système se garanties pour la liberté individuelle.

On reconnaît à cette définition l’Ecole, en grande faveur aujourd’hui, qui généralisant outre mesure la fameux Laissez faire, laissez passer des économistes, tend à réduire la Politique, l’Economie politique, et la philosophie de l’histoire avec elles, à une seul terme, la Liberté; école qui, par conséquent, nie la réalité de la nation et de l’Etat, puisqu’elle n’en tient nul compte, et qu’elle agit comme si ces deux mots désignaient des entités, [35] des choses de convention, mais qui en réalité n’existent pas.

Rien de plus séduisant au premier abord que cette théorie; rien aussi de plus simple. C’est une de ces idées qui ont l’avantage d’emporter d’emblée l’adhésion du commun des esprits dont le défaut n’est pas de faire des distinctions, comme le veut Descartes, et de demander des explications. Le Système de la Liberté, si on peut appeler système le Faire que voudras de Rabelais, aurait du moins l’avantage de ne pas exiger de longues études; et, comme en [Amérique], la premier venu posant sa candidature à la Présidence pourrait s’improviser homme d’Etat. On saurait Politique, Economie politique, le Droit, l’administration et tout ce qui l’ensuit, par cela seul qu’on aurait une volonté, et qu’on ferait partie du corps social: il suffirait d’affirmer et de pratiquer la liberté. Écarter ce qui gêne la liberté, rechercher ce que la favorise, tel serait le dernier mot de la science, le nec plus ultra de l’ordre social. Tout ce qu’ont débité sur cette matière [entre] les philosophes, les historiens, les publicistes, devrait considéré comme nul de soi et non avenue. Au fond, il faut dire que les transactions humaines, ayant pour principe la liberté, pour moyen la liberté, pour fin la liberté, ne reconnaissent par de règles.

Cette manière, on ne peut plus commode, de concevoir la société, jouissent en ce moment d’une certaine faveur, en raison de la fatigue des esprits et de l’hébétude des consciences, on me permettra m’y arrêter un instant.

Par système de garanties on entend l’ensemble des promesses librement échangés entre les citoyens, ou censées l’être, de se protéger mutuellement contre toute injustice, comme aussi de contribuer, chacun selon ses moyens, à toute œuvre que réclame le commun intérêt. C’est ce que l’on appelle convention, pacte, ou contrat social. Ce pacte est essentiellement modifiable, révocable, à la volonté des parties. L’association ainsi formée prend le nom de cité ou État. Le mot de gouvernement a deux sens: c’est, tantôt le personnel chargé, par délégation des citoyens, [36] de pourvoir à l’exécution du pacte, tantôt le fonctionnement même de ce personnel. Le chef de ce personnel dit maire (major), bourgmestre, prince, roi, empereur, président, etc., selon l’importance de l’emploi, et la figure que doit faire le titulaire.

Ce qu’il importe de remarquer ici, c’est que l’Etat, ainsi entendre, n’est rien de réel; c’est, comme on l’a fort bien dit, un être de raison, une idéalité, une fiction. Toute sa valeur est dans le pacte; et comme le pacte est chose essentiellement abstraite, conventionnelle, arbitraire, révocable, modifiable et renouvelable, selon le convenance et le bon plaisir des intéressés, il s’ensuit: 1° en théorie, que le politique, basée sur une convention libre, serait parfaite, si elle n’imposait de sacrifice et d’obligation en personne, en autres termes, si elle pouvait se passer même de convention, ce qui dans l’hypothèse est absurde; 2° en pratique, et attendu la double impossibilité de ne rien exiger de personne et de contenter tout le monde, que le Gouvernement, contrairement à son principe libéral, incline fatalement à l’autorité et que la nation n’est jamais plus près du despotisme que longue, partant de l’idée d’un prétendu contrat social, et gênée par les prescriptions du législateur autant que par les omissions, elle se met à réclamer, à tout propos, la révision du contrat, ce qui devient contradictoire. L’histoire prouve la justesse de cette critique: deux fois, depuis soixante-dix ans, ou a un la liberté française, grâce à cet idéalisme gouvernemental, se résoudre en despotisme; et, chose remarquable, ce ne sont pas le libéraux que ont été les moins empressés à se rallier au despote. En Pologne, c’a été bien pis: là, on peut dire que l’idéalisme politique a règnes dans sa plénitude; là, le besoin, et la mains de reformer [37] étaient devenues un prurit chronique; mais tandis qu’en France la vie de l’Etat semble se soutenir par une transition perpétuelle de la liberté au despotisme, et du despotisme à la liberté, en Pologne, la théorie de l’Etat libre et conventionnel à conduit la nation à une immobilité absolue, que n’a fini que par la conquête de l’étranger.

[[Marginal note, p. 36 : Il faudra changer ce mot de pacte qui pouvait donner lieu à un confusion ; le système [   ] étant fondé sur un pacte de fédération.]]

Ainsi, sans rejeter d’une manière péremptoire la donnée de l’école libérale, nous sommes en droit, de parle raisonnement et l’expérience, de déclarer cette donnée insuffisante, incapable par elle-même de fonder l’ordre, de protéger les intérêts de donner corps et consistance à la société, et de rendre raison de l’histoire.–Il ne suit point delà, faut-il le se dire?, que nous devions exclure la liberté de la politique, à Dieu ne plaise! Ce serait comme si, en physiologie, on prétendait nier la vie de relations, parce qu’elle ne rend pas raison des phénomènes de la vie organique et que seule, elle ne suffit point à l’existence de l’animal. Cela signifie simplement que la liberté, à elle seule, ne saurait créer la société; qu’elle n’en forme pas la base ni le lien, n’en donne point la raison; bien plus, qu’elle est impuissante à se garantie elle-même. La liberté, dans laquelle certains esprits croient trouver moyen et réponse à tout, est impuissante à fonder la liberté.

La théorie du contrat social, est donc incomplète, partant fausse; et la politique qu’elle engendre, anti-scientifique, extra-juridique, hors nature, toute de fantaisie et de personnalité, cette politique, dis-je, c’est immorale au fond, Rousseau et Machiavel sont d’accord. La démocratie de l’un est la tyrannie de l’autre reposant sur le même [38] fondement. Le parti jacobin, qui, dans son horreur du bon plaisir s’est attaché à la théorie du citoyen de Genève, est constamment arrivé, par cette théorie, au régime de bon plaisir. L’Italie unitaire y court ; l’Amérique anti-esclavagiste est dans la même voie. De même que l’Économie politique about fatalement, par le laissez faire, laissez passer, à l’exploitation de l’homme et au paupérisme, ainsi la politique retourne, par le Contrat Social, à l’enchainement des libertés. Des deux cotes de la contradiction est flagrante. Sans doute, il faut que la souveraineté de l’homme et du citoyen soit assurée, et rendue effective, il faut que, par la Constitution de l’État, l’individu devienne de plus en plus libre, cent fois plus libre qu’il n’était à l’état de nature ; il faut, dis-je, le plus qu’il se peut, provoquer l’initiative individuelle, et laisser faire, laisser passer. Je retiens toutes ces utiles et fécondes maximes : mais je constate que pour en obtenir la réalisation, il faut autre chose encore que de la liberté.

§3.—Théorie réaliste de l’État. Principe de collectivité.

L’homme ne parvient à la pleine intelligence des choses qu’en épuisent successivement toutes les hypothèses produites pour leur explication. Appliquons à la société ce principe des sciences naturelles. Puisque la supposition d’un état conventionnel, idéal, fictif est impuissant à fonder l’ordre politique, que toujours elle a trahir les espérances qu’elle avait fait concevoir, le moment sembles venu, non d’écarter tout à fait cette supposition, puisque nous ne saurions, à aucune prix, éliminer la liberté, mais de la compléter, de l’éclairer, par une autre hypothèse, qui fait l’opposé de la première.

[39] Lorsque l’on considère que l’État, dans lequel Rousseau, Machiavel et leurs adeptes n’ont vu qu’une conception de l’entendement, implique dans sa définition, dans ses opérations, dans le rapport de ses fonctions, tout un système de données organiques, matérielles, lorsqu’ensuite on découvre dans cet organisme une puissance d’action, des tendances, des passions, des idées, qui ne se montrent pas les même dans l’individu, et qu’on ne saurait attribuer uniquement à la personnalité du prince et ses agents ; lorsque indépendamment de l’initiative des fonctionnaires, on voit ce prétendu être de raison donner des signes de vie, de réaction, d’autonomie comme s’il était doué d’une âme intelligente, libre et responsable; se fortifier, se développer et s’accroître tout à la fois par juxtaposition, par intussusception, par organisation; souffrir, comme s’il était affecté de paralysie, d’hydrophobie ou de gangrène; décliner enfin, et quelque fois périr sans qu’aucun secours, ni du dehors, ni du dedans puisse se sauver; lors, dis-je, qu’on réfléchit sur toutes ces choses, on est amené à se dire que cette idéalité pourrait bien être une réalité d’ordre supérieure, soumise à des lois propres; on s’avoue que l’Etat s’est pas seulement une fiction du libre arbitre, mais une création positive, sans laquelle la nature, antérieurement à la liberté, intervient au moins pour moitié; qu’ainsi la politique n’est pas seulement affaire de prudence et d’art, mais objet de science, qu’à ce nouveau point de vue, bien plus qu’à lui de la liberté, elle répugne au bon plaisir, en sorte que le ministère de l’homme d’état, alors même qu’il agit dans la plénitude de son initiative, doit s’assimiler, no plus au rôle du spéculateur et de l’artiste, mais à celui du médecin, [40] du navigateur, de l’agronome.

Mais où trouver, direz-vous, comment constater, saisir, cette objectivité de l’Etat? La théorie, démontrée insuffisante, de l’idéalisme politique, nous a suggéré l’essai de la théorie contraire. Il s’agit maintenant de démontrer la vérité de ce réalisme, faut de quoi nous demeurons toujours dans l’hypothèse, dans l’utopie.

À cet égard, l’embarras que nous éprouvons vient de l’illusion de nos sens. Nous oublions que toute existence est soumise à une double lois, unité et collectivité; dès que nous ne saisissons plus le lien que unit les parties, et qu’elles cessent de nous paraître en contact, nous nions l’être; et quand par hasard, au moyen d’une addition, nous revenons à l’idée du tout, nous appelons ce tout une abstraction. C’est un faux jugement, que je vais tacher de reformer, pour jamais.

Tout le monde sait, d’après le témoignage des physiciens, que dans les corps les plus denses il y a plus de vide que de plein; que les molécules dont ces corps sont composés ne sont pas en contact; qu’elles sont unie seulement par leurs atmosphères, en sorte qu’un caillou, une globe de plomb ou d’ivoire, si nous faisons abstraction de la force d’attraction, ou de collectivité, que les soutient, ne doit point être considéré comme un corps réel, mais comme un agrégat de particules insaisissables dans leur simplicité. Ces particules, ou atômes, auraient seules la réalité; quant à l’agrégat, à ce que mous appelons corps, ce serait, comme l’état des libéraux idéalistes, une abstraction. Mais qu’est-ce qu’un atôme, une être indivisible, insécable, au dessous de toute dimension, forme et quantité? Qu’est-ce que la matière en soi, la substance en soi, la force en soi?… Ici, s’arrête la science, en [41] même temps que l’observation ; il y en plus, ce atome, auquel nous avons attribué tout à l’heure, à l’exclusion de l’agrégat, le privilège de la réalité, n’est plus du domaine de la physique, il appartient à la métaphysique ; et la preuve, c’est que tout raisonnement qu’on essaierait de faire sur les atomes implique antinomie, contradiction. L’atome, chose étrange, sort, quant a nous du moins, du réel pour tomber dans l’idéal ; celui-là seul qui peut se dire Absolu, Dieu, peut compter, peser, mesurer les atomes ; dire s’ils sont quelque chose ou rien. Force nous est donc de revenir sur nos pas, et de dire que cela seul existe qui tombe sous les sens donne prise à l’imagination et a la raison, c’est-à-dire qui posséder l’étendue la formes, la force et la divisibilité. L’idée d’agrégat, devient ainsi inséparable de la notion de l’être, que nous pouvons définir, dans l’ordre de la science positive, un groupe. [1]

[[ [1] Voir Philosophie du progrès, Bruxelles, 1856, 1 vol. ]]

Ce que nous venons de dire des corps inorganisés, nous devons le dire à plus fort raison des corps vivants : une plante, un animal, une homme—que nous qualifions à juste titre d’individus, parce qu’ils possèdent, à un degré plus élevé que les corps bruts, l’unité, et qu’on les détruit de fond en comble en les divisant,—ne sont pas seulement des unités ce sont aussi des collectivités. Ce qu’on appelle, si je ne me trompe, épigénèse en physiologie, et qui indique la formation simultanée et distincte des organes dans l’embryon, en est une preuve. L’homme est une synthèse, comme le cristal, plus compliquée seulement que le cristal….

De tout cela résulte cette conséquence, qui ai premier abord semble contradictoire ; [42] c’est que la séparation des parties n’est pas une raison de nier le lien invisible qui, les unissant, en fait un groupe, un véritable être, d’ordre diffèrent ou supérieur ; et réciproquement que la force de centralisation que apparaît en certains organismes, et que nous appelons âme ou esprit, n’est pas une raison d’en nier l’origine composite. En sorte que l’unité ou individuation de l’être est ne raison directe de la composition et qu’on peut dire que sans l’être, de même que dans la grandeur, la force, et tous les attributs de l’être, il y a des degrés.

Tirons maintenant, pour la question qui nous occupe, la conclusion de ce principe.

Si, comme nous venons de l’établir, la séparation ou distinction des parties n’empêche pas la [réalité], et qui plus est, l’individualité de l’être ; si l’individualité la plus énergique au contraire est la résultante d’une composition, on concevra qu’un essaim d’abeilles, distinguées en reines, boudons et ouvrières, c’est-à-dire, en organe, séparés mais complémentaires les uns des autres, puisse être considéré comme un animal collectif, ou bien, en retournant l’expression, comme une collectivité vivante organisée, formée d’individualités elles-mêmes organisée ou collectivisée ; que cette collectivité agisse sous une impulsion d’ensemble, impossible à démêler dans le fourmillement de la ruche, mais dont le pensée unitaire n’en éclate pas moins à l’œuvre ; que cette petite république enveloppe dans sa destinée celle de toutes les abeilles, ce qui n’empêche pas chacune de ces dernière, au moment même où elle travaille pour le compte et d’après l’idée de la communauté, de suivre son impulsion particulière, et de jouir d’une large indépendance. [43]

On concevra de même que l’homme et la femme, si parfaitement distincts et séparés comme personnes intelligents, morales, libres, responsables, ne forment cependant par nature et destination qu’un tout unique, caro una, lequel tout se réalise par le mariage. Or, ce qui est vrai du couple, l’est aussi, quoique à un moindre degré, de la famille, de la tribu, de la corporation, etc. Pas n’est besoin d’une grande puissance de généralisation pour comprendre ces choses: il suffit de regarder, que dis-je? il suffit de sentir. Quiconque a aimé et possédé qu’il est un moment où la personnalité s’évanouit dans l’union; où l’on se sent transformé en un autre être: je sais tel homme à qui l’évanouissement de la personnalité est justement ce qui rend l’amour et la mariage antipathique.

Quand nous voyons, dans les êtres dont l’individualité est la plus prononcée, la constitution être toujours [séparatiste]; quand nous voyons l’organe conserver toujours, relativement à l’animal, comme celui-ci relativement au groupe dont il fait partie, une certaine indépendance, une vie propre; par exemple la tête ou les pattes repousser après l’amputation: pouvons-nous reconnaître cette loi du groupement, base de toute ontologie positive, qui proportionne l’individuation à la composition, et fait surgir toute réalité de l’union intime de deux termes contraires, unité et collectivité, individu et groupe? La seule différence entre les êtres, qu’il faut nous accoutumer à regarder tous désormais comme des groupes, c’est que, selon la complication et la perfection de l’organisme, les différentes parties du tout sont plus ou moins solidaires, et qu’en raison de cette solidarité, plus ou moins grande, l’unité, la personnalité, l’autonomie, se montre plus ou moins énergique. [44]

§4.—L’Etat, ou la société organisée, est la plus haute réalisation qui existe dans l’histoire.

Soit d’once que l’on assimile la collectivité humaine à une groupe formé d’individus diversement organisés et complémentaires les uns des autres, tel que le couple matrimonial ou la ruche; soit qu’on le compare à l’animal même, dont les organes, bien que spécialisés, exerçant des fonctions différentes sont dans un dépendance réciproque et une solidarité plus grandes encore: toujours est-il que, d’après ces notions élémentaires de physique et de zoologie, la séparation des parties n’est point un motif suffisant de nier le réalité, et s’il s’agit d’un groupe d’êtres vivants, la personnalité de l’être; qu’au contraire tout être réel même le plus individualisé, le plus personnel, le plus intelligent, le plus libre, doit être, à priori, considéré comme un groupe; que c’est le plus ou le moins de séparation organique qui fait le supériorité ou l’infériorité des existences; et qu’une fois ce principe d’unité collective ou de collectivité unitaire admis, il ne serte plus qu’à examiner, non plus si telle agglomération de créatures plus ou moins semblables, homogènes, analogues, ou simplement en rapport, est un être réel, la chose n’est plus douteuse; mais comment, d’après quelles lois, à quelle fin il existe.

Ces notions changent complètement l’idée qu’on la fait du gouvernement des sociétés et de leur histoire, d’après l’école idéaliste. Elles nous font envisager la politique, non plus seulement comme une intrigue à haute puissance, effet de a passion que Fourier appelait cabaliste, mais comme une branche de l’histoire naturelle, ce qui revient à dire, comme on le verra plus tard, un développement organique du droit; nous saisons d’emblée cette vérité capitale, que si, dans un État, par une cause quelconque, les lois de la vie collective sont obstinément, systématiquement violées, c’est [45] en vain que les ministres ou représentantes de la république emploieront tout ce qu’ils possèdent de génie, de patriotisme et d’éloquence à gouverner l’Etat: la société ne subsistera pas; le groupe politique tombera en dissolution, et, tôt ou tard, ses éléments seront absorbés par une force étranger.

Et voilà aussi ce que rend la perte de l’autonomie dans une nation si pénible. L’homme en communion avec ses semblables se sent vivre d’une double vie, d’abord, en tant qu’individu ; puis comme membre d’un groupe. Il se sent anime d’un double esprit, il a conscience d’une double énergie, selon qu’il trouve ses moyens en lui-même ou qu’il les emprunte à la communauté. Séquestrez cet homme, retranchez-le de la communion, ôtez-lui la patrie, son existence est désolée ; combien plus amère encore s’il est forcé avec tous son peuple de subir la loi du dehors. Ce n’est donc chose indifférente pour un nation de se gouverner elle-même, d’après une institution qu’elle sent donnée, et qui est l’expression de sa nature, ou de subir la discipline d’une maitre, qui ne consulte que sa sûreté et son intérêt. La privation de l’autonomie n’est pas un simple déni de justice : elle constitue pour la nation, et pour chaque membre de la nation, une véritable diminution de l’être, une sort d’amputation des énergies morales, intellectuelles et physiques du sujet collectif et individuel.

Mais la plus déplorable de toutes les situations est quand le corps politique, divisé contre lui-même ou livré à la désorganisation, laisse les citoyens à leur propre vertu ; quand le gouvernement perverti rend aux particuliers la patrie indifférente et sale ; [46] odieuse. La Polonais, sur la terre natale ou dan l’exil, chante la liberté perdue : il a oublié ces temps où la Pologne, en proie à la consomption et à l’anarchie, repoussant une dictature que n’eût pu la sauver que par le sacrifice de tout ce qu’elle avait cru et adoré ; insupportable à elle-même maudissant ses réformateurs, se précipitait dans les bras de l’étranger.

Complétons donc la théorie idéaliste, et disons :

L’Etat n’est pas seulement une fiction du législateur, une convention écrite sur la papier, divisée par chapitres et articles, servant à régler les mouvements des citoyens et le service des fonctionnaires; c’est une existence positive organisée, vivante, gouvernée par une raison intime, et dont les actes produisent en vertu de facultés immanentes; un être réel enfin, mais dont la [vice] nous échappe, comme celle des systèmes sidéraux, par son immensité et par la séparation de ses parties. L’Etat est à la fois idéalité et réalité, contrat et groupe, législation et organisme, idée et puissance, unité et collectivité, être physique et être de raison, corps et âme; une liberté, enfin, servie par des organes, et distincte de la somme des libertés qui la composent et qu’elle soutient. La réunion de ces deux points de vue donne l’idée vraie de l’Etat.

L’Etat, considérée comme être collectif et réel, n’est pas la même chose que la nation, pas plus que la statue n’est le marbre dont elle est faite, pas plus que l’animal n’est la somme des éléments qui le composent. La nation, ou le groupe humain, est la matière dont se forme le corps politique; l’Etat est la forme. [47] Les deux réunis constituent ce que l’on appelle le corps politique, le réalité le plus grande, la plus positive, le plus réalisé, qui existe dans l’Univers. L’Etat, en autres termes, est la nature organisée politiquement; mais in ne faut pas oublier que cette manière de parler, autorisée par la grammaire, et qui semble réserver la réalité à la nation, on ne faisant de l’organisation qu’un attribut, c’est-à-dire une forme, un néant, une telle façon des exprimer, dis-je, implique dans ses termes deux réalités égales. Le substances sans forme ne se conçoit pas, et portant elle est quelque chose; de même la forme sans la substance ne se conçois par davantage, et pourtant elle est aussi quelque chose. C’est ce que montre l’exemple des nations qui, ayant perdu leur autonomie, et laissé périr leur organisme, n’existent plus qu’à l’état de simples agglomérations; ce qu’implique également bien l’exemple de la statue, où il est clair que le marbre est une chose, et la forme donnée au bloc une autre chose. De même que la forme est la condition de la matière, la matière à son tour est la condition de la réforme. Le rapport est réciproque; le rôle de sujet ou d’objet et d’attribut peut leur être appliqué alternativement à toute deux. A qui soutiendrait le contraire, et prétendrait que la matière seule est réelle, et que la forme est une illusion; il serait facile de démontrer, en reprenant ses propres arguments, que dans le corps politique, la nation n’est pas plus une réalité que l’Etat, puisqu’elle n’est autre chose qu’une simple agglomération d’individus qui seule jouissent véritablement de l’existence; et semblablement que dans la statue, le marbre n’a pas plus du réalité que la forme, puisque ca n’est qu’un amas de molécules calcaire, retenue ensemble par un ciment, je veux dire par une force. Puis, après avons ainsi fait disparaître la nation et le marbre, on ferait disparaître de la même manière l’individu et le calcaire, en faisant que l’un et [48] l’autre ne sont encore que des composes, des formes: si bien que, d’analyse en analyse, on arriverait à la notion d’atome, c’est-à-dire, d’un je ne sais quoi sans étendue, sans force et sans forme, qui ne pourrait être dit ni métal, ni métalloïde, ni gaz; qui ne serait aucun des soixante ou soi soixante-dix corps réputés simples, puisque chacun de ces éléments, indépendamment de l’étendue qu’on est libre d’accorder ou de refuser à leurs dernières molécules, jouissant de propriétés nombreuses et variées, sont aussi des composés et des formes; on se trouverait, dis-je, en présence d’une inconnue à laquelle le langage peut donner tel nom qu’il lui plaira, mais qu’il ne serait toujours permis de considérer, d’après cette logique à outrance, que comme une conception métaphysique, une création de notre entendement que notre sensibilité réalise, en un mot, une hypothèse.

Devant cette réduction au néant, le sens pratique commande de revenir au arrière, et de dire simplement: L’Etre, c’est le groupe.

La réalité ou l’existence consistent donc pour nous uniquement dans la manifestation d’un groupement quelconque; la matière et la forme se résolvant ainsi, à priori, dans une définition commune; ces deux catégories devenant identiques et adéquates, nous devrons reconnaître l’être partout où se manifeste groupement, agglomération, association, composition, collectivité, synthèse, organisme, et dire en conséquence que tout ce qui nous apparaît à la fois comme multiple et lié ou combiné dans ses parties, tout ce qui présente des attributs, propriétés ou facultés distinctes, alors même que nous ne pourrions pas discerner les parties, depuis les corps simples de a chimie, et les atomes de la métaphysique, jusqu’aux systèmes sidéraux et politiques, depuis l’étincelle électrique jusqu’à l’intelligence humaine, est une réalité, un être. (1) [49]

L’Etat en général, et, comme exemple ou paradigme, la Pologne, telle est donc la réalité, encore peu connue, dont je me propose dans cet ouvrage de faire, pour ainsi dire l’autopsie, et de reconnaître les conditions principales.

§5.—Application des principes précédemment exposée à l’histoire et à la politique.

La vérité d’un principe se confirme par son application.

Rappelons d’abord l’observation que nous avons faite au §3 de ce chapitre, que la notion de l’état conventionnel, et celle de l’Etat réel, bien que contraires l’une à l’autre et pour ainsi dire antagoniques, ne s’excluent par conséquent pas cependant d’une manière absolue, et que même, dans une politique libre et vraie, elles devient se compléter mutuellement.

Mais, avant de trouver leur équilibre les deux idées entrent en lutte; elle tendent à se supplanter; chacune en son tour obtient la prépondérance, et ce n’est qu’après une longue lutte, une expérience douloureuse, et des révolutions répétées, que l’Etat finit par trouver sa juste formule et sa stabilité.

En premier lieu, au point de vue du raisonnement pur, il est certain que l’histoire et la politique prennent un caractère tout différant, suivant qu’elle s’appuient plus spécialement l’un et l’autre sur la notion de l’Etat idéal, ou sur cette de l’Etat réel.

L’historien s’abandonne-t-il de [préférence] à la première hypothèse? L’histoire devient un panorama de fantaisie, sans cause apparente, sans raison authentique et sans but; un logogryphe perpétuel, indéchiffrable. C’est un suite de phénomène que tombent accidentellement les uns sur les autres, qui tous auraient pu être autres que ce qu’ils ont été, dont la série par conséquent n’a d’autre signification que celle que nous lui prêtons nous-mêmes, en vertu des lois de notre entendement. L’esprit humain veut trouver un lieu à tout ce qu’il découvre: sous ce rapport, le langage conspire merveilleusement avec lui. Mais l’historien, qui sait cela et se méfie des équivoques de la parole et des illusions de l’esprit; à qui l’interprétation arbitraire des événements répugnes autant que l’utopie; l’historien, dis-je, à qui l’idée d’une réalité collective, régie par des lois propres, n’est pas à priori démontrée, ne peut manquer de tomber dans un scepticisme désespérant. Homme religieux, il se réfugiera dans la dogme de la Providence; matérialiste et incrédule, il aura peine à se défendre [50] d’une immoralité systématique. Le succès deviendra sa lumière et sa loi. L’histoire lors, la meilleure école des consciences, se change pour nous en une école de perdition. Expression d’une nature violente, capricieuse, incoercible, indifférente au bien et au mal, pleine de contradictions, également affranchie des principes de la logique et des préceptes de la morale, que l’on peut appeler avec autant de raison, Dieu ou Satan, et qui ne se révèle que par des impromptus et des coupes de théâtre; représentation plus ou moins dramatique de faits que l’imagination peut idéaliser et la mémoire retenir, mais qui, en dernière analyse, restent impénétrable à la raison, étranger à la justice: voilà l’histoire.

Admet-on, au contraire, cette idée d’une existence collective, conséquemment d’une vie, d’une pensée immanente dans chaque nation et dans l’humanité? L’histoire change complètement de caractère: ce sera une physiologie des nations, un biographie de l’humanité. Ici le hasard n’a plus de rôle: les principes de causalité et de finalité redevenant applicables dans de longues périodes et sur de vastes surfaces, tout a sa raison d’être; l’énigme cesse de paraître insoluble; grâce à cette même histoire dont le chaotisme faisait tout à l’heure son désespoir, la philosophie pratique peut se produire avec certitude. Si, dans la masse de faits que l’historien est appelé à recueillir et à contrôler, il s’en trouve, en grand nombre, qui paraissent tout à fait excentriques, subversif de l’ordre général, rebelles au courant qui les entraîne, l’observation démontrera promptement que ces faits sont le produit de la réaction des volontés particulières, des intérêts locaux, contre la direction et les tendances de la généralité, un effet de l’antagonisme qui entre dans les prévisions de l’histoire, et qui est la force motrice de la civilisation, et la garantie du progrès même. Le désordre apparent, momentané, [51] redevient donc ici de l’ordre; ce sera à l’historien de calculer la portée de ces perturbations, d’en prévoir la réduction, et d’en donner la formule. L’histoire n’est point une démonstration de la fatalité, pas plus qu’une exhibition du hasard: elle implique, dans ses données générales, ordre et liberté. L’appréciation du possible, comme de l’effectif, rentre dans les attributions de l’historien. Tout se paraît ainsi régulier et logique, tout se motive; si chaque fait, grand ou petit, aurait pu se passer autrement, ou ne se produire pas du tout, ce qui est le propre de la liberté, le milieu qui l’encadre devait garder sa signification et rester le même. L’histoire est aussi morale dans ses conclusions que dans ses prémisses.

Ce que nous venons de dire de l’histoire, il faut le dire à plus forte raison encore, de la politique. C’est la politique qui crée la matière première de l’histoire; et son action sur les âmes est bien autrement immédiate, bien autrement grave.

Que l’on se figure un médecin qui, pour guérir les maladies, ne tiendrait compte ni d’anatomie, ni de physiologie, ni de pathologie, ni de l’action des substances; déclarerait toute étude des êtres organisés et des minéraux inutile; prétendrait que la cause première des maladies étant occulte et immatérielle, la médication doit se borner à agir sur l’âme du malade par une sorte d’influx animique, et de pression morale; qu’en pareille affaire la volonté du thérapeute est tout, la pharmacopée rien; qui, en conséquence, imposerait les mains au patient, lui ferait des passes, disant: Je le veux, sois guéri; qui, crachant à terre ferait porter à ses clients, des scapulaires de parchemin sur lesquels il aurait écrit des mots cabalistiques, etc., etc. Ce guérisseur, faisant plus de la [52] médecin homéopathique, allopathique ou expectante, mais ce qu’on pourrait appeler de la médecine subjective, idéaliste, mystique et spirituelle, ne serait plus ni moins qu’un faiseur de miracles. Possible que ses malades ne mourussent par tour; possible même que la réaction du moral sur le physique produisît par fois des cures extraordinaires: à coup sûr, ce ne serait pas un homme de l’art. Et que diriez-vous si, parvenant à entraînée l’aveugle mal [   ], il faisait condamner au feu, comme d’abominables matérialistes, ses concurrents et ses confrères; s’il les faisait passer pour des suppôts du malin esprit, des gens sans âme, des vampires, dont il faut le hâter de purger la terre, en les brûlant et jetant leurs cendres au vent?… C’est pourtant ainsi que les peuples les moins avancés en civilisation, et parmi les civilisés toute la même ignorante, entend la médecine. Et si vous ne voyez pas auto-da-fé de médecins, c’est hélas! Que l’insuccès désolé trop souvent la thérapeutique spiritualiste, sans doute par le manque de foi des malades, et que les réalités passent eux-mêmes, jusqu’à certain point, pour succès.

Eh bien! Cet étrange médicastre est le type et le pendant du politique de la vieille école.

L’homme d’état dont l’intelligence est incapable de s’élever à le vraie notion de la loi, si bien définie par Montesquieu, le rapport des choses; qui dans la société ne [ ] qu’une multitude; dans les mœurs des préjugés ou des conventions; qui, dans les institutions d’un peuple ne sait pas [ ] ce qui vient de la spontanéité publique et ce qui est le fait de l’arbitraire gouvernemental; qui, dans le mouvements de l’histoire, n’aperçoit que des conflits de volontés, de passions ou d’intérêts; qui s’imagine que dans les affaires humaines tout dépend de l’adresse; qui prétend en conséquence gouverner les masses par la ruse, le mensonge, le charlatanisme et l’intrigue, appuyant au besoin ses roueries par la force, mais sans tenir jamais compte ni [53] de principe, ni de droits, ni de tradition, ni d’expérience: un tel homme, dis-je, ramenant tout la gouvernement au bon plaisir de sa subjectivité, n’ayant rien de l’administrateur, ni de l’économiste, ni du jurisconsulte, ni de l’historien, ne serait pas un véritable homme d’état; ce serait, comme le personnage dont je parlais tout à l’heure, un thaumaturge, un imposteur, un tyran.

Or, à la honte de notre siècle, cette odieuse espèce est encore la seule que comprenne et qu’admirer la multitude. Toute mystification émerveille le peuple; toute feinte, tout parjure, ayant pour but de tromper l’adversaire et de le réduire à composition, est sûr d’obtenir ses applaudissements. Les lettres de cachet, les transportations et exécutions sans jugements, les lois de majesté, l’état de siège, la terreur, la confiscation, ne lui répugnent pas, quand elles ont pour prétexte la raison d’état ou la salut public. La peau du lion [cousu] à la peau du renard, comme disait un ancien; un autres termes, le despotisme fourbe, immoral, assassin, tel est un fait de politique, aujourd’hui comme toujours, l’idéal populaire….

Comme je ne fais pas une galerie de portraits, je laisse au lecteur le soin de se définir à lui-même, en opposition à l’intrigant politique, le caractère de l’homme d’état.

Ainsi le raisonnement seul suffit déjà à démontrer que l’étude de l’histoire et le gouvernement des états seront tout autres, selon que l’historien et le chef de nation s’inspireront des principes de l’immanence et de la réalité collective, ou qu’ils suivront les mirages de l’idéalité. S’il est rationnel de juger un principe par ses conséquences, on peut voir déjà laquelle de deux théories mérite la palme.

Mais l’opposition que nous venons de signaler n’a pas attendu pour se [54] traduire dans les faits les déductions du philosophe ; elle se révèle dans l’histoire avec une énergie et une grandeur, qui défie tout scepticisme. La différence des deux doctrines, et leur influence sur les destinées humanitaires, est un des faits les plus considérables que doive enregistrer, dès le début, l’historiens.

Sans doute les premiers législateurs n’ont pas fait, et ne pourraient pas faire cette distinction d’une politique réelle, et d’une politique idéale. Si [ce] résultât été tenus de le faire, ils n’auraient rien établi. En toute chose la pratique passe avant la théorie ; la science positive est de notre époque, la spontanéité appartient surtout au premier âge.

Or, on peut se convaincre, en jetant un coup d’œil, même superficiel, sur l’ensemble de l’histoire, d’un côté, que la tendance réaliste, se manifestant le première, garde pendant une longue suite de siècles, la prépondérance, après quoi, la tendance réaliste prend le dessus ; l’autre part, le réalisme est plus énergique chez certains races, et l’idéalisme a plus d’attrait pour d’autres ; enfin, que le sens général de l’histoire a été déterminé par une sorte d’alternance des deux principes, depuis l’origine des sociétés jusqu’à nos jours. En politique, comme en métaphysique, le moi et le non-moi, sont inséparables ; ils règnent tour à tour, sans toutefois parvenir à s’exclure jamais entièrement ; de leurs coups de bascule résulte la vie de genre humaine et la force impulsive de l’histoire.

En général, les anciennes sociétés, constituées en vertu de leur spontanéité native, tous inspirée de la nature, sont, en dépit de leur mythologie, éminemment réalistes, produit d’une idée concrète et positive. Parmi ces sociétés, le plus considérable et la plus vivace fut celle des Romains. Entrées dans le courant civilisateur, [55] Les Romains ont recueilli dans leur nationalité puissante toutes celles qui les avaient précédés, et qui par des causes diverses avaient commencé de faiblir. En même qu’elle s’incorporait des éléments épuisés, Rome donnait l’initiation à de plus jeune, mais qui, selon toute probabilité, s’ils fassent resté dans leur isolement, auraient finie comme les anciens. On peut dire que le réalisme romain, précurseur de l’Evangile, rassemblant sous une dénomination commune tant des peuples épars, tant de nationalités impuissantes, a sauvé une première fois l’humanité.

Mais cette vigoureuse spontanéité s’épuise à son tour; elle-même prédit sa fin prochaine, en instituant la dictature perpétuelle et l’Empire. Alors, la science sociale, réaliste et définitive, faisant défaut, la spéculation philosophico-théologique la remplace, et le monde est livré aux systèmes, à genoux devant les représentants de l’idéal et de la subjectivité. C’est par là que se distinguera la nouvelle civilisation, impériale, catholique, et plus tard musulmane.

A Dieu ne plaise que je nie que le christianisme ait été, à son lieu et à son heure, un progrès. Le christianisme, pas sa foi, à transformée les âmes, aboli l’ancienne servitude, posé les principes de fraternité et égalité. Tout en affirmant son propre universalisme, il a balancé, il a dissout l’autocratie impériale; en dernier lieu, la réaction des nationalités absorbées ayant brisé cette unité monstrueuse, le christianisme a produit, sous le nom de féodalité, un premier essai de fédération entre les peuples. Le christianisme a opéré des reformes aussi positives que radicales: preuve, encore une fois, que les principes contraire ne l’excluent jamais entièrement, et que la vraie science est de les équilibrer. Mais tout ce la ne détruit pas la vérité de mon observation, que l’idéalisme subjective est la trait distinctif de la politique qui a gouverné le monde depuis la dictature de César jusqu’à la Révolution française : c’est même parce que la réalisme avait été prépondérant dans la [56] période antérieure, que l’idéalisme et la subjectivité le devinrent dans la seconde. De là, les théories de droit divin, d’autorité ou de pouvoir absolu, de dynastie légitime, de gouvernement inconditionné, personnel, irresponsable, affranchi de toutes formes obligatoires, de toutes limites, de toutes garanties; conçu, enfin, d’après les principes d’une théocratie instituée d’en haut, d’une Eglise hiérarchique et d’une pontificat infaillibles. De là, cette politique d’état, dont la cour de Rome fut la première et la plus brillante école, et que Machiavel nous a décrite au vif dans son livre du Prince. De là encore, l’idée même du Contrat social de Rousseau, idée empruntée à Jurieu, qui la [tenait] de Calvin, qui lui-même l’avait imitée de l’Eglise romaine, et qui n’est autre que l’application des maximes du despotisme à la démocratie ou souveraineté du peuple. De là, enfin, le jacobinisme contemporaine, plaie de notre époque, et cause de tous nos retards. Mais ceci exige quelque explication.

§6.—Origine et signification du jacobinisme.–Nouvelle conclusion contre les Polonais.

La Révolution française ayant fin au régime absolutiste, et ne pouvant revenir au réalisme de l’antiquité païenne, affirmant également la liberté du citoyen et celle de l’Etat, tendait naturellement à une synthèse des deux principes, `à un équilibre des deux forces. Dans le nouvel ordre de choses, la politique du contrat social devait être tempérée par l’Economie politique, science nouvelle, que semblait avoir été inaugurée, vingt ans auparavant, comme la pierre angulaire de la Révolution. [57] Il ne suffit plus désormais, pour gouverner l’Etat, d’être un habile homme comme Mazarin, Fleury, Choreal, et autres; il faut être encore un administrateur comme Colbert, un économiste comme Turgot. L’art et le science sont requis tous deux dans le nouveau système: en quelle proportion, c’est à chaque génération, à chaque [. ], à chaque ministre, consultant les circonstance, et l’état des esprits, l’actualité des intérêts, de le décider.

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Ms. 2832 — Poland. Principles

Part One.

Principles.

Chapter I.

History and Nationality.

The Polish Question.—History understood as a legal inquiry: necessity, in order to write history and judge a nation, of positing some principles.—Doctrine of immanence: that the political organism is the product of social spontaneity, and that where that spontaneity is lacking, the State becoming powerless and impossible, the nationality remains non-existent.—Exhaustion of the spontaneity in nations: Jews, Greeks, Romans and Italians.—Divisions of the history of Poland: conclusion unfavorable to the demands of the Poles.

§1.— The Polish Question.

The Polish people complain that a crime has been committed against their nationality at the end of the 18th century, by the three combined powers of Prussia, Russia and Austria. The right of peoples [droit des gens] would have been monstrously violated in their person: a free state, at peace with its neighbors, would have been caught, as in an ambush, and wiped out; a society notable for its civilization, famous in the annals, assassinated. They protest against the violence that has been done to them, against the Congress of Vienna that sanctioned it, against Europe, monarchical and conservative, democratic [3] and revolutionary, which forgets them; and that demand to be restored to their independence and to their boundaries of 1772. Among the journalists, some, while they recognize the absurdity of the former government of Poland and while they pass condemnation on its history, support the demand: as if one could resurrect, ad libitum, a nationality; others, while testifying to their sympathy for an unfortunate people, judge the thing impracticable, and counsel resignation. As for the active promoters of the Polish restoration, if some are in good faith, the far greater majority, party functionaries, adventure-seekers, unprincipled schemers, politicians of the clubs and cabarets, have no other aim but to satisfy their vanity or their ambition. As with all questions that remain obscure, ignorance and charlatanism have here taken the place of common sense; and one is not a bit astonished to see men of contrary opinions, relying on considerations that the others destroy, democrats and oligarchs, Christians and atheists, plebeians and nobles, demand with equal doggedness the reconstitution of the kingdom, according to some, or of the republic, according to others, of Poland.

Let us say, finally, that what is asked for Poland, what is desired for Greece or Italy, what is demanded for Hungary, Bohemia, Ireland, Scotland perhaps: it is the fashion today, in politics, to want to make unitary agglomerations, and to put in place the abolished states. This is called the principle of nationality.

There is, then, for each fallen people, a trial to be conducted, an international investigation to make, which demands, [along] with superior understanding, the discussion of the various social systems and of ten or fifteen centuries of history!

§2. — History conceived as a legal inquiry.

To judge such a case, principles are required. Unfortunately, for all the centuries that it has recorded the comings and goings of the nations, history has still not managed to determine general laws, laws that are obviously none other than those of the formation and the evolution of states. In short, the philosophy of history is still in its infancy: so slow is the progress of the general reason, in matters of history as well as politics, generations will be required to set up one experiment, gather one observation, express one aphorism! We speak of the judgments of posterity. But what are the rules of these judgments? By virtue of what principles does posterity render its sentences? How are we to recognize the validity of a verdict, through the chaos of so many accounts of contradictory tendencies? Do we know what to think, ultimately, of Caesar, Charlemagne and Charles IV? Who do we believe, Michelet or Voltaire, regarding the century of Louis XIV? Sir Walter Scott wrote an indictment against Napoleon; M. Thiers, while striving to remain impartial, made his eulogy. To which of the two should we give credence? Is the truth in one or the other, or in both, or rather between the two?…

I have read, in my life, a certain number of historical works: memoirs, biographies, monographs, chronological charts, narrative, expositive, political, ecclesiastical, military, and literary histories, compilations of annals, collected papers, diplomatic histories for the use of the people and for the young, etc. I do not believe that I flatter my contemporaries by saying that our century has produced, in this genre, a host of excellent writings, for which my admiration is that much more sincere as I feel myself less capable of approaching them. But neither will I be accused of presumption if I add that history, conceived as a legal inquiry, perpetual [in nature], of the nations and of humanity,—the only history, in the last analysis, which could serve the instruction and moralization of the masses, furnish rules to the public advocate, and direct the statesman,—that history, I say, does not exist. I seek judgments; I encounter everywhere only pleas and testimonies.

Historian, your narratives enchant me: there is no novel or epic that approaches, in terms of interest, these realities by turns hideous, vulgar or splendid; these unforeseen reversals and these relations where Providence seems to appear in person and which far surpass all the twists and turns and dénouements of the theater. But it is necessary to conclude; above all, it is necessary to justify your conclusions. Now, you never conclude; you have neither definitions, nor principles, nor maxims by means of which you could form a judgment; one could even say that, according to you, the perfection of history is to present, with more or less clarity, the facts of which it is composed and then, the reader caught, to abandon the judgment to their conscience. But the reader is incapable of judging if you do not given them the key to all these enigmas: so that history, the highest manifestation of truth, I almost said of the divine being, deprived of the juridical torches, becomes a chasm of doubt.

It is a question, for example of the fall and resurrection of a State. And, well, what is this thing that we call a State? What is it made up of, and by what sign can we perceive that it can exist, that it exists? Is it a reality or an abstraction? Is the State subject to sickness and death, or only to modification and termination? On what basis does an agglomeration of men have the right to govern themselves, without any foreign influence, and consequently to maintain their autonomy toward and against all others? If this right is absolute, how to explain, to justify so many fusions of States, so many absorptions of nationalities, about which no complaints have been raised? If it is only conditional, what are its limits? How, by what causes, in what cases, can it be lost?

What, then, is the relation between the State and the nation? Are they distinguished from one another, or are they always just the same thing, considered from two different sides? Is the State the product of the nation, the manifestation of its thought, the form of its being, or simply an accident of its existence? Are the State and the nation so linked to one another that if one of the two should perish, the death of the other necessarily follows? We can very well imagine this result: No more nation, no more State. But the reverse is not true; the abolition of the State does not bring about the death of the nation; more than once, on the contrary, a nation has found it advantageous to place itself under the direction of another, and to follow its destiny. Consequently, what [   ] of shame can a nation, in which the political link is dissolved, feel to see itself incorporated, despite itself, in another state!

The State, like every concrete greatness, is liable, as much from the point of view of its organization [organisme], as from that of the territory it occupies, of increase as of reduction, so what are the laws of the organization and circumscription of States? Do there exist, for it, natural limits, and who are they recognized? Is the gathering of two different races, and consequently of their respective territories, in a single body as nation and State, contrary or in accordance with the law of civilization? In the latter case, what makes it legitimate? When can it be pursued, at need, by force? What relations, what disputes, what rights, what political combinations can arise from the diversity of races and from the proximity of states?… [6(7)]

These questions, and many other that we will see loom as we progress in this study, must be resolved in advance, if we are determined to make a reasoned judgment on history in general and on the revolutions of states. But it is this with which the creators of political reorganizations hardly trouble themselves. For twenty-five year, there have been thousands of volumes published in support of Poland: I do not believe that the question of right has been seriously posed in a single one. Do we then imagine, however, that the disputes between private individuals are the subject of some many prescriptions and formalities, that the international disagreements can be resolved, if I dare make use of this popular expression, with a rough guess, and that it is sufficient, in order to resolve such questions, to speak to the imaginations and excite the [   ]!

Called to retract, or to justify in a more explicit manner, an opinion regarding Poland ventured by us in passing, I have understood that what we lack above all in politics and in history is principles. In order to correctly assess the catastrophe that ended the Polish drama, it is necessary to know not only the facts that preceded it and led up to it, but the laws that govern the facts themselves, and give them, for good or evil, their meaning. Now, I repeat, the knowledge of these laws is precisely what history lacks.

Certainly, I do not delude myself. In an essay that is, as it were, impromptu, I would not dare to flatter myself with filling the gap left by so many deep and laborious histories. I believe that I have, at most, managed to indicate it. The infinite is in history as in nature: even if the past and future were assembled before us, it would still take centuries to complete its philosophy. But the most modest seeker might be permitted to take a few steps in a very nearly unexplored career, and as he would not need a great knowledge of anatomy and physiology to state with certainty that the deprivation of food leads necessarily to the death of the animal, or the removal of the genital parts to the loss of the generative function, just so it seems to me that a simple lover [amateur] of history could recognize its essential conditions and set down the basis of its judicature. It is these elements and these laws, the basis of right, that I would call historical, although the word or thing has thus far obtained little favor, that I propose to study in this first part.

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Ms. 2832 — Pologne. Les Principes

Première partie.

Les principes.

Chapitre premier.

Histoire et nationalité.

Question polonais.—L’histoire conçue comme une instruction judiciaire : nécessité pour écrire l’histoire et juger un nation de poser quelques principes.—Doctrine d’immanence : que l’organisme politique est le produit de la spontanéité sociale, et que là où cette dernière fait défaut, l’état devenant impuissant et impossible, la nationalité demeure nulle.—Épuisement de le spontanéité dans les nations : Juifs, Grecs, Romains et Italiens.—Divisions de l’histoire de Pologne : conclusion défavorable à la revendication des Polonais.

§1.— Question polonaise.

Les Polonais se plaignent qu’un crime a été commis contre leur nationalité vers la fin du 18e siècle, par les trois puissances coalisée de la Prusse, la Russie, et de l’Autriche. Le droit des gens aurait été monstrueusement violé en leur personne : un état libre, en paix avec ses voisins, aurait été surpris, comme dans a guet-apens et anéanti ; une société remarquable par sa civilisation, illustre par le annales, assassiné. Ils protestent contre le violence qui leur a été faite, contre le congres de Vienne qui l’a sanctionnée, contre l’Europe, monarchique et conservatrice, démocratique [3] et révolutionnaire, qui les oublie ; et ils demandent à été rétabli dans leur indépendance et dans leurs frontières de 1772. Parmi les publicistes, les unes, bien qu’ils reconnaissent l’absurdité de l’ancien gouvernement de Pologne et qu’ils passent condamnation sur son histoire, appuient la réclamation : comme si l’on pouvait ressusciter, ad libitum, une nationalité ; des autres, tout en témoignant de leur sympathie pour un peuple malheureuse, jugent la chose impraticable, et conseillent le résignation. Quand aux promoteurs actifs de la restauration polonais, si quelques-uns soit de bonne foi, le [loin] plus en majorité, gens de partie, chercheurs d’aventures, intrigants sans principes, politiques de clubs et cabarets, n’a d’autre but que de satisfaire sa vanité ou son ambition. Comme dans toutes les questions restées obscures, l’ignorance et le charlatanisme ont pris ici la place du sens commun ; et l’on n’est pas peu étonné de voir des hommes d’opinion contraires, s’appuyant sur des considérations qui l’autre détruisent, démocrates et oligarques, chrétiens et athées, plébéiens et nobles, demander avec un égal acharnement la reconstitution du royaume, selon les un, de la république, selon des autres, de Pologne.

Disons, enfin, que ce que l’on demande pour la Pologne, ou l’a voulu pour la Grèce ou l’Italie, ou se réclame pour la Hongrie, la Bohême, l’Irlande, l’Écosse peut-être : c’est la mode aujourd’hui, en politique, de vouloir de faire les agglomérations unitaires, et de se mettre sur pied les états abolis. Cela s’appelle principe de nationalité.

C’est donc, pour chaque peuple déchu, un procès qu’il s’agit d’instruire, une enquête internationale à faire, qui exige avec des lumières supérieures la discussion des divers [systèmes] sociaux et de dix ou quinze siècles d’histoire !

§2.— L’histoire conçue comme une instruction judiciaire.

Pour juger une pareille cause, il faut les principes. Par malheur, depuis tout de siècles qu’elle enregistre les faits et gestes des nations, l’histoire n’est point encore parvienne à déterminer des lois générales, lois qui ne sont autres évidemment que celles [4] de la formation et de l’évolution des états. En deux mots, la philosophie de l’histoire est encore dans l’enfance : tant le progrès de la raison générale est lent, tant en matière du politique et d’histoire, il faut de générations pour asseoir une expérience, recueillir une observation, se formuler un aphorisme ! On parle des jugements de la postérité. Mais quelles sont les règles de ces jugements ? En vertu de quels principes la postérité rend-elle ses sentences ? A quoi reconnaître la validité d’un verdict, à travers le chaos de tant de récits de dispositions contradictoires ? Savons-nous que penser, en définitive, de César, de Charlemagne et de Charles-Quatre? Qui croire, de Michelet ou de Voltaire, sur le siècle de Louis XIV ? Sir Walter Scott écrit un réquisitoire contre Napoléon ; M. Thiers, tout en s’efforçant de rester impartial, eu fait le panégyrique. Auquel des deux ajouter foi ? La vérité est-elle dans celui-ci ou dans celui-là, ou dans tous les deux, ou bien encore entre le deux ?…

J’ai lu, dans ma vie, une certaine quantité d’ouvrages historique : mémoires, biographies, monographies, tableaux chronologiques, histoires narratives, expositives, politiques, ecclésiastiques, militaires, littéraires, compilation d’annales, recueil de pièce diplomatiques histoires, a [la] usage du peuple et de la jeunesse etc. Je ne crois pas flatter mes contemporaines en disant que notre siècle a produit en ce genre une foule d’excellents écrits pour les quels mon admiration est d’autant plus sincère que je me sensé moins capable d’en approcher. Mais on ne m’accusera pas non plus de présomption si j’ajoute que l’histoire, conçu comme instruction judiciaire, perpétuelle, des nations et de l’humanité la seule en dernière analyse, qui puise servir à l’instruction et à la moralisation des masses, fournir des règles au publiciste, et diriger l’homme d’état, [5] cette histoire, selon moi, n’existe pas. Je cherche des jugements ; je ne rencontre partout que des plaidoyers et des témoignages.

Historien, vos narrations m’enchantent : il n’est roman ni épopée qui approche pour l’intérêt, de ces réalités tour à tour hideuse, vulgaires ou splendides ; des ces revirements imprévu de ces relations où la Providence semble apparaitre en personne et qui laissent loin derrière elle toutes les péripéties et des dénouements du théâtre. Mais il faut conclure ; surtout il faut motiver vos conclusions. Or, vous ne concluez jamais ; vous n’avez ni définitions, ni principes, ni maximes, au moyen desquels vous puissiez formuler un jugement ; on dirait même que, d’après vous, le perfection de l’histoire est de présenter, avec plus ou moins de clarté, les faits dont se compose ; puis, le lecture saisi, d’abondance le jugement à sa conscience. Mais le lecteur est incapable de juger si vous ne lui donnez soi-même le clé de toutes ces énigmes : en sorte que l’histoire, le plus haute manifestation de la vérité, j’ai presque dite de l’être divin, privée du flambeaux juridiques, devient un abîme de doute.

Il s’agit, par exemple, de la chute ou de la résurrection d’un État. Et bien, qu’est-ce d’abord que cette chose que l’on nomme État ? De quoi consistent-elle, et à quel signe peut on l’apercevoir qu’elle peut existe, qu’elle existe ? Est-ce une réalité ou une abstraction ? L’Etat est-il sujet à maladie et à trépas, ou bien, seulement à modification et résiliation ? Sur quoi se fonde le droit d’une agglomération d’hommes à se gouverner elle-même, à l’exclusion de toute influence étranger, et conséquemment à maintenir envers et contre tous, son autonome ? Si ce [5(6)] droit est absolu, comment expliquer, justifier tant de fusions d’États, tant d’absorptions des nationalités, sur lesquelles ne s’élevé aucune réclamation ? S’il n’est que conditionnel, quelles en sont les limites ? Comment, par quelles causes, dans quels cas, peut-il se perdre ?

Quel est ensuite le rapport de l’État et la nation ? Se distinguent-ils l’on d’autre, ou n’est-ce toujours que la même chose, considérée sous deux aspects différents ? l’État est-il le produit de la nation, la manifestation de sa pensée, la forme de sa être, ou simplement une accident de son existence ? L’État et la nation sont-ils tellement liés l’un à l’autre que l’un des deux venant à périr, le mort de l’autre s’ensuivre nécessairement ? On conçoit très bien cette conséquence : Plus de nation, plus d’État. Mais, la réciproque n’est pas vraie ; l’abolition de l ‘État n’entraine pas la mort de la nation ; plus d’une fois, au contraire une nation a trouvé avantage à se place sous la direction d’une autre, et à suivre sa destinée. Dès lors, quelle [opère] de dommage une nation, en qui le lien politique est dissous, peut-elle éprouvez à se voir incorporée, malgré elle, dans un autre état !

L’État, comme toute grandeur [concrète], est susceptible, tant au point de vue de son organisme, que à celui du territoire qu’il occupe, de s’accroitre comme de se réduire, qu’elle sont donc les lois de organisation et de circonscription des états ? Existe-t-il, pour eux, des limites naturelles, et comment les reconnaître ? La réunion de deux races différentes, et par conséquence de leurs territoires respectifs, en un même [corps] de nation et d’État, est-elle contraire ou conforme à la loi de civilisation ? Dans un dernier cas, qu’est-ce qui [le] rend légitime ? Quand peut-elle être poursuivre, au besoin, par la force ? Quels rapports, quels litiges, quels droits, quelles combinaisons politiques, peuvent naitre de la diversité des races, et de la proximité des états ?… [6(7)]

Ces questions, et bien d’autres que l’on verra surgie à mesure que nos avancerons dans cette étude, doivent être préalablement résolus, si nous tenons à porter sur l’histoire en général et sur les révolutions des états, un jugement raisonné. Mais c’est ce dont ne s’inquiètent guère les faiseurs de remaniements politiques. Il a été publié, depuis quatre vingt ans, en faveur de la Pologne, des volumes par milliers : je ne crois pas que la question de droit ait été sérieusement posée dans un seul. S’imagine-t-on cependant alors que les litiges autre simples particuliers sont l’objet de tant de prescriptions et de formalités, que les différends internationaux puissent se régler, si j’ose me servi de cette expression populaire, à vue de nez ; et qu’il suffire pour résoudre de telles questions, de parler aux imaginations et de passionner les [   ]aves !

Sommé de rétracter, ou de justifier d’une manière plus explicite, une opinion incidemment émis par nous sur la Pologne, j’ai compris que ce qui nous manquait surtout en politique et en histoire, ce sont les principes. Pour apprécier sainement la catastrophe qui termine le drame polonais, il faut connaître non seulement les faits qui l’ont précédée et amenée, mais les lois qui régissent les faits eux-mêmes, et qui leur donnent, en bien et en mal, leur signification. Or, je le répète, la connaissance de ces lois est justement ce qui fait défaut à l’histoire.

Certes, je ne me fais pas illusions. Ce n’est pas dans un essai pour ainsi dire impromptu que j’oserais me flatte d’avoir comblé le lacune laissée par tant et de si profonds, et de si laborieuse histoires. Je crois que j’aurais tout [7(8)] au plus réussi à l’indiquer. L’infini est dans l’histoire comme dans la nature : quand même le passé et l’avenir seraient rassemblée devant nous, il faudrait encore des siècles pour en achever le philosophie. Mais il pouvait être permis au chercher le plus modeste de faire quelques pas dans un carrière à peu près inexplorée, et comme il n’est pas besoin d’une grande connaissance de l’anatomie et de la physiologie pour affirmer avec certitude que la privation d’aliments entraine nécessairement la mort de l’animal, ou l’ablation des parties génitales, la perte de la faculté génératrice, de même il m’a semble qu’un simple amateur d’histoire pouvait en reconnaître les conditions élémentaires et poser les fondements de sa judicature. Ce sont ces éléments et ces lois, bases du droit, que j’appellerai historique, bien que le mot ou la chose ait obtenu jusqu’ici peu de faveur, que je me propose d’étudier dans cette première partie.

§3.—Doctrine d’immanence.

Tout devient, se meut et se transforme dans l’univers, la société et des institutions, comme tout le sait. A chaque création qui apparaît, l’esprit se demande qu’elle en est la cause ; à chaque évolution qui se manifeste, il veut savoir quel en est le point de départ, la force impulsive, le première moteur, et la fin. Placé comme il est sur la terre, en communion avec nature et avec ses semblables, l’homme vit d’une triple vie : vie organique, vie intellectuelle, vie politique ou morale. Qui a formé l’homme ? De qui tient-il l’existence ? Qui a donné l’essor à sa raison, et illuminé, au commencement, son intelligence ? Qui lui a donné ses premières lois, imprimé le [respect] à [8/9] son âme, et inoculé la notion de justice à sa conscience ? De tout temps l’esprit humain s’est préoccupé de ces problèmes ; et quelque indifférence qu’affecte notre scepticisme, c’est aux époques de doute et de défaillance qu’il en est plus assailli. En autre termes, et pour rentrer dans notre sujet, à qui appartient l’initiative en toute histoire ? Telle est, selon moi, la précise question que l’historien philosophe, le historien juriste, veux-je dire, doit résoudre.

Autrefois, il n’y a pas encore dix ans de cela, l’apparition des êtres organisés sur notre globe s’expliquait par une action directe, j’ai presque dit par une opération manuelle de la Divinité. Dieu, comme le statuaire, prenait dans sa main un peu d’argile, l’humectait la pétrissait, en fabriquait des figures de plantes, d’animaux et d’hommes, d’après les types conçus dans sa pensée, soufflait dessus, et la vie entrait dans la matière. Pour assurer la perpétuité de son œuvre, il séparait, en chaque espèce, la femelle du male, par la loi de génération, les êtres vivant se reproduisant d’eux-mêmes. Des individus nouveaux succèderaient aux individus anciens, sans intervention ultérieur de la divinité, indéfiniment. C’est ainsi que la Genèse explique la création de la femme. Dieu enlève à Adam, pendant son sommeil, one de ses côtes ; de cette côte il bâtit une femme, aedificavit costam in mulierem, et, comme la vie était outrée dans ces matières, l’amour entrait dans la vie, mariage était institué, la famille fondée, progrès de l’espèce assuré pour les siècles.

Rien de plus simple, de plus rational en apparence que cette anthropogenesie. La position du premier couple est surnaturelle ; mais, le premier anneau de la drame donné, le génération fait le reste. Ainsi parlait la cosmogonie sacrée, à laquelle [9/10] la science profane [avait] un jour avoir donné continuation, quand elle prononça d’un fameux aphorisme, Omne vivum ex ovo. Tout ce qui vit est né d’un œuf ; c’est-à-dire : Tout être vivant procède, par voie de génération, d’un ou deux individus semblables à lui ; il n’y a d’exception que pour le chef de file, qui, n’ayant pu naitre d’un œuf, est sorti de la main de Dieu, qui fait Dieu.

Cette théorie, contre laquelle à de tout temps protesté la philosophie naturelle, paraît aujourd’hui définitivement abandonnée. Qui eût cru cependant qu’en pareille matière l’expérience, seule autorité que reconnaisse le naturaliste, pouvait être appelée en témoignage ? Les partisans du récit biblique devaient croire leur opinion parfaitement en sûreté, aucun fils d’Adam n’ayant assisté à la naissance de celui-ci. Eh bien, c’est l’expérience qui témoigne ici de l’initiative de la matière. La faculté de produire des germes, disent les hétérogénistes, certaines conditions données, est immanent dans la nature, comme la faculté de cristallisation, comme l’attraction. De là toutes ces créations successives, gigantesques et microscopiques, ante-diluviennes et post-diluviennes, dont la géologie nous montre les débris ; de là la production des moisissures et de certains infusoires que nous produisons à volonté, artificiellement. Au fond, la génération sexuelle, par laquelle se reproduisent, une fois née, les animaux et les plantes, n’est elle-même qu’une génération spontanée. En égard au mystère qui l’enveloppe, nous pouvions à bon droit continuer de l’appeler divine, si toutes les analogies ne nous disaient pas qu’elle est naturelle.

Il y a toute une révélation dans cette nouvelle, et selon moi irréfutable doctrine. L’idée de Dieu n’y est point intéressée, la religion n’est pas radicalement atteinte ; la science seulement a reculé la bornes de son empire. Dieu, l’être absolu, ne semble plus [10/11] être en contact avec nous ; qui sait si ce n’est pas une raison pour que nous l’en honorions davantage ?

Du monde de la vie, passons à celui de l’esprit.

Comme la faculté de produire des germes est immanente dans la nature, ainsi la faculté de concevoir et d’exprimer les idées morales et métaphysiques, que toutes les religions et un grand nombre de philosophes rapportent à une révélation d’en haut, est immanente à l’humanité. Et ce qui est vrai des idées, l’est également de la parole, de la poésie, des premiers arts. Leur transmission et perfectionnement ne parurent jamais avoir rien de miraculeux ; la conception première paraissait seulement ne pouvoir s’expliquer que par une révélation. Mais il a fallu renoncer à cette poétique hypothèse ; l’observation et l’[exem]ple ont suivi toutes les idées jusqu’à leur origine ; elles les ont saisi dans leur moments initial, et l’on a pu qu’en fait de métaphysique, de science et de droit, nous ne devons rien qu’à notre propre spontanéité. L’humanité, en un mot, est à elle-même son Verbe, de même que la nature est à elle-même son créateur. Les choses ont été de toute éternité disposées ainsi ; l’homme apporte en animant son double faculté d’intuition et de réflexion ; en quoi cela fait il tort à Dieu ? A mesure que nous nous elevons sur l’échelle de l’être, l’immanence génératrice se révèle avec un surcroit de certitude, la spontanéité de la création intellectuelle et morale témoigne de la spontanéité de la création organique ; et comme nous avons vu la transmission de la vie n’être elle-même qu’une forme de la spontanéité vitale, de même la communication ou transmission des idées que nous faisons les unes aux autres, et qui nous paraît si naturelle et si simple, est elle-même, dans l’initiateur comme dans l’initié, un effet de cette faculté de concevoir et formule à priori ce que nous imaginons [   ] ne posséder que par héritage. [11]

§4.—Que l’organisation politique est le produit de la spontanéité sociale.—Importance de cette théorie.

Ces préliminaires posée, je ne surprendrai personne en affirmant à mon tour que le faculté de produire de gouvernement et de se constituer en corps politique est immanente à toute agglomération humaine, bien qu’elle ne présent pas partout et dans toutes circonstances, la même énergie ; bien qu’elle puisse s’affaiblir au point de laisser tomber au dissolution la Société et périr l’État.

Jadis, cette proposition aurait passé pour un paradoxe, presque pour un blasphème ; ne nos jours, c’est presque une banalité. Par conséquent, dans leur foi que nous ne le sommes dans notre rationalisme, les anciens peuples s’expliquaient l’origine des sociétés et l’établissement des première lois de la même manière qu’ils s’expliquaient l’origine du idée et la formation du premier homme : c’était toujours un révélateur, prophète ou demi-dieu, que, parlant au nom du ciel, avait fait cesser la promiscuité primité, édicté la lois, institué des rites, fondé la cité, sacré la dynastie. Ils avaient beau assister à l’inauguration de la loi ; ils avaient beau témoigner, par leur propre adhésion, que le législateur ne faisait qu’exprimer ce que tous avaient dans le cœur : ils n’en pensaient pas moins que ce législateur était un saint, un inspiré, un ami des dieux, que l’ancien le premier instruit. De la sorte, l’origine des Etats, se confondait pour eux avec celle des choses : la même cosmogonie rendait raison de tout ; et comme tout avait son principe au Dieu, tout acte de la vie sociale se résolvait pour eux en religion. Cette croyance pieuse s’est soutenue jusqu’à nos jours ; nos lois, nos traditions, nos mœurs eu offert à chaque par des vestiges, l’histoire, comme on nous l’enseigne, n’est guère autre chose que cela. Actuellement, [12] d’autres maximes ont commencé de prévaloir, et le moment est venu de faire produire à ces maximes toutes les conséquences. Incrédules, nous avons perdu avec la crainte de Dieu le respect social ; notre conscience, autant et plus que notre entendement, appelle une rénovation. D’où pourrait-elle nous venir, cette rénovation, si ce n’est de notre spontanéité même.

On voit tout de suite, par la question qui nous occupe, la portée de cette théorie avec la principe de l’autonomie humanitaire, c’est celui de toutes les autonomies nationales, et conséquemment de l’indépendance des états, qui se pose l’hypothèse d’une monarchie universelle, d’un omniarchie, d’une catholicité, ne pouvait sortir que de la genèse religieuse ; la théorie de la spontanéité ou de l’immanence lui est diamétralement contraire. En effet, sans cette faculté d’immanence, il n’y a point de vie sociale ; ni l’homme, ne la nation ne s’appartiennent plus. Je pense donc je suis, disait Descartes ; il pouvait ajouter, donc je suis libre. Appliquons ce principe d’un métaphysique, d’ailleurs, tout individualité aux collectivités comment se prouvera la virtualité politique, l’autonomie nationale, l’indépendance de l’Etat ? Par la spontanéité des institutions ; par la propriété de l’idée.

Si les peuples se sont autre chose que chair et sang ; s’ils ne possèdent pas, de leur fonds, une puissance d’organisation et de gouvernement qui leur donne le forme et l’accroissement ; si les mouvements que les agitent viennent uniquement de suggestions ultra-mondaine, ou de causes fatales ; si la part de la sagesse humaine, dans la vie de sociétés, se réduit à un ministère de police ; si les révolutions de l’histoire, enfin, tout l’effet du hasard, ou des passions populaires, ou du machiavélisme des princes, ou d’une Providence dont nul ne peut discuter les secrets : ce n’est pas la peine de nous inquiéter davantage. La nation ne pensant point, destituée de toute spontanéité, la droit à l’autonomie qu’on réclame [13] pour elle est un non sens ; ce que nous appelons nationalité est une chimère, tout au plus un cri de guerre. Rien ne [serve] invoquer en faveur de l’indépendance des Etats la distinction des [races], l’opposition des [   ] et des intérêts. L’autonomie politique est d’ordre intellectuel et moral, et les motifs par lesquels on essaie de conjurer l’absorption n’ont trait qu’à la matière, à la routine et aux privilèges. Dans ces conditions le procès tombe : ne la raison, ni la liberté, ni la conscience ne sont sérieusement intéressées dans une cause qui relève exclusivement du bon plaisir providentiel et de l’aveugle destin. C’est affaire de force brutale, où le droit n’a aucune part. Qu’importe à l’Italie de reconnaître pour légitime souveraine Pie II, Victor-Emmanuel, François-Joseph, ou Napoléon IV ? Qu’importe à la Pologne que sa gendarmerie soit indigène ou russe ? Que son roi soit couronne à Varsovie ou à Moscou ?…

Il n’en va pas de même si, indépendamment des différences de race, de langues et de religion, on admet au chaque groupe politique une puissance de création un vertu de laquelle il produit ses formes, se pose dans son caractère et manifeste son idée, expression fragmentaire de la raison universelle. La nation alors prend une tout autre physionomie. C’est un foyer de civilisation que se [   ] ; une donnée du problème humanitaire qui se révèle. Il importe à l’historien de la saisir dans son idée, de la suivie dans son développement, de savoir le cas échéant, pourquoi cette existence s’est évanouie. Si c’est par extinction de vitalité, ou par violence intentée du dehors. Ceci demande quelques explications. [14]

§5.—Epuisement de la spontanéité politique.

Je dis donc que l‘existence d’une nation, considérée comme corps politique, se reconnaît aux actes de sa spontanéité, à la production de son idée ; que tout autre argument, tiré de la géographie, des climat, de la race, de la langue, est insignifiant ; et que le droit à l’autonomie n’a pas d’autre base. Il répugne, dans la communauté humaine, où toutes les destinées sont solidaires, d’accorder la puissance de soi à qui n’a ni la moralité ni l’intelligence, ni la force. Aux enfants et au imbéciles la tutelle ; aux nations dépourvues de conscience ou bien en qui la spontanéité a faibli, et qui sont tombée aux dissolution, l’incorporation dans une nationalité plus vivante, ou du moins le patronat.

J’ajoute que cette même spontanéité, plus ou mois force, et conséquemment que l’idée plus ou moins étendue, synthétique et féconde, par laquelle se manifeste l’existence politique et morale des nations, n’a été jusqu’à présent, chez aucune, indéfectible ; ce qui implique indépendamment des dangers et des attaques du dehors, que la spontanéité et l’idée d’une nation ne sont point pour son existence politique une garantie de perpétuité. La nation, comme l’individu, est exposée à des perturbations intérieures de toutes sortes ; l’idée restant la même, tandis que les besoins et les rapports ne cessent de se multiplier, semble rétrograder et vieillir. La spontanéité s’use dans un effort inutile, la démoralisation vient à la suite de l’impuissance. La lien social se dissout : vienne alors l’étranger, animé d’une spontanéité plu énergique, ou porteur d’une idée supérieure, et c’est fait de la nationalité. [15]

Les propositions, en raison de leur généralité, pouvant paraître un peu vagues, je vais préciser davantage ma pensée. Il s’agit d’abord de montrer quel immanence des facultés, n’implique nullement qu’elles soient illimitées, infaillibles ou inaltérables.

Tous les jours nous voyons, dans le sujet humain, la raison prime-sautière, sagacité, présence d’esprit, faculté d’invention, instinct, etc., s’émousser et se perdre sous l’influence de causes diverses, la servitude, la domesticité, la routine, la [réflexion] même et la raisonnement ;–le génie s’épuiser par sa propre production, ou s’annihiler par le défaut de exercice ;–l’imagination se refroidir avec l’âge ;–les passions s’amortir par l’habitude et la satiété ;–le sens moral lui-même, sans lequel l’homme n’est plus qu’un bipède, plus industrieux et plu méchant que les autres, s’affaiblir dans l’oisiveté comme dans la lutte ; dans l’opulence comme dans la misère ;–la vie, enfin, diminuer insensiblement d’intensité, et, après une évolution plus ou moins brillante, abandonner la corps qu’elle avait créé, et ne laisser à la place que du fumier et des cendres. Disons-nous pour cela que c’est l’esprit de Dieu qui s’est retiré, le souffle de la Muse que s’est porté ailleurs, la force d’en haut qui ne se communique plus, ou bien encore l’âme qui, après avoir commué sa prison, s’en est envolée ? Ce serait revenir à la vieille mythologie, personnifier des phénomènes, donner la réalité à des mythes, faire de l’homme, puissance s’action et d’expression, une légion de dieux et diables. Non : nous disons simplement que les facultés humaines ne sont autre chose que l’homme même, se mettant, par la diversité et la spécialité de ses organes, en rapport avec la nature et avec ses semblables ; qu’ainsi l’homme ayant été créé dans le condition de la matière, de l’espace et du temps, [16] est un être essentiellement variable et passager ; que ses facultés participent de sa nature passagère ; conséquemment que la spontanéité que lui est immanente est comme lui, sujet à évolution, décadence et mort ; et que c’est précisément ce que exclut l’hypothèse, très poétique, mas nullement scientifique, d’une insufflation, animation, révélation ou possession divine.

Or, il en est absolument de même de la collectivité politique, nation ou état.

Chacun sait, par exemple, que chez tous les peuples que on aucune littérature, la faculté littéraire n’a pas été la même à toutes les époques ; qu’à une période d’efflorescence eu succède une autre de décadence irrésistible ; soit que la nation se soit fatigué à produire ses plus éminents sujets ; soit que, par le fait même du développement générale, sous le coup d’influences défavorables, des sujets d’égale valeur ne puissent plus produire des œuvres égales. Dans un cas comme dans l’autre, on peut dire que la faculté littéraire, immanente à la société, a faibli.

Chacun sait encore qu’aux époques de ferveur religieuse correspondent dans l’histories des époques d’indifférence et d’incrédulité ; que le même peuple qui, dans un siècle se distingua par l’austérité de ses mœurs, étonna ensuite le monde par sa licence ; et que tel qui conquerra d’abord héroïquement sa liberté, la livra, quelques années après, lâchement. Tous ces faits démontrent clairement que la vitalité, l’intelligence et a vertu, dans une mass d’hommes, peuvent baisser de niveau, bien qu’elles ne s’éteignaient jamais entièrement ; bien qu’il y surgisse encore des individualités hors ligne.

De toutes les facultés sociales, la plus importante, celle que nous occuperons davantage, est celle qui [a] pour objet l’organisation politique. [17]

Si l’on conçoit l’Humanité comme une seule famille, et la civilisation comme une œuvre d’ensemble, la plus simple coup d’œil jeté sur l’Histoire suffit pour apercevoir que dans cette œuvre chaque peuple apport son idée, représente un moment du progrès ; en sorte que, dans la série des siècles, les nationalités semblent se relayer les unes les autres, et, après avoir fourni leur contingent, disparaissent. Telle est, de moins, la loi du passé : resté à savoir dans quelle mesure elle est applicable à l’avenir. Les nationalités sont-elles, de leur nature, indestructibles, immortelles, et la mort dont presque toute, ont été jusqu’à présent, et successivement frappées, est-elle un accident ou une loi d’histoire ? Celles qui se sont éclipsée peuvent-elles reparaître, ou sont-elles condamnée à un eternel évanouissement ? Telle est la question que soulève l’idée aujourd’hui si populaire des nationalités ; question bien plus complexe qu’elle ne semble au première abord, et qui ne se résoudre, je puis le dire d’avance, ni par oui ni par non.

[IN MARGIN : à changer. Tout nation, organise en corps politique particulier, en grand groupe, [] dit s[   ], et se perdu dans la fédération universelle.]

§6.—Juifs, Grecs, Romains, Italiens.

Parmi toutes les nations dont l’histoire nous révèle l’existence, un grande nombre se sont arrêtées dès les premiers pas ; puis, comme désespérant de elles-mêmes, se sont perdues dans une tyrannie ou anarchie précoce, ou se sont absorbées dans d’autres états ;—d’autres, après avoir élaboré pendant des siècles, avec persévérance et succès, leur constitution ont imposé leur caractère à la civilisation générale ; puis, après avoir fourni une carrière plus ou moins glorieuse, n’ayant plus le sens du mouvement elles ont dû céder la place à de plus jeunes, abdiquer et disparaître. Aucune n’est encore revenue à l’existence.

Pour ne parler que des nations les plus connues, celles que ait exercé l’influence [18] la plus directe sur la civilisation, et qui, à la fin du siècle dernier, avaient disparu de la scène, les Juifs, représentants pour nous de l’ancien monde oriental, ont épuisé leur spontanéité dans la production du monothéisme ; la Grèce, impuissante à réaliser son amphictyonie, a donné la philosophie et l’art ; Roma a créé et généralisé le droit ; l’Italie du moyen âge, reprenant l’idée fédéraliste, mêlent le droit romain à l’Evangile, a créé le système féodale, sous la double autocratie du Pape et de l’empereur. Et tous, Juifs, Grecs, Romains, Italiens, leur œuvre accomplie se sont éclipsée : ils sont morts, pour ainsi dire, de leur enfantement ; ils étaient à [   ]. L’idée donnée, reformée, remplacée, ou vaincue, une sorte d’habitude saisit la nation qui le portait ; cette nation s’agite à vide, se déplaise, se dissout comme corps politique, et devient, pour un laps de temps incalculable, puisque l’histoire n’offre aucun exemple d’une renaissance, incapable de représenter quoi que se soit. Ce n’est plus, comme l’a dit Metternich, qu’une expression géographique, vouée à la domination du premier occupant.

Ainsi les Juifs, que tant de servitudes n’avaient fait fléchir, ni celle d’Égypte, ni celles des Philistines et de Moabites, ni celle d’Assyrie et de Pèsse, ni celle des sois de Syrie, ni l’occupation romaine, ayant enfin perdu leur dernière illusion sous Barcochébas, ont quitté leur terre de promission pour se faire coutiers du monde. Le Messie peut venir quant il voudra ; le peuple de Dieu fait des affaires, et multiplie comme jamais. Mais la spontanéité de Jacob s’est éteinte, la nationalité d’Israël s’est évanouie. Ceux-là du moins ne demandent plus leur réintégration : ils s’accommodent comme les Jésuites, de tous les gouvernements ; [19] servent en même temps, là où ils se trouvent, la révolution et la réaction, contents d’exploiter par l’usure et l’agiotage les peuples chrétiens, qui leur ont pris leur idée, et que jamais, en leur qualité de Juifs, ils ne se résoudront à regarder comme frères.

Ainsi les Grecs, qui dès le temps de Philippe ne s’entendaient plus ; qui, sous la conduite d’Alexandre, ont répandu leur philosophie et leurs arts, les Grecs s’effacent complètement sous la domination dédaigneuse de Rome. Ni l’édit du préteur, ni l’Evangile du Christ, ne saurent les relever. Les disputeurs du Bas-Empire seront au-dessous de la barbarie ottomane. En 1825, l’Europe libérale, s’interposant entr’eux et leurs [possesseurs], crut les ressusciter. J’approuve cette médiation. La chue d’une nationalité n’implique pas que la nation doive être vouée à la tyrannie et au mépris. Mais, la spontanéité est-elle revenu aux Grecs ?

La nationalité soi-disant restaurée, a-t-elle produit une idée nouvelle ? représente-t-elle quelque chose ? Non ; la Grèce affranchi est stérile ; les garanties été les pratiques constitutionnelles, qu’on lui adoss[]es son[t] [indigestes] ; les modernes Hellènes ne savent que rêver de l’Empire de Constantinople ; en attendant, ils vivent, ou plutôt ils végètent de la spontanéité des races du nord, sous le sceptre constitutionnel d’Othon de Bavière, un brave homme d’allemand, qui s’[ennuie] au milieu d’eux et dont ils ne se soucient guère. La race grecque a survécu à toutes les révélations, comme la race israélite ; moins désespérée que celle-ci, elle est restée fidele au sol natal, mais il n’y a pas plus de nationalité grecque que de nationalité judaïque : il ne peut plus y en avoir une. [marginal note] [Ne dites pas pour cela que cette race a dégénéré : ce mot n’a pas ici de sens. Ne confondons pas a qui est de la race, avec ce qui appartient à la nationalité. [20] Le premier est affaire d’ethnographie, de psychologie, de physiologie ; le second a trait à la politique. Depuis la ruine de son temple et la disposition de ses tribus, Israël a produit la Rav. [P]ale, Maimonide, Spinosa. De pareils hommes valent les anciens prophètes. Les Romains de la décadence n’ont-ils pas au Germanicus et Thraséa ? [Probe], Dèce, Valérien, les Antonins, valent-ils moins que Camille, Regulus, Scipion, Paul [Emi]le et tous les consuls de la République ? Est-ce que les héros grecs de la guerre de l’indépendance contre les Turcs, avaient moins de cœur que ceux de la guerre contre les Perses ? Non, non : il ne faut point accuser ici la dégénérescence de la race ; il y a simplement, je le répète, cessation de la spontanéité nationale,, exhaustion de l’idée politique, ce qui est tout diffèrent. Juifs et Grecs [feront] désormais cd que la civilisation qui les enveloppé les fera, et à laquelle ils ne peuvent plus contribuer qu’en s’y soumettant.—Quoi ! direz-vous, la spontanéité d’une nation longtemps opprimée, mais enfin rendue à elle-même, serait éteinte à jamais ! qui vous dit qu’elle ne puisse renaître ? Avant de répondre à question, il faudrait commencer par prouver que, dans les données de la civilisation générale, il importe que cette spontanéité renaisse, et que le progrès de l’humanité la réclame. Notre politique de fantaisie est-elle en mesure d’administrer cette preuve ?

Ainsi le peuple romain, on peut le dire, s’est consommé tout entier dans sa conquête : il n’est pas de race qui ait autant envahi, autant possédé, aussi longtemps dominé, qui ait aussi profondément marqué son empreinte, et qui ait en même temps laissé une postérité si douteuse et si faible. Qui oserait [affirmer] que les Transtévérins d’aujourd’hui et les paysans de la Romagne descendent des compagnons de Romulus ? Dès la fin de la seconde guerre, on cherche le peuple romain : Scipion, haranguant les citoyens de fabrique, les traitait d’affranchis. La nationalité latine a fini dans la promiscuité des nations : cela devait être ; les sujets du St. Père, prompte à lancer le couteau, n’entendent [rien] a la politique, quoi qu’on dire ; il ne s’en occupent même pas.

Que dirai-je de l’Italie, du moyen âge, qu’il faut bien se garder de prendre [21] pour l’héritière de Rome, puisqu’elle ne fut autre chose que la réaction des nationalités de la péninsule [coutre] contre la tyrannie de la capitale ? Nous savons le rôle qu’elle a joué, et ce rôle fini, ce qu’elle est devenue. Partagée entre Rome et Constantinople, entre la Papauté et l’Empire germanique, entre le royaume unitaire et la fédération des villes, l’Italie donne se signal de toutes les révolutions qui s’accomplissent en Europe depuis la mort de Augustale jusqu’à l’avènement de Charles-Quint. Puis elle l’en dort dans les corruptions de la Papauté, les délices du dilettantisme, et les immoralités de Machiavel, laissant faire à [deux] nationalités plus jeunes et la Reforme, et la Philosophie moderne, et l’Equilibre européen, et la Révolution. Comme la race de Jacob, l’Italie a continué de produire de grandes individualités, Machiavel, Michel-Ange, Galilée, Vico, Alfieri: ce n’en est pas moins une nationalité finie. Croyez-vous sérieusement que ce Lazare aille se réveiller? Les entrepreneurs de restaurations nationales l’appartient: j’aimerais mieux que la nation, au lieu de se laisser galvaniser, fit elle-même ses preuves. Mais il en est des Italiens de Victor-Emmanuel comme des Grecs d’Othon: ce sont des somnambules, qui remâchent les lauriers et les idées de leurs pères. Il suffisant d’introduire sans bruit l’Italie dans la civilisation moderne, de l’initier, peu à peu au droit civil, au libre examen, aux principes d’une comme administration, aux garanties constitutionnelles: cela ne dérangeait rien, entrainait tout, servait l’Europe et l’humanité. Les émancipateurs ne se sont pas contents de si peu. Sous leur influence, la pourra Italie ne [pense] à rien de moins qu’à reprendre son ancien rôle; elle rêve l’apostolat de l’Europe; elle affirme son unité, réclame Nice, Vénice, Rome, [Trieste], la Corse, le Tessin, tout la cote orientale de l’Adriatique, et du premier coup le forge en idée [22] un empire de trente millions, supérieur a celui que possédait chacun des collègues de Dioclétien. Son idéal est toujours, en dépit de leurs contradictions insolubles, l’empire et le pontificat, le royaume et les fédérations. Le pape subordonné à l’empereur (français ou germanique, n’importe), si l’opinion est gibeline ; l’empereur au contraire subordonné au pape, si les guelfes sont les maitres ; les villes acclamant le royaume unitaire, aussi longtemps qu’elle redoutent l’empereur ou le pape, mais toujours prêter à secouer le joug monarchique et à invoquer l’Empereur ou le Souverain Pontife, aux premier mécontentement. Autre temps, que voyons-nous ? Le pays désolé par l’incendie et la massacre, comme au temps d’Esselin ; la bourgeoisie engouée du système doctrinaire, dans lequel elle promet de surpasser ses modèles, sa plèbe enfiévrée de déclamation, réchauffée, de Rousseau et de Robespierre ; et puis toujours, partout, l’étranger, Habsbourg, Bonaparte, Palmerston, Rothschild, Mirès, planant de haut sur la Péninsule, qu’il exploite et protège. Napoléon III, dites-vous, avec Victor-Emmanuel, a été le libérateur de l’Italie. Oui, comme il a été le libérateur de l’empire turc. Eh bien, que Napoléon III achève son œuvre ; qu’il donne à l’Italie tout ce qu’elle lui demande encore, Rome, Venise, Trieste, et Nice, et la Corse, et le Tessin, Malte même, si les Anglais y consentent : et je ne crains pas d’y engager ma considération de publicité quand Napoléon III aura obtenu toutes ces demandes, il s’apercevra que l’Italie n’est pas plus avancée qu’auparavant : elle aura fait quelque pas de plus dans sa tyrannie séculaire et dans son antique corruption. Alors l’Empereur, suivant les traces des Othon et des Barberousse, repassera les Alpes avec son armée ; il ira remettre l’ordre dans cette Italie qu’il croyait avoir affranchie ; pour plus de sûreté s’adjugera la couronne de fer, donnant Naples, Florence et Rome à ses fils et à ses cousins… [23]

Certes, les races humaines, tout en se croisant et se mêlant, ne peuvent périr. Si, pendant un temps, la servitude, la misère et le vice peuvent les faire dégénérer, il suffit de leur rendre la liberté, la moralité et le bien-être pour qu’elles se relèvent. Tout cela est de pire physiologie. Mais il n’est pas vrai que les nationalités ressuscitent une fois que leur spontanéité a donné son contenu ; et la raison en est simple, elles n’ont plus rien à faire au monde, aujourd’hui moins que jamais. Vous qui parlez de rendre l’existence aux nationalités soi-disant opprimés, croyez-vous donc en avoir pour si longtemps de la votre ? Depuis tantôt quatre siècles, La spontanéité du Tiers-Etat a produit, sure toute la face de l’Europe, d’abord la rénovation littéraire et philosophique ; en second lieu, la Réforme ; finalement la Révolution : trois grands mouvements, dont la pensée, dégagée de tout nationalisme, est devenue presqu’aussitôt universelle. Mais vous ne pouvez niez que depuis une cinquantaine d’années cette même spontanéité du Tiers-Etat ne soit en train de se perdre à son tour, sans le matérialisme mercantile et l’ambigu doctrinaire : dernière et irréparable défaillance, que a commencé par nous au [   ] Français, et qui déjà se révèle sur tous les points de l’Europe. Or, l’Humanité ne pouvant mourir ni la civilisation rétrograder ; il faut admettre que nous avoir ici le symptôme d’une révolution radicale, qui, changeant les conditions [24] de la vie et de la spontanéité humanitaire, tendant à effacer toute distinction de nationalité, tout privilège d’autonomie, toute agglomération artificielle, toute spécialité d’institution, tout rivalité de gouvernements, et ne laisse subsister, au milieu du désarmement général et de la suppression de toutes les bassières, que la droit, identique et universel, et la liberté. Le progrès social aurait ainsi, dans un avenir peu éloigné, pour caractéristique, l’affaiblissement de la spontanéité politique dans les nations, résultât de l’équilibre général et de l’identité des garanties ; comme le progrès philosophique a eu pour signe l’affaiblissement de la spontanéité religieuse, affaiblissement qui date de la fusion des cultes dans le catholicisme.

§7.—Application à la nationalité polonais de principe d’immanence.—Divisions de l’histoire de Pologne.

Le lecteur sait maintenant quelle est la pensée dominante de cette Étude.

Toute nation, en tant qu’elle est un élément d’humanité, qu’elle représente un de ses moments et de se aspects, possède la faculté de s’organiser, de se former en corps politique, ayant vie, attraction et évolution; absolument comme l’homme possède de son fonds la mémoire, le génie, la conscience, l’amour. C’est un faculté positive, immanente dans le sujet collectif, susceptible de l’éducation et du développement, qui a ses lois et ses formes, mais qui se manifeste spontanément, et que l’on ne saurait suppléer par aucun artifice.

Mais par cela même cette faculté est plus forte ou plus faible, selon les races et les [25] circonstances; elle peut s’altérer, s’épuiser, laisser le nation incapable de résistance devant l’étranger; il paraît même qu’elle diminue par le fait de la civilisation générale, et sous l’influence de causes dont nous parlerons plus tard.

Ainsi la virtualité politique, et conséquemment la nationalité, ou péri chez une foule de peuples dont les noms subsistent seule dans l’histoire, ou ne servent plus qu’à désigner des circonscriptions géographiques: telle fut la destinée de ces anciennes peuples, aujourd’hui perdus, Égyptiens, Bactriens, Assyriens, Romains, etc.; telle est cette de plusieurs nations modernes dont on peut dire une la matière a été conservée, mais qui ont perdu la vie et la force.

Les fauteurs de restaurations nationales ne raisonnent pas ainsi; ils ne savent ce que c’est que l’immanence, ils ne croient point à une spontanéité humanitaire. Toute nation, disent-ils, toute agglomération d’hommes, comme tout individu, est libre; elle a le droit de se gouverner comme elle l’entend, d’être maîtresse chez elle, de gérer ses [affaires] selon son plaisir, sans que nul étranger puisse s’en mêler. Tant pis pour elle, si elle commet des fautes; mais l’expérience peut seule l’instruire et la [redresser]; et ses échus ne donnent pas droit à ses voisins de s’ingérer dans son gouvernement. Delà l’idée, aujourd’hui si populaire, d’une restauration des nationalités tombés, utopie dont se rirait, si elle n’était atroce, folie la plus [insigne] d’une société qui se sent elle-même mourir.

Supposer que la faculté d’organiser ne soit rien de plus, dans une nation, qu’un acte de son volonté et de son bon plaisir; que l’on fonde un état, comme on pave un contrat de vente ou de louage, comme on fait la carte d’un [dines] ou comme on prend une concubine, nier la spontanéité humanitaire, enfin, ce que j’ai appelé principe d’immanence, c’est, de deux choses l’une, faire de l’organisation politique une abstraction, du gouvernement un arbitraire, [26] de la politique une fantaisie, ce qui est également faux et immoral; ou revenir au système des anciens, suivant lequel toute idée venant de Dieu, toute institution étant décrétée d’en haut, tout individu et tout race ayant part égale aux [dons] de l’Esprit, la nationalité doit être considéré comme sacrée, quoi qu’il advienne, sauf les cas d’agression, d’absorption volontaire, ou de sacrilège.

Je crois inutile d’insister davantage sur ces deux hypothèses, la première sophistique, la seconde idéaliste et mystique : il suffit, pour les réfuter, de les avoir mises en regard de la théorie positive de l’immanence. Pourquoi la guêpe, plus grande, plus forte et plus belle que la mouche à miel, tout aussi intelligents est-elle cependant moins bonne ouvrière ? Direz-vous que c’est son plaisir, ou que Baal-zéboub, le dieu des mouches, s’est montré à son égard moins favorable ? L’un serait aussi ridicule que l’autre. C’est que la spontanéité mellifère, ou la faculté de fabriquer le miel et de bâtir des ruches, n’est pas la même d’un dans la guêpe et dans l’abeille ; ce qui est à la fois simple, clair, rationnel, et positif. Raisonnons de même des nations ; disons qu’elles n’ont pas toutes, et dans tous les temps, ni dans tous les milieux, la même puissance d’organisation, la même énergie de développement, et que telle est la cause première de leur bonne ou de leur mauvaise fortune. Chose étrange, un écrivain anglais, M. Spence, dans un ouvrage comme je voudrais qu’il en parût beaucoup en France, vient de prouver que tous les hommes d’état des Etats-Unis d’Amérique sont sortis jusqu’à présent des états à esclaves, et que la capacité politique est beaucoup moindre dans les états de liberté ! Et les faits et gestes du gouvernement de M. Lincoln ne confirment que trop, hélas ! la justesse de cette observation. Ce n’est certes pas une [27] raison de conclure que l’esclavage soit cueilleur que la liberté, à Dieu ne plaire : mais cela donne singulièrement à réfléchir sur le théories de Jean-Jacques Rousseau et de Montesquieu, le premier fondant la souveraineté politique sur la suffrage populaire, le second prétendant que la république a pour principe la vertu.

Revenant à la question polonaise, il résulte de tout ce que nous avons dit que ce que nous avons a faire tout d’abord, après avoir recueilli la plainte des Polonais, est de constater s’il y a mort ou survie de leur nationalité. Dans le premier cas, la seule décision à prendre sera l’ordre du jour ; dans le second l’affaire changerait d’aspect, la société européenne étant intéressée à ce qu’aucun de ses membres vivants ne soufrée violence et dégradation.

Or, il suffit de jeter les yeux sur un tableau de l’histoire de Pologne, le plus [puciact] possible, pour juger aussitôt que, de ce chef, la réclamation est inadmissible.

L’Histoire de Pologne se divise naturellement en six périodes principales.

La première comprend toute l’époque païenne ou de formation. Elle ne commence à devenir certaine et authentique que vers l’an 862 de notre ère, date de l’élection de Piast, et finit à la conversion de Miéculas en 964. Sur l’idée fondamentale, politique, économique et sociale, des peuples Slaves, idée qu’ils ont de commun avec les peuples germaniques, il n’y a rien à dire, sinon que cette idée a [rien] fait un développement, qu’elle était incapable, dans ses donnée originale, de [régri] une grand état. Le Christianisme se présente, pour compléter cette idée.

IIe Période, de l’an 964, date de l’introduction du Christianisme en Pologne, au partage des Etats de Boleslas III en 1139.—Essai d’organisation de l’Etat polonais, par [28] l’initiative royale, sous l’influence de l’Empire et du saint Sieye ; essai qui n’aboutit pas, malgré les règnes brillants des trois Boleslas.

IIIe Période : de la mort de Boleslas III, en 1139, au couronnement de Vladisla, Lothietek, en 1320.—L’établissement monarchique, absolutiste, ayant échoué la noblesse devient prépondérante ; l’influence des grands prime la royauté. Essai de constitution de la Pologne par l’aristocratie, selon la principe féodal. Cette tentative ne réussit pas mieux que la première, mais l’aristocratie est vaincu, et la féodalité éliminée, que fera la Pologne ?

IVe Période : du retour de Lothietek, en 1320, à la mort de Kazimir IV, en 1492. La Pologne comprend à cette époque, et depuis plusieurs siècles déjà des vastes territoires ; des populations nombreuses ont été amenées à la république léchite.—Mais l’Etat est toujours en question ; il n’est pas sorti, quant à l’organisme, de la période embryonnaire. Essai de conciliation entre le royauté et la noblesse haute et basse, avec un semblant de protectorat de la couronne en faveur des paysans : sorte de baiser Lamourette, qui amène une politique doctrinaire. Tout changement porte avec soi [en mieux] être momentané ; tout modérantisme fait d’abord illusion. Aussi cette époque est-elle signalée par les historiens comme la plus florissante de la Pologne. Mais l’équivoque, la bascule, le modérantisme, les transactions, ne peuvent [tenir] lieu des principes : à la mort de Kazimir IV, la république est plus corrompis, plus avariée, et le statu quo plus insoutenable que jamais.

Ve Période : de l’avènement de Jean-Albert, en 1492, à la mort de Sobieski, in 1696.—La lutte commence, sourde d’abord, puis avouée et officielle, entre la royauté et la noblesse. Période d’anarchie par excellence, de dépravation et de brigandage nobiliaire, de désespoir national. On ne cessé de parler de la réforme de la [29] république : mais rien ne se fait ni ne se peut faire ; le paysan, on l’[   etons], est plus que jamais asservi ; les villes sans influence et sans droits ; la nation, après de vaines démonstrations d’Independence religieux, se livre aux jésuites et se fait persécutrice ; enfin, la royauté, déshonorée en Koributh succombe en Sobieski, et la Pologne, trafiquent joyeusement de la couronne, signe sa déchéance et se livre à l’étranger.

VIe et dernière époque: de 1697 à 1862.—L’élection de Frédéric-Auguste de Saxe marque la mort morale de la Pologne ; le partage de 1772 et 1796, en est la mort physique. L’un était la conséquence de l’autre. De 1796 à 1862, vie d’ombre, pendant laquelle les nobles polonais se mêlent à toutes les agitations de l’Europe, invoquent toutes les puissances, caressent tous les partis, professent tous les principes, faisant tout à contre-sens, et n’aboutissant toujours qu’à faire resserrer leurs chaines. Mais cette agitation posthume, qui s’observe chez toute nation déchue et incorporée, faiblit elle-même, jette sa dernière lueur dans les incendies et les assassinats ; et nous pouvons dire, c’est fini, consummatum est.

L’histoire de Pologne, ainsi que l’a fort bien vu Salvandy (Histoire de Jean Sobieski), est une longue déchéance, ou pour mieux dire, c’est un effort soutenu pendant 900 ans pour se constituer et toujours impuissant. Tout cet échafaudage de royauté, d’aristocratie, de république, de conquêtes, qu’on appelle Etat de Pologne et histoire de Pologne, n’est qu’une représentation de théâtre, derrière laquelle il n’y a rien. Des abus, de la tyrannie, du brigandage, des usurpations militaires suivies d’immense [   ]. Plus tard de l’intolérance de l’hypocrisie, de l’anarchie, mais pas d’institutions sérieuses, pas de lois, pas de justice, pas de principes, pas d’assimilations, c’est-à-dire pas même de conquêtes : voilà ce qu’on trouve dans les annales polonaises.

A dire vrai, la Pologne, en tant que corps politique, nation organisée, n’a joui que d’une existence fétale ; elle n’est pas venue au monde : c’est [à doute] conviennent tous les historiens, ceux là même que lui sont le plus sympathiques. L’état de Pologne a été retenu pendant des siècles, par la nation elle-même à l’état embryonnaire ; puis il est mort, et l’étranger a partagé le cadavre. Il y a bien existe, en Pologne, une caste de nobles pillards et encore plus bavards, et une caste de paysans odieusement asservi ; il y a eu une ébauche de monarchie, un simulacre d’aristocratie et un fantôme de république ; jamais, en réalité, ni droit, [30] ni garanties, ni liberté, ni justice, ni gouvernement, ni souverain. Dire comment a pu se produire une semblable anarchie; comment en l’absence de voisins forts elle s’est [soutenue] si longtemps; comment, à fosse de contrefaçons latines et d’ostentation vaniteuse elle avait acquis une sorte de respectabilité; et comment, aussitôt que les lumières d’une civilisation vraie et d’une politique sérieuse eurent rayonné autour d’elle, le spectre s’évanouit, c’est toute l’histoire de le Pologne.

Si ces faits sont établis, et je puis défier qui que ce soit de les révoquer en doute, de quoi de plaignent les Polonais? Quel tort leur a-t-on fait: je raisonne exclusivement au point de vue de la nationalité, c’est-à-dire de la spontanéité sociale, la seule chose qui soit sans doute pour le moment en question? Qu’ont-ils perdu, dont la perte ne soit arrivée par leur faute? Sans doute on ne peut pas dire de la Pologne qu’elle n’a jamais fait acte de nationalité, puis qu’elle a produit ses éléments depuis les temps fabuleux de Aacus et de [Léch] jusqu’à ceux plus certaines de Piast; puisqu’elle a remplacé son ancien culte par la religion du Christ, et que sa monarchie eut d’assez beaux commencements sous les Boleslas. Mais cette spontanéité s’annihile rapidement dans les siècles suivants, et quand elle a perdu avec Sobieski son dernier prestige, on s’aperçoit que sous cette multitude de nobles indisciplinés et de paysans serfs, dans ce vaste royaume que va de la Baltique à la mer Noir, il n’y a véritablement [personne]. La Pologne a passé, et n’a servi à peu près de rien à la civilisation générale. Quelle a été sa mission en Europe? Quelle idée a-t-elle produite? Dans quelle œuvre l’a-t-on arrêtée? Où est son initiative? À l’exception, je le répète, des temps antérieur à sa conversion au Christianisme, quand peut-elle se vanter [31] d’avoir vécu d’une véritable vie? Car c’est la vie, et non pas seulement la naissance, qui constitue la nationalité.

L’effet de la civilisation a fini par éliminer cette anarchie scandaleuse; la sévère justice de l’histoire a ravie aux Polonais le sceptre et l’indépendance : à qui la faute? La Pologne, comme la courtisane stérile, que maudit l’Ecriture, a été condamnée; après tant d’avortements, elle était arrivée à l’impuissance, et formait sur la carte un vide. Ce vide, danger pour tous, a été comblé,–bien ou mal, ce n’est pas ce dont il s’agit pour le moment,–par l’intervention des trois puissances les plus proches: je dis hardiment qu’elles ont bien fait, et qu’elles ont agi dans leur droit, comme dans leur intérêt. Si la cause polonaise n’a pas d’autre argument à fournir que celui de la nationalité violée, elle est perdue.


NOTE: Ms. 2832 continues with “Second Part: History,” which continues into MS. 2833. The remainder of this text appears in Ms. 2834.

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The Reunification of “Pologne”

I needed a break from some other ongoing projects, and decided to take some time to transcribe more of the “Pologne” (Poland) manuscripts. The work turned out to be interesting enough—and the break from other tasks pleasant enough—that I have actually finished transcribing the bulk of the manuscript that would have made up the (announced, but never published) posthumous volume Géographie politique et nationalité (Political Geography and Nationality.) I have one long and not terribly legible footnote to work through, and then lots of miscellaneous manuscript pages to examine, but majority of the text—just under 60,000 words—is ready for proofreading, correction and translation.

It’s a fascinating text, not least because—aside from one chapter published in French by Federico Ferretti and Edward Castleton—it has remained so little-known. I translated the table of contents almost three years ago, along with the transition that would have linked the six chapters of the work to the long seventh chapter (“Garantisme.—Théorie de la propriété.“), which became the basis for Théorie de la propriété (Theory of Property) as it was published in the Oeuvres Posthumes. You can get a taste of it from two sections—”The Polish Question” and “History conceived as a legal inquiry“—that I have translated from Chapter I. And more sections should be available soon.

In particular, this text puts The Theory of Property in a rather different context and makes some of what has seemed hard to fathom about the work much clearer. Proudhon’s Poland intended to be a work of social science, examining the conditions of “the birth and death” (and, in some versions of the title page, the “resurrection” ) of nations, with the example of Poland—and the question of Polish reunification—present throughout as a means of illustrating the theory. Take a look at the chapters in Poland, Part I: Principles:

  1. — History and Nationality.
  2. — The State.
  3. — Political Geography.
  4. — Political Ethnography.
  5. — Political Organogeny.
  6. — Social Metamorphosis.
  7. — Guarantism. — Theory of Property.

The account begins with some general remarks on the project of history and the notion of nationality, then explores the those conditions of the birth, death and possible resurrection of nations through a variety of lenses, presenting a general account of the conditions of “social metamorphosis,” before turning to the final, more programmatic chapter on guarantism, with its “new theory” of property. This would then have been followed by a History of Poland (also announced, but not published in the Posthumous Works), within which the principles established in the first part would presumably be demonstrated.

If The Theory of Property is the conclusion of at least the theoretical development of Poland, then we get a clearer sense of why the larger work—with its international scale, its discussions of race theory, servitude and slavery, the purpose of historical inquiry, etc.—often figured, for Proudhon, simply as “my new work on Property.” He wrote, for example, to Grandclément:

Here is where my book on Poland is, that is to say my new work on Property. I do not have to tell you that property is a veritable ocean to me—an ocean to drink—that its history alone would demand the sacrifice of a lifetime, and that I do not feel sufficiently Benedictine to bury myself thus under one single question. I am in a hurry to know, to comprehend a certain quantity of certain ideas, and, when the erudition does not advance as quickly as I would like, I hardly trouble myself for appealing to a divinatory faculty. — That is what happened to me, for example, with The Federative Principle, of which I just abruptly sketched the theory, or, if you will permit me this ambitious word, the philosophy, in 100 or 200 pages, leaving to others the chore of elaborating the whole system in minute details. That federalism, which boiled for thirty years in my veins, has finally exploded at the combined attacks of the Belgian and French press; the public judges now. What I would permit myself to say to you about it, to you, my master in matters of property, is that I regard that sketch as a fragment detached from the theory of Property itself, a theory that would have already seen the day, if for six months I had not been halted by the tribulations caused me by the Franco-Belgian and Italian Jacobinism, and by the necessity of responding to it. But nothing is lost; I regard even that improvised publication, like the Majorats littéraires, of which I will publish a second and better edition, as a fortunate prelude to my work on Property…. (February 28, 1863)

So we have Poland, originally broken down into two part (Principles, History of Poland), then into three (Political Geography and Nationality, Theory of Property, History of Poland), but we also have a series of published works and unpublished fragments associated with or drawn from the same research. In another letter to Grandclément, Nov. 17, 1863, Proudhon wrote, “My Federative Theory is already a fragment lifted from my Polish work; the [Theory of] Property will be the second…” So we can add The Principle of Federation to the list of related works, along with The Literary Majorats, but also, based on their content,  at least “La Bohème et l’Empire,” France et RhinSi les traités de 1815 ont cessé d’exister? and the works on Italian unity. And once we start adding texts based on shared concerns, very little can be excluded. When we recall that federation and guarantism are connected to mutualism through a “simple synonymy,” we have our connections to works like The Political Capacity of the Working Classes.

And perhaps we should just think of Poland and its related texts as simply the final, sprawling volume of the Essays in Popular (or Practical) Philosophy (the revised edition of Justice, War and Peace and Theory of Taxation) that immediately preceded them.

My present thinking is that most of Proudhon’s work from roughly 1859 on should probably be considered as so closely connected that we should treat each bit of it very carefully until we’ve had a chance to really come to terms with the larger picture. The finished-but-unpublished Comment les affaires vont en France, et pourquoi nous aurons la guerre, si nous l’avons : à propos des nouveaux projets de traités entre les compagnies de chemin de fer et l’Etat (roughly How Business Goes in France, and Why We Will Have War, If We Have It: Regarding New Agreement Proposed between the Railway Companies and the State) is an interesting example of Proudhon beginning to try to talk about his various concerns all at once, with all of the awkwardness one might expect from such an early attempt. The title alone, I think, gives us a kind of snapshot of what we’re getting into with the mature work.

On the one hand, the project of coming to terms with Proudhon’s mature work, more or less en bloc, is a daunting one. On the other, the same research that suggests the necessity of that project already gives us some guidance. It is almost certainly the elements of that “simple synonymy,” mutualism—federalism—guarantism, that are at the heart of Proudhon’s project. And we do have at least two key texts available in English translation: Richard Vernon’s partial translation of The Principle of Federation and my working translation of The Theory of Property. In both cases, however, there has been a tendency to treat the texts as deviations from Proudhon’s anarchist thought and then—with a hand-wave at his reputation as a fundamentally contradictory character—to pick and choose what seems to suit us from his work, as if the contradictions were not ultimately such a great problem after all. But it’s hard for that sort of approach not to simply discredit itself in opportunism and its own contradictions. And, after all, if we know even the most basic things about Proudhon, we ought to know that contradiction was the subject of much of his work, so if we are to make judgments about its coherence we need to make sure that we have accounted for the contradictions that he was highlighting before we attribute any failures of consistency to him.

Still, with the knowledge that we have of Poland, its key concerns and its connections to more familiar works, perhaps even our opportunism is likely to lead us back towards the project of reconciling what appear to be tensions and contradictions in Proudhon’s mature thought. After all, it is the work that has generally been spared most of the anarchist criticism—The Political Capacity of the Working Classes, Proudhon’s death-bed labor, addressed to the workers of Paris and ultimately influential in the International—that presents us with the “simple synonymy” around which any consistent understanding of the texts is likely to be built. Perhaps a natural next step in approaching the theoretical sections of Poland is to complete the translation of the second part of The Political Capacity, where the synonymy is explored in the long discussion of mutualism. That, fortunately, is a work that is well under way, although, looking at my in-progress translations, it is clear that the work will gain in clarity from what I have learned about the other late works.

But the other obvious approach is to finally complete the work on The Theory of Property, which I have left in a rather unfinished state, precisely because there was so much about the text that obviously needed context to clarify. Three years ago, after the manuscripts became available through the Besançon site, I did the basic work of comparing the manuscript pages with the published text, and found that most of the fears about excessive editorial intervention were unfounded. At that time, I also started the job of identifying the manuscripts sources of each section of published text and noting any editorial changes. It was at that time that I transcribed and translated the transition that would have appeared in Part One of Pologne, and got my first glimpse at the connections between the works.

Now, obviously, with the first six chapters transcribed and translation begun, that work can and must move forward. But if we are working from the published version of The Theory of Property back toward Proudhon’s larger project, there are obviously going to be complications. Let’s survey once again the potential works we have to deal with:

  • The study of Poland, which obviously sprawled and resulted in a number of books, whether published, unpublished or merely proposed, as well as a large number of manuscript fragments not clearly intended for any of the individual works that emerged;
  • Pologne, the large two-part study, as we find it proposed in the manuscripts, with the chapter on property intact;
  • Pologne and Théorie de la Propriété, divided, as we find them in the manuscripts; and
  • Théorie de la Propriété, as it was eventually published, with the understanding that it would be supplemented by Géographie politique et nationalité and Histoire de Pologne.

Translating the published work has undoubtedly been the simplest step, but what it gives us is a work of collaboration, however careful and well-intentioned, between Proudhon, J.-A. Langlois and Georges Duchêne. This would not be so remarkable, since at least Duchêne contributed to a number of works generally attributed to Proudhon alone, except that in this case it was Proudhon’s collaborators who had the final say—and, of course, because, under these circumstances, the practice of attributing the collaboration to Proudhon alone and presenting it in the first person as his individual expression raised protests. (See the “Disagreement Regarding the Posthumous Publication of Unpublished Works by P.-J. Proudhon” for details on both the process and the protests.) So it will at least be of interest to identify those places where Proudhon’s manuscript writings were altered or rearranged. There may even be a few places where we too might protest the editorial choices, although, in general, the work of Langlois and Duchêne strikes me as remarkable in its careful conservation of the manuscript material. And when the comparison of the manuscript and the published work is complete, we will have, as a sort of bonus, a certain amount of unpublished manuscript material to examine, which might supplement a well-annotated edition of The Theory of Property.

But we already know that among the unincorporated manuscript material we can find the transition linking “Ch. VII. Guarantism. — Theory of Property” to the rest of Poland, Part One: Principles. And when we examine the manuscripts we have a continuous, consecutively-paged text that flows from the end of Chapter VI, through the transitional passage, right into what became Chapter II of the published Theory of Property and then all the way, passing by a few additions made by the editors, to the end of Chapter VIII. And when we consult the summary for Chapter VII of the Principles, we find that this text seems to follow the original plan, lacking only a final section, “Un mot aux Polonais,” which, so far, has not surfaced among the manuscripts. So a next logical step is to assemble this intermediate text, which we might call Principles of Nationality and Property,” in order to restore the final chapter to its place in the larger work. And, at the same time, we might restore some of the longer manuscript fragments, which were incorporated piecemeal into The Theory of Property, to their original state, reconstructing the flow of Proudhon’s thought.

These two steps are actually natural complements to one another, and I’ve already started to do the preliminary work necessary to accomplish both of them fairly thoroughly. My work with the Bakunin manuscripts has given me a lot more occasion to consider the characteristics of fragments and variants as sources of understanding, and I’m not sure that I will feel comfortable with The Theory of Property until I’ve had a chance to reconstruct it in at least a couple of forms, as a step towards reconstructions of larger samples of Proudhon’s mature work.

This is obviously an ambitious, long-term project. I already have a strong sense of how I might want to publish the material originally destined for The Theory of Property and Political Geography and Nationality, but I’m not in any hurry to set things in stone. More than anything, I think a thorough exploration of The Theory of Property is the simplest way to move from what I know—or think I know—about Proudhon’s final works toward a more complete and useful understanding.

Expect research updates, unpublished manuscript fragment, bits and pieces of translation, etc. whenever other work allows me to push forward with this project.

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A passage missing from “The Theory of Property”

proudhon-1848I think that most of the concerns that readers have had regarding The Theory of Property have involved the possibility that something alien to Proudhon’s thought might have been introduced by the editors. Having checked most of the published work against the manuscript, I feel fairly confident that that wasn’t the case. It has been a bit more complicated to determine if any important parts of Proudhon’s argument were excluded from the published text. At some point, I will have a copy of the manuscript with all of the material that was incorporated marked off, and I can see what is left. I’ve been waiting as patiently as I can. In the meantime, however, I have also been working with the larger Pologne manuscript, which includes six chapters (about 200 hand-written pages) of fairly complete and coherent material that was originally intended to precede the material on property. In the process of reading through the finished portions of those six chapters, I noticed that a few pages were written on the back of earlier drafts of “Chapter VII. Guarantism–Theory of Property,” and a few phrases stuck out as both unfamiliar and interesting. So I went back to the manuscript of The Theory of Property and took a close look at the short section (roughly 675 words) at the beginning of the text that was not incorporated into the published work.

It’s pretty striking stuff.

It begins with a summary of the work, which can be read alongside my translation of the Table of Contents. Among the most interesting bits is the “maxim” that “the citizen must be made in the image of the state.” This is another of those claims that clashes sufficiently with our ideas about what anarchists will propose, and the language that they will use, that it will probably take some time to really come to terms with it. For now, let me just present the passage, and we can tease out its implications in future posts:

—————————————

Let us cast a glance at the road we have traveled. Having posited our two great principles, the immanence of justice and of ideas in humanity (Ch. I) and the realism of the State (Ch. II), we have traced the rule of political geography (Ch. III); from geography we have passed to ethnography (Ch. IV); from ethnography to the organization of the Social Body, and consequently to the form of the Collective Reason (Ch. V); some considerations on the Collective Reason have raised us, finally, to the laws of the universal conscience, which are those of progress. Thus we have arrived, by that ultimate question of customs and social transformations, to the fringes of the spiritual world. One step more, and we would run to the risk of falling from the reality where we have remained up to the present, into mysticism. It is time to end our ascent, and, as we have climbed from matter to mind, to descend once again from mind towards matter, which we will do, not by retracing our steps, but by completing our curve, by pursuing our path.

One of our maxims is that the citizen must be made in the image of the state, that the man given by nature must be repeated on the model of Society, the true and living Word. It is only in this way that the individual will acquire that of which nature has only given him a shadow, liberty and autonomy, become the personification of right, and be able to separate themselves from the magistracy and the government.

But it is not only by intelligence and justice, not only by theoretical and practical reason that the citizen must follow the example the State. If it were thus, the civic quality would be reduced to a pure ideality. The humanitary republic would exist only in the imagination, in the dream of the conscience; the State alone, having its feet on the soil, king of the temporal, would possess things and could say: I am. The nation, deprived of a body, without authority over matter, would be in the air, lost of the wave of its spirituality. There is not, there cannot be here, as in the Apocalypse, two Jerusalems, one on the earth, the other in the heavens: the two are only one, and it is a question of establishing their identity. So it is necessary that the citizen, declared free and inviolable, in full possession of himself by education, having autocracy over his labors, his opinions, his desires, his conceptions, his will, as well as over his person, called to resist, if necessary, the despotic tendencies of the State, and to react against the driving and incursions of his fellows, must furthermore be established, like the State, in sovereignty over things; that his self, relying on the external world, creates there a position, a domain, without which his liberty, like a force that had exploded in the void, would remain without efficacy and would fall back into nothingness.

Now, to confer to the citizen power and jurisdiction over things, to assign him a possession, a territory, to make him in this way the head of a state within the state, that is what I call closing the political circle, and finishing just where we began. It is not, in fact, by the soil that the political life begins for the individual, as we have previously seen the political State set out from its embryonic valley. It is by the possession of the soil, on the contrary, by the eminent domain that is granted to him over a portion of territory that the citizen is completed, and dignity begins. Thus the citizen becomes the fellow, what am I saying?—the equal, the rival of the State. He is himself the entire State, reduced to its simplest expression, to its most minimal extent. Thus is accomplished in the social world the union of matter and mind, a phenomenon inexplicable in the world of nature, where the creative operation is performed, without our being able to discover its beginning; where the syntheses are given to us ready-made, without our being able to resolve them.

[Working translation by Shawn P. Wilbur.]

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Poland: Part One, Contents

Besançon, Ms. 2834

POLAND: A STUDY OF HISTORY AND POLITICS

[Considerations on the Life and Death of Nationalities]

PART ONE: PRINCIPLES

I.—History and Nationality.

The Polish Question.—History understood as a legal inquiry: necessity, in order to write history and judge a nation, of positing some principles.—Doctrine of immanence: that the political organism is the product of social spontaneity, and that where that spontaneity is lacking, the State becoming powerless and impossible, the nationality remains non-existent.—Exhaustion of the spontaneity in nations: Jews, Greeks, Romans and Italians.—Divisions of the history of Poland: conclusion unfavorable to the demands of the Poles.

II.—The State.

Transition: that the idea of a spontaneity in the nation leads to that of a real and concrete existence of the State.—Idealist and realist theories of the State: principle of collectivity.—Politics, subjective, artificial and immoral as it is in the first case, becomes objective, legal and scientific.—Application to history: critique of Jacobinism.—New conclusion against the Poles.

III.—Political Geography.

Seat [siege] of the State.—Errors spread regarding this subject.—Theory of basins and crests; principle of natural frontiers; law of the agglomeration and dismemberment. Application to Poland.

IV.—Political Ethnography.

Difficulties and prejudices.—Principle of the indigénat, otherwise known as the principle of nationality: the nation defines itself in politics by territory.—Examination and refutation of pan-slavism.—Principle of autonomy, corollary of the principle of nationality.—Glimpse of Polish character.

V.—Political Organogeny.

Two eras in the formation of societies, the organic or political era and the metamorphic or economic era.—Principle of the separation of powers: spirit and aim of that separation. [ ] of direction in the State.—Politico-realist deduction from the idea of right.—Sufficiency of the political organism for the fullness of social life: singular position of royalty; backwardness and incapacity of the masses; doctrinaire scales.—The era of constitutions.—Observations on Poland.

VI.—Social Metamorphosis.

Influence of political organization on the condition and supports of the citizens.—opposition of Society and State; subordination of the latter; progress of civil and economic liberty; proportional reduction of governmental functions.—Difficulty encountered by the development of public liberties in the natural inequality of subjects and races: question of slavery.—How the collective reason overcomes that obstacle; Theory of the right of persons; principle of equality before the law; application of that principle to the exchange of products and services. Moral, political and economic transformation.—Observation on Poland.

[VII.—Guarantism.—Theory of Property.]

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Dividing “Pologne”

pologne-contentsIt appears that even when writing about Poland, Proudhon ultimately tended toward division. While much of the work of the last few years of his life seems to have been connected to the work on Poland, of which The Theory of Property was an important element, when we look at the notes he left to his literary executors, we see that the manuscript of Pologne, as it has been passed down to us, was ultimately destined to be split into two works: The History of Poland and Political Geography and Nationality. Based on a table of contents included in the manuscript, it appears that the latter title probably corresponds to six chapters from Pologne, and that it is by following these six chapters that The Theory of Property would have been labeled Chapter VII, had that work not been pulled out for separate publication.

Because Political Geography and Nationality was never assembled for the Collected Works, we don’t have the expertise of Proudhon’s friends to guide us, but it appears that the six chapters are either relatively finished or at least fairly clearly outlined. There is other material in some of the other manuscripts that relates to the questions of political geography and nationality, but it will take some time to determine their relation to the material from the Pologne manuscript. Of more immediate interest for me, of course, is the relation of the six chapters to The Theory of Property, so my plan is to set aside much of the miscellaneous Proudhon translation that I have been working on and attempt to transcribe and then translate Political Geography and Nationality as a companion volume to The Theory of Property. Examination of the manuscripts suggests that the Plan for a Perpetual Exhibition was not specifically connected to that work in Proudhon’s mind, and so I’ll be moving that to the back burner for the time being, while I concentrate on the manuscript writings and continue to putter away at The Political Capacity of the Working Classes, which is directly concerned with the mutualist-guarantist-federalist project.

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Proudhon’s “Pologne” and the federative project of the 1860s

“Ma Théorie fédérative est déjà un fragment enlevé à mon travail polonais; la Propriété sera le second…”
“My Federative Theory is already a fragment lifted from my Polish work; the [Theory of] Property will be the second…” (Letter to Grandclément, Nov. 17, 1863)

One of the nearly miraculous effects of the recent manuscript digitization projects at the International Institute of Social History and the Ville de Besançon has been a sudden and dramatic change in the kinds of questions we can wrestle with, with real hope of success, without international travel or expensive duplication of materials. For me, it has really altered my research program and shifted my translation priorities. Honestly, what it has done is throw my routine into a very pleasant chaos. I might not make that million word mark after all, if only because working with manuscript material is much slower going, but several projects have already become much more interesting as a result of taking the time to wade into these newly accessible archives.

The most dramatic shift has probably taken place in my longstanding love-hate relationship with Proudhon’s The Theory of Property. Wrestling with that work has probably been the single most important factor in my development as a Proudhon scholar, and as a scholar with something arguably a bit different, and potentially important, to say about both Proudhon and anarchism. But the marginal nature of the work in the informal anarchist canon—where it has largely been shunted off into the sections reserved for forgeries or betrayals of the cause—had naturally meant that everything built from an engagement with it has been at least a bit suspect. The individual antidote for that is always to know you are right, but that’s hard, when the manuscripts are unavailable and the correspondence is still hard to search through. I’ve had to slowly build up a sense that published text was coherent, and then gradually dig out the contexts, without much help from the literature of the tradition, of course, or much encouragement from the movement, for which the very existence of the work mostly serves as just another strike against poor old Proudhon.

It turns out that many of the materials necessary to substantially adjust the reputation of The Theory of Property were available even before these recent digitization projects, but perhaps the context in which it was easiest to put them together wasn’t. The heart of the matter seems to be the relationship of The Theory of Property to a lengthy, unfinished work by Proudhon, Pologne. The work on Poland apparently occupied Proudhon off and on through much of the last years of his life. The manuscript consists of 1448 pages, not including, as far as I have been able to tell, any of the 291 pages identified as “Chapitre VII. Garantisme.—Théorie de la propriété.” If we take Proudhon’s comments about the place of The Federative Principle seriously, then we have even more to add to the project. In the same letters, it appears that The Literary Majorats may also be a “long footnote” to the work as well.

We’ve had a hard time dealing with Proudhon’s work in the 1860s, at last in the English-speaking world. Part of the problem, of course, is that we haven’t done much justice to his work in the 1850s, but I think we have at least had a vague sense that Justice in the Revolution and in the Church, all six volumes of it, was lurking out there, waiting to be accounted for, and a few scholars have placed Justice in the more-or-less central place that it seems to deserve. (Jesse Cohn stands out for me in this regard.) For me, despite a lot of wrestling with Justice, The Philosophy of Progress has been the gateway into the “constructive” work of the 1850s, and it has gradually become the pivot around which I’ve built a couple of interpretive narratives. In the first, it marks the shift between primarily critical and primarily constructive periods (as I’ve discussed in “Self-Government and the Citizen-State.) In the second, which I’m still working through, it is the occasion of Proudhon finally beginning answer the question about “the criterion of certainty” that he claims led him to his more familiar work. We might read the work on Justice, which begins with the identification of that criterion with the idea of justice itself, as a kind of resolution of Proudhon’s early, philosophical and theological concerns. Despite its occasionally glaring inconsistencies, as in the study on “Love and Marriage,” the work manages to be a pretty triumphant answer to the question that he was chiding himself for still pursuing in 1841.

The 1860s look, at the very least, less triumphant, and we don’t seem to have any very coherent account of what Proudhon was up to in the last five years of his life. It is actually common, though I think incorrect, to treat the best-known of the late works, The Federative Principle, as marking a shift away from anarchism. And the rest of the works from that period have been hard to come to grips with:

  • War and Peace (1861) — Despite Alex Prichard’s work, this two-volume work is still little known, and it simply remains very demanding. There is a lot of complicated treatment of the topic of war to be waded through in order to extract Proudhon’s fundamentally peaceful message. The work has been treated as proto-fascist and, to complicate matters, we can find some selective influences in those currents.
  • The Theory of Taxation (1861) — Marx treated the work as the final sign that Proudhon was just a “bourgeois,” and anarchists have naturally been slow to warm to a work on taxation. The fact that it contains Proudhon’s clearest explanation of what I’ve called the “citizen-state” is, alas, a circumstance with limited attraction for those who see any discussion of any kind of “state” as a step backward. Like War and Peace, it is a work that looks a lot better if you know and understant the work of the 1850s.
  • Literary Majorats (1862) — Some sections of this work opposing intellectual property have actually be translated, but it remains largely unknown. The truth is that most of our positions on these questions are pretty well solidified.
  • The Political Capacity of the Working Classes (1865) — This is the work that anarchists have shown the most interest in, largely because it was addressed to the workers who would make up the core of the Parisian group in the First International, and because it was the work that Proudhon labored away at on his deathbed. It is a fascinating work, and one with a clear influence in the international working-class movement. Unfortunately, the tale we’ve told about the International paints the workers most closely associated with it as losers, when they aren’t dismissed as traitors.
  • The Theory of Property (1865) — Finally, Proudhon’s final work on property has been the subject of hot debate from before its publication right up to the present. For those who want to paint his outside of the mainstream of anarchist thought, or who want to draw strong distinctions between the “property is theft” of 1840 and a “pro-property” position in his last years, the reputation of this work has been useful, however little that reputation corresponded to its contents. Despite years of translation and analysis, I still have people telling me the same unsubstantiated stories about the work: that it was a pieced-together work, abandoned by Proudhon and cobbled together by his followers; that it represented more evidence of Proudhon’s abandonment of anarchism; or, alternately, that it really doesn’t contain anything that challenges the position of 1840. I feel like my work to date has pretty well dealt with most of the usual responses to the work, demonstrating the continuity of Proudhon’s work on property, his consistent pursuit of anarchism, etc. But I would be lying if I said that I was very comfortable with the work. After all, my own work on the “gift economy of property” has really been an attempt to push beyond what I’ve understood as an instructive, but not always appealing set of arguments in The Theory of Property.

What the work I’ve been doing lately has suggested to me is that, while establishing the connections between The Theory of Property and Proudhon’s earlier works is obviously important and useful, Proudhon himself really saw the work as part of a larger, ongoing work, which occupied him in the 1860s. The unpublished work, Pologne, is obviously something we have to engage with in order to understand Proudhon’s final large-scale project, but we can start by changing our strategy with regard to the late works that we know. Instead of picking and choosing which of the late works we engage, sometimes pitting one work against another, it seems likely that the only way to do justice to those works is to consider them as Proudhon seems to have understood them—as pieces of a larger whole.

Perhaps we need to consider splitting the “constructive” period of Proudhon’s career at least one more time. We might characterized his progression something like this:

  1. In an initial, largely critical period, Proudhon began by seeking the criterion of certainty and found himself waging a multi-front war against absolutism. The familiar critiques of property and governmentalism were among the results.
  2. In a first phase of constructive labors, Proudhon found his solution to the question of the criterion of certainty in the idea of an imminent justice, and elaborated how the play of justice operates in contexts ranging from metaphysics to international politics. The elimination of the absolute and the opposition to external constitution of relations are central concerns. There is a lot of history and political economy in this period, but we might say that philosophical concerns are really driving the analysis. Even a work like The General Idea of the Revolution, with all its practical proposals, is still really largely about an idea.
  3. In a second phase of constructive labors, Proudhon shifted his attention to the practical playing-out of the principle of justice. We have probably been right to see that the emphasis on the federative principle marked a transition, but incorrect in identifying it. Having eliminated external constitution (governmentalism, archy) as a model for social organization, there remains the question of how internal constitution (self-government, anarchy) will work. But Proudhon points us to the principle that will unify his labors:

“…transported into the political sphere, what we have previously called mutualism or guarantism takes the name of federalism. In a simple synonymy the revolution, political and economic, is given to us whole…”

The principle has multiple names—the familiar mutualism and federalism, and the less familiar guarantism. The last term is, as I’ve mentioned elsewhere, a borrowing from Fourier, intended to designate the messy, very approximate stage prior to Harmony. Proudhon, of course, is too consistently progressive a thinker, to certain that “humanity proceeds by approximation,” to have much hope for a period of realized Harmony. The quote with which I began the post, as well as some others I have recently noted, ought to inspire some corrections in our thinking about Proudhon’s late works. First, the traditional elevation of The Federative Principle over The Theory of Property probably can’t hold up. Proudhon’s letters suggest that, with regard to their status as finished works, we’ve had things turned completely around. At the same time, the title from the manuscript suggests an equation between “Guarantism” and “The Theory of Property” that shouldn’t surprise us at all, and which quite appropriately subordinates whatever Proudhon has to say about property in that work to a principle we know to think of as a synonym of mutualism or federation.

That opens a new set of messy questions, including how property can be understood as an instance of federations, but perhaps we’ve tackled enough for now.

[Originally posted at Contr’un, April 22, 2014]

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Léon Abensour, “Proudhon et la Pologne” (1920)

I’m in the midst of a line-by-line comparison of the manuscript of The Theory of Property with the published version, as a step towards revising my draft translation and starting to get the work into publishable shape. Because The Theory of Property was initially intended to be part of a larger work, Pologne (Poland) I’ve been spending some time looking at the larger work in order to establish the context. (See my post on Proudhon’s “Pologne” and the federative project of the 1860s.) Much of that work involves working my way through Proudhon’s handwritten manuscripts, but a short section of the book was published in French in 1920, along with some commentary by Léon Abensour. Here is that material:

————–

P.-J. Proudhon et la Pologne

La figure de Proudhon est plus actuelle, qu’il ne semble : tous les grands problèmes économiques et sociaux qui se posent a l’heure présente, Proudhon les a, par avance, étudiés et l’étude de son œuvre serait susceptible peut-être d’apporter, pour la solution de ces problèmes, des lumières nouvelles. Etatisme et individualisme, monopole ou libre concurrence, division et concentration du travail, toutes les formes que prend à l’époque moderne la vie matérielle du monde ont été étudiées par lui avec cette loyauté passionnée, cette préoccupation d’assurer à tout homme la dignité dans un travail fécond, d’établir sur la terre le règne de la justice qui sont les traits dominants de son caractère et de son esprit, les mobiles mêmes de ses études et de son action. Son intuition géniale aperçoit la solution de tous les problèmes, non dans un individualisme anarchique, qui se résout fatalement dans la tyrannie du capital et dans l’écrasement des faibles, non dans un collectivisme d’Etat comme celui que préconise aujourd’hui Walther Rathenau, et qui, plus tyrannique encore, asservit l’individu à la communauté, mais dans un régime mutualiste, coopératif, où les producteurs, maîtres de leur capital, travaillent et produisent pour eux-mêmes, où « les maîtres en fait de sciences morales et politiques, seront dans les ateliers, les comptoirs » (1), on « l’ouvrier ne sera pas une machine, mais un bras adroit actionné par un cerveau pensant à la fois politique, moraliste et ingénieur, artiste à l’occasion… (2). La faillite de l’économie politique classique, cette faillite dont la guerre a témoigné avec tant d’éclat, le développement des institutions mutualistes, l’influence décisive que doivent prendre un jour les coopératives de production et de consommation, Proudhon a saisi de son esprit vigoureux, jeté de sa main généreuse, ces vérités à une heure où elles semblaient des paradoxes, dangereux parfois à formuler.

Mais les questions économiques et sociales ne sont pas les seules auxquelles s’intéressait cet esprit prodigieusement curieux. La politique entendue au sens où l’entendait Aristote, celui de la philosophie des institutions et des gouvernements — l’histoire, la géographie même le passionnaient ; et, de sa plume encore se sont échappées maintes œuvres, dont quelques-unes encore inédites et que les bouleversements de la guerre replacent au premier plan de l’actualité.

Proudhon professait sur l’organisation future de l’Europe et du monde les mêmes idées que sur la reconstruction de la société et la répartition des richesses à l’intérieur de chaque grand Etat. A l’arbitraire incohérent qui a jusqu’ici présidé à la répartition des territoires en Europe devra être substituée une politique scientifique qui tiendra compte de l’étude des faits historiques et de ces lois immuables qui les régissent en dehors de toute volonté humaine. Le triomphe de cette politique scientifique coïncidera avec le règne de la justice. Le malheur des nations, les fautes de leurs chefs, c’est d’avoir ignoré ou méconnu ces lois aussi vitales que celles de la physiologie pour les individus. Les formuler nettement, les imposer à l’attention des politiques, à l’adhésion de l’opinion cultivée, c’est faire une grande œuvre, c’est conduire l’humanité vers l’une des étapes du progrès et du bonheur.

Les ouvrages historiques de Proudhon sont donc la démonstration, l’application de ses théories. Ils sont sociologiques plutôt qu’historiques au sens propre du terme. Il s’agit, en effet, moins d’établir des faits avec pour seule préoccupation la vérité que de trouver dans les faits la justification d’une doctrine.

Nulle part ailleurs cette méthode ne se montre avec plus de netteté que dans un gros ouvrage resté jusqu’à présent inédit: l’Histoire de la Pologne. A bien des titres la Pologne intéressait Proudhon. Le spectacle d’une nation qui, après des siècles de puissance, d’action civilisatrice, d’éclat intérieur semble être effacée à jamais du monde et fortifier des morceaux de sa chair les trois pays qui se la sont partagée, était fait pour inspirer au philosophe le désir de rechercher dans l’histoire la raison d’une injustice dont l’examen scrupuleux des faits devait montrer si elle était réelle ou seulement apparente. Si la Pologne n’avait pu subsister, n’était-ce pas la faiblesse de sa constitution interne autant que la perfidie ou la rapacité de ses voisins qui en était la cause ? Si oui, l’exemple de la Pologne ne devait-il pas être salutaire à toutes les nations et mettre en lumière ses fautes n’était-ce pas tenir en garde les autres peuples contre le renouvellement de fautes pareilles ? De cette histoire douloureuse, devait se dégager un grand enseignement.

D’autre part, la Pologne morte a exercé pendant de longues années — de 1815, date où le traité de Vienne referme sur elle la porte du tombeau un instant entrebaillée par Napoléon, à i863 où le dernier soubresaut l’agite — une influence décisive sur les destinées de l’Europe.

Son partage définitif a été le gage de ta Sainte Alliance; l’écrasement de ses dernières révoltes, la manifestation de la puissance prise en Europe centrale par la Prusse, l’Autriche et la Russie. L’opinion libérale française en a jugé ainsi ; l’assujettissement de la Pologne lui est apparue comme l’une des humiliations les plus cruelles qu’aient infligées à la France les traités de 1815, et lorsqu’ils rêvent de la revanche, nos révolutionnaires agitent aux yeux du pouvoir, aux yeux de l’Europe, la question polonaise comme un symbolique drapeau. Donc la Pologne ne cesse de s’imposer à l’attention du monde et Proudhon est le contemporain de tous ces grands événements : révolution polonaise de 1830, mouvement’ de l’opinion française en faveur de la Pologne, et résistance du roi Louis-Philippe à son ministre Laffitte qui semble incarner cette opinion ; annexion de la république de Cracovie à l’Autriche, révolution de 1848 et arrivée à Paris de patriotes polonais qui ,comptent une fois de plus sur la France, révolte de 1861. Son attention est donc à plusieurs reprises sollicitée par le problème polonais. Il est amené à se demander si les revendications de la Pologne sont légitimes et dans quelle mesure elles peuvent se concilier avec les lois de l’histoire, l’intérêt de l’Europe et le progrès de l’humanité.

Pendant de longues années, Proudhon mûrit en effet une histoire de Pologne. En 1863, l’ouvrage, après remaniements successifs, était achevé. Dans une lettre en date du 17 novembre 1863 et adressée à son correspondant Grandclément, Proudhon parle « d’un gros livre (sur la question polonaise) qu’il a à peu près écrit en entier (3) ». Or, cet ouvrage ne parut jamais. Pourquoi ? Proudhon lui-même nous en explique l’une des raisons. L’ouvrage qu’il avait projeté d’abord était d’une prodigieuse ampleur. « Dans mon premier plan, écrit-il, la Pologne ne servait que d’exemple de mise en action d’une vaste théorie. » Cette théorie c’était celle de la propriété. Par cette théorie était expliquée « toute l’histoire de la Pologne, sa décadence et son démembrement ». A propos de la Pologne également, Proudhon développait ses théories fédératives. Est-ce parce que la Théorie de la propriété et le Principe fédératif sur lesquels il s’est plus étendu d’abord qu’il n’en avait eu l’intention lui ont paru valoir d’être détachés de leur souche primitive et présentes séparément au public? Est-ce surtout parce qu’un ouvrage trop copieux a semblé à Proudhon de nature à fatiguer l’attention, parce que, comme il le dit encore, « les lecteurs contemporains ne sont plus de force à lire un ouvrage sérieux en deux volumes… » parce qu’il faut « les servir à la becquée » 1 Toujours est-il que la Théorie de la Propriété, que le Principe fédéral, et que les Traités de 1815, chapitre de l’histoire de la Pologne, parurent et que l’ouvrage principal resta sur le chantier.

Peut-être aussi faut-il chercher aux hésitations de Proudhon a faire paraître enfin la Pologne une autre cause que la paresse du public : l’incertitude même de la pensée de l’auteur. Sans doute n’a-t-il jamais varié sur les principes, ces principes — nous verrons lesquels tout à l’heure — dont l’histoire de la Pologne devait être une éclatante confirmation. Mais ses sentiments ont pu changer. Ils ont changé en effet et on le comprendra si l’on songe combien pour lui était complexe le problème et de quels mouvements contradictoires, son âme, au spectacle des grandeurs et des infortunes de la Pologne, devait s’agiter. Champion de la liberté et du droit des peuples, haïssant d’une haine généreuse toute oppression, la Pologne martyre et démembrée eût dû lui être éminemment sympathique. Mais le gouvernement de la Pologne n’avait-il pas été celui d’une aristocratie terriblement oppressive pour le peuple ; mais n’y avait-il pas en France des partis qui prenaient prétexte de la Pologne pour chercher à lancer la France dans la guerre ? Raisons non moins sérieuses d’antipathie. Tour à tour l’un et l’autre l’emportent. En 1848 et 1849, Proudhon est favorable à la Pologne. Les travailleurs sont de cœur avec elle, déclare-t-il. Pour elle, il mène campagne dans le Peuple et trace à la République un programme de politique extérieure dont l’un des articles est la résurrection de la Pologne.

Mais sous l’empire, ses idées ont changé comme le prouvent Les traités de 1815, « acte d’accusation, dit-il lui-même, contre cette insupportable aristocratie qui, avec nos jacobins, nos traineurs de sabre, et nos jésuites a la prétention de prendre le peuple français pour cheval de bataille et pour dupe » (4).

Et l’ouvrage qui fut finalement composé porte la marque de cette dernière évolution. Il n’est pas, comme on pourrait l’attendre, un plaidoyer, mais bien un réquisitoire contre la Pologne. Ce réquisitoire d’ailleurs, Proudhon qui, tout systématique qu’il soit, s’efforce d’être impartial et qui, malgré ses préventions contre la Pologne, reste d’une grande loyauté, n’oserait le risquer sans s’entourer de la documentation la plus approfondie. Il s’est donc astreint à lire les principales des publications que les auteurs français ou polonais avaient — souvent dans un but apologétique — publiées sur l’histoire de la Pologne, s’efforce de les mettre au point — de là l’ampleur de son ouvrage qui compte plus de mille feuillets manuscrits — et de présenter le dernier état de la science — en 1863 — sur les origines et l’évolution historique du peuple polonais.

Proudhon, ne l’oublions pas, ne fait pas de l’histoire en historien, mais en politique et en sociologue. Aussi, avant d’entamer son exposé historique commence-t-il par nous exposer les théories dont l’histoire do Pologne sera selon lui la démonstration. Elles sont intéressantes à plus d’un titre.

Qu’est-ce que l’histoire ? se demande-t-il : « Une institution judiciaire », c’est-à-dire la recherche dans le passé des raisons qu’un peuple a de vivre ou la mise en lumière des fautes qui doivent amener sa décadence ou sa mort. L’histoire ainsi conçue est la seule qui puisse « servir à l’instruction et à la moralisation des masses, fournir des règles au publiciste et diriger l’homme d’Etal. » Conception originale sans doute par la forme mais qui ne diffère pas dans son essence de la vieille formule ciceronienne « historia… magistra vitae ». Pour juger en connaissance de cause, il faut s’appuyer sur des principes, sur des lois, et d’abord connaître, comme en droit, l’exacte définition des choses. Donc, pour savoir si une nation a le droit de vivre et si, au cours de sa vie, elle a respecté ou méconnu les lois qui régissent son existence, il faut donner une définition claire et distincte de l’idée de nation. Et vingt ans avant Renan, Proudhon se demande : « Qu’est-ce qu’une nation ? »

Nous sommes, ne l’oublions pas, sous le second Empire et le principe des nationalistes règne. Or, pour ses adeptes et particulièrement pour leur maître impérial, la nationalité se définit complètement par la communauté de langue et de race ; sont Italiens tous ceux qui parlent la langue du Dante, Allemands tous les Germains.

La race, la langue fort bien, répond Proudhon, ce sont bien des conditions nécessaires de la nationalité — et encore ! — mais non des conditions suffisantes. Ce sont là des éléments purement matériels qui ne peuvent donner aux nations qu’un corps sans âme. Et il faut supposer qu’une impulsion extérieure — qu’on appelle fatalité ou Providence — les anime. Dans ces conditions, l’étude de l’histoire aurait bien peu d’intérêt : elle consisterait seulement à enregistrer les caprices des puissances supérieures:

Mais, il n’en va pas de même si, indépendamment des différences de races, de langues et de Eeligion, on admet en chaque groupe politique une puissance de création en vertu de laquelle il produit ses formes, se pose dans son caractère et manifeste son idée, expression fragmentaire de la raison universelle.

La nation alors prend une toute autre physionomie. C’est un foyer de civilisation qui s’affirme, une donnée du problème humanitaire qui se révèle. Il importe à l’historien de la saisir dans son idée, de la suivre dans son développement…

Je dis donc que l’existence d’une nation, considérée comme corps politique, se reconnaît aux actes de la spontanéité, à la production de son idée ; que tout autre argument tiré du climat, de la race, de la langue est insignifiant et que le droit à l’autonomie n’a pas d’autre base. Il répugne, dans la communauté humaine, si toutes les destinées sont solidaires, d’accorder la puissance de soi à qui n’a ni la moralité, ni l’intelligence, ni la force. Aux enfants et aux incapables, la tutelle; aux nations dépourvues de conscience ou bien en qui la spontanéité a faibli, l’incorporation dans une nationalité plus vivante ou du moins le patronat! »

Ainsi, qui dit nation dit spontanéité nationale. Cette spontanéité nationale, c’est le principe de vie et l’esprit même d’une nation. C’est cette spontanéité qui lui permet de durer et de s’accroître ; c’est elle qui, littérairement, artistiquement, fait son « génie ». Sur l’essence même de celte « spontanéité nationale », notion assez difficile à saisir et où il faut voir la volonté de l’humanité réalisée dans l’âme collective de la nation comme la volonté de la nature dans l’âme individuelle de l’homme, Proudhon s’explique nettement:

Ce que je veux constater seulement et qui me suffit, c’est que cette faculté pour la nature et pour l’humanité de produire spontanément, l’une des êtres vivants, l’autre sa parole et ses institutions, leur est accordée par les savants que je viens de citer, au moins pour un lieu, pour une époque, pour une fois; c’est ensuite que, selon les mêmes savants, la spontanéité créatrice de l’homme et de la nature n’est pas entièrement épuisée par cette première génération, mais qu’elle continue de s’exercer, sur les types primitifs, par voie d’influence, et que c’est à cette influence ou spontanéité subséquente qu’il faut attribuer, d’une part, les tempéraments, les traits physionomiques, les caractères, le génie, en un mot, ce qui constitue la diversité des races ; de l’autre, les flexions des vocables, leur accentuation, leur prononciation, leurs variantes, en un mot, ce qui constitue la diversité des idiomes.

Eh bien ! Je n’en demande pas plus. Que m’importent, après une telle concession, la race primitive, et Japhet, et Gog, et Magog? Que me fait la langue initiale, sémitique, sanscrétique ,ou tous les deux ensemble? Ce que chaque nation est dans son pays, elle l’est par la vertu de ce pays, tout le monde le proclame. Ce qu’elle était avant d’y venir, en supposant qu’elle y soit venue d’ailleurs, personne ne le sait; jusqu’à quel point ses traits, son génie, sa langue, diffèrent de ceux de la famille putative dont on la dit issue ; nul ne le saurait dire. Chaque nation est soi, comme elle est chez soi ; l’habitation qu’elle s’est choisie l’a faite ce qu’elle est, à telles enseignes, qu’après avoir admis, comme préface de l’histoire universelle, une migration .générale des peuples, on est forcé de raisonner ensuite de chacun d’eux comme s’ils étaient sortis du sol qu’ils labourent, en un mot comme si, selon l’expression grecque, ils étaient vraiment autochtones. A quoi bon marchander à l’homme et à la nature cette spontanéité sans laquelle, après tout, ils ne seraient l’un et l’autre qu’une masse inerte, un corps sans âme?

Le principe de l’immanence est conquis : des réserves historiques, motivées sur des invasions subséquentes, comme celles des Madgiarcs en Hongrie, des Anglo-Saxons dans la GrandeBretagne ; des hypothèses cosmogoniques, fondées sur la malléabilité des idiomes et des races, sont ici hors de propos. Je dirai donc que les Polonais, par exemple, semés par la nature, ou transplantés, du fond de l’Asie, — il n’y a pas de différence pour la nationalité — sur les bords de la Vistule, sont de la Pologne; qu’ils doivent à ce climat leur tempérament, leur caractère, leur génie, par suite leur idiome, leurs idées, leurs institutions ; que ce qu’ils furent avant leur arrivée en Pologne, aujourd’hui ne paraît plus; qu’on n’a pas découvert leurs aïeux en Asie, pas plus que ceux des Germains et des Celtes; qu’ayant été refaits par la terre que depuis un temps immémorial ils habitent, ils doivent être considérés comme des enfants, non comme ses pensionnaires ; qu’il en est ainsi de toutes les nations, tant civilisées que barbares, en sorte que le troisième article du catéchisme politique, en tout pays et pour quelque société que ce soit, est celui qui concerne l’indigénat.

Ainsi la nationalité a la même circonscription que le territoire qui la produit, ou si l’on aime mieux, qui la façonne. Le principe de nationalité et celui des frontières naturelles sont adéquats l’un à l’autre, soumis par conséquent aux mêmes conditions de développement historique, aux mêmes lois d’agglomération politique et de démembrement. L’histoire confirme cette équation : de même que nous avons vu les Etats se limiter originairement, quant au territoire, par les bassins et les crêtes; de même les populations se distinguent entre elles, bien moins par leurs dialectes, leurs usages, leur figure, que par leur habitation. Le domicile, voilà, en droit public comme en droit civil, le trait signalétique de l’homme. »

Voilà donc une fort intéressante théorie. La nation est le groupe d’hommes qui vivant ensemble sur un même territoire — territoire borné par les limites naturelles qui sont non les fleuves mais les montagnes — affirme, sur ce territoire, son individualité particulière et qui continue de vivre quand les groupements plus faibles disparaissent. Proudhon n’en arrive pas encore à la conception de Renan, la seule véritable : sont une nation les individus qui veulent former une nation. Du moins, il fait justice du préjugé des langues et de celui des races pour prendre comme seul critérium la vitalité nationale, manifestation déjà de la volonté de vivre unis.

Mais, s’il est admis qu’une nation porte en soi un principe de vie, plus ou moins puissant seulement et qui, indépendamment de toutes les circonstances intérieures et du génie môme de ses hommes d’Etat, fait son individualité et sa force, c’est donc qu’une nation, mieux qu’un Etat, n’est pas une simple création de ia volonté des hommes.

D’un Etat « libre et conventionnel » nous avons justement un exemple en Pologne, dans cette Pologne où la loi politique est l’expression de la volonté de tous les individus et où la liberté politique de chacun est sauvegardée, au besoin contre l’intérêt, contre la volonté de tous. « En Pologne, la théorie de l’Etat libre et conventionnel a conduit la nation à une immobilité absolue qui n’a fini que par la conquête de l’étranger. »

Non ! la nation, l’Etat, sont des êtres collectifs, mais naturels, et qui se développent suivant des lois sociales aussi vigoureuses que les lois de la physiologie pour les individus et que, pas plus que celles-ci, l’on ne peut, sans danger mortel, transgresser. Il ne dépend pas des hommes, ni d’un individu, ni de la collectivité même de les changer:

La théorie du contrat social est donc incomplète, partant fausse ; et la politique qu’elle engendre, anti-scientifique, extra-juridique, hors nature, toute de fantaisie et de personnalité, cette politique, dis-je, est immorale. Au fond, Rousseau et Machiavel sont d’accord. La démocratie de l’un et la tyrannie de l’autre reposent sur le même fondement. Le parti jacobin, qui, dans son horreur du bon plaisir, s’est rattaché à la théorie du citoyen de Genève, est constamment arrivé, par cette théorie, au régime du bon plaisir. De même que l’économie politique aboutit fatalement, par le Laissez faire, laissez passer, à l’exploitation de l’homme et au paupérisme, ainsi la politique retourne, par le contrat social, à l’enchaînement des libertés. Sans doute, il faut que la souveraineté de l’homme et du citoyen soit assurée et rendue effective.

La théorie réaliste, au contraire, considère non seulement la nation, mais l’Etat, comme un être objectif, réel…, et avec une habileté très grande, Proudhon s’appuie sur l’histoire naturelle et sur la physique pour montrer qu’il en est bien ainsi. Un objet matériel quelconque est composé d’atomes qui ont leur réalité tout comme l’objet lui-même. Le corps humain est composé de cellules et c’est la vie de chacune qui fait celle de ce corps. De même l’Etat est un être aussi réel que chacun des individus qui le forment : « tout être est à la fois unité et collectivité. »

« …La séparation des parties n’est pas une raison de nier le lien invisible qui, les unissant, en fait un groupe, un véritable être d’ordre différent ou supérieur et, réciproquement ; la force de centralisation qui apparaît en certains organismes… n’est pas une raison d’en nier l’origine composite. Ainsi l’on pourra assimiler l’Etat, soit à un groupe formé d’individus diversement organisés et complémentaires les uns des autres, tel que le couple matrimonial ou la ruche ; soit à l’animal même dont les organes, bien que spécialisés, sont dans une dépendance réciproque et une solidarité plus grande encore. »

Ainsi, l’Etat que l’école libérale considère comme une idéalité, est une « réalité supérieure soumise à des lois propres. Il n’est pas seulement une fiction du libre arbitre, mais une création positive dans laquelle la nature, antérieurement à la liberté, intervient au moins pour moitié… Ainsi la politique n’est pas seulement affaire d’art et de prudence, mais ob/ef de science; et, à ce nouveau point de vue, bien plus qu’à celui de la liberté, elle répugne au bon plaisir… et le ministère de l’homme d’Etat, alors même qu’il agit dans la plénitude de son initiative, doit s’assimiler, non plus au rôle du spéculateur et de l’artiste, mais à celui du médecin, du spéculateur et de l’agronome. »

Les phénomènes sociaux ramenés à des phénomènes naturels d’ordre supérieur, la politique objet de science positive. C’est bien toute la théorie sociologique d’Auguste Comte et de ses disciples contemporains. En quelques pages, Proudhon l’a formulée tout entière avec la plus parfaite netteté, et cette seule partie de son histoire de Pologne suffirait à le placer au rang des grands précurseurs.

C’est à la lumière de ces idées que Proudhon va étudier l’histoire do la Pologne. De suite, il fait justice des prétentions des impérialistes polonais, dont de son temps le représentant était l’historien Miérostavski et qui, considérant le Polonais comme le représentant le plus qualifié de la race slave, revendiquaient comme son domaine propre une république de 90 millions d’habitants et de 150.000 lieues « carrées de territoire ». Le Polonais, démontre-t-il, n’a rien, ni dans ses caractères physiques, ni dans ses traits moraux qui le distingue des autres Slaves et doive lui assurer l’empire. Après avoir fait en passant la critique du panslavisme (l’idée panslave commençait à se faire jour en Russie) et noté que les Slaves ne sont pas plus unitaires que les Gaulois, les Italiens et les Espagnols, il s’attache à démontrer que l’on englobe sous ce terme général, nation polonaise, des éléments ethniques très différents.

Citons ses paroles, vraiment prophétiques et auxquelles les événements actuels donnent une frappante actualité : « Les Lithuaniens ne sont pas des Polonais, les Volhyniens ne sont pas des Polonais, les Galiciens, les Ruthéniens, les Podotiens, les Ukrainiens ne sont pas des Polonais pas plus que les habitants de la Bohême et de la Silésie. » Ainsi, cette première idée le guide dans l’étude de l’histoire polonaise : l’unité de race sur laquelle d’aucuns s’appuient pour démontrer le droit d’une nation à l’existence est une simple fiction.

Ce qui fait, poursuit-il et démontre-t-il dans les premiers chapitres de l’histoire de la Pologne, l’essence même d’une nation, c’est le groupement permanent d’un peuple en des limites naturelles, c’est une formation corporelle et matérielle identique déterminée par [e sol et le climat.

Cette formation a manqué longtemps aux Polonais, peuple nomade, clairsemé et dont les différentes tribus se déplaçaient sur de vastes espaces sans, de longtemps, se fixer. A ce nomadisme synodique répondait la propriété collective et chaque année partagée. Peu à peu, la propriété est devenue individuelle et héréditaire, et en même temps que les familles se sont fixées sur un même lopin de terre, l’ensemble des familles s’est maintenu dans une même région. Et l’idée d’Etat s’est affirmée. Cependant, cette idée n’a jamais pris en Pologne une consistance très nette, ceci faute de frontières naturelles, et c’est de là qu’est venue l’instabilité politique et territoriale de la Pologne.

Proudhon divise l’histoire du pays en plusieurs grandes périodes, les unes où la royauté essaye, en effet, de rendre plus forte l’idée d’Etat, les autres où prédomine l’anarchie aristocratique. Celle-ci triomphe, partie du xviie siècle, malgré tous les efforts contraires de quelques réformateurs et l’aboutissant logique de l’histoire de la Pologne est son démembrement. D’ailleurs, les transformations de la propriété expliquent autant que les vicissitudes politiques l’histoire de Pologne.

Primitivement, la propriété est collective, en Pologne, comme chez tous les peuples slaves. Mais ce qui distingue le peuple polonais parmi toutes les autres familles de la Slavie, c’est, dit Proudhon, la faculté du démembrement « parcellaire » de la propriété commune du village et sa transmission héréditaire. Ainsi a pu se constituer une Pologne et là seulement un patriciat oppressif ; ainsi a pris naissance l’asservissement des paysans. Vue assez juste puisque, comme on le sait, la Russie, elle, ne connut le servage qu’à l’époque et de la volonté de Pierre-le-Grand.

C’est, et tous les historiens ne pourront que confirmer sur ce point les vues de Proudhon, le développement de cette grande propriété et, par elle, d’une aristocratie terrienne qui a opposé les plus insurmontables obstacles aux tentatives de réforme faites soit au xve siècle, soit au xviiie siècle par les souverains polonais. C’est elle qui, empêchant la formation d’une classe moyenne, a réduit le peuple presqu’entier à la condition de serfs misérables. Ces serfs ne s’intéressent ni à la politique pratiquée par leurs maîtres, ni aux droits politiques que tout en les laissant corvéables, tout en les tenant à l’écart de la propriété, elle veut bien parfois, à l’époque moderne, leur accorder. De là vient tout le malheur de la Pologne :au sans propriété, pas de droits politiques réels ; nulle union entre deux classes séparées par un fossé infranchissable et pas de nation.

Donc la conquête était fatale ; et son aboutissant logique semble à Proudhon l’absorption de la Pologne dans la Russie. La Russie, dit-il, eût dû décapiter l’aristocratie polonaise, la déposséder de ses terres et suivre en Pologne une politique résolument assimilatrice. Le tort de Paul Ier, d’Alexandre Ier, fut de flatter la noblesse polonaise, de reconnaître — par là de créer, — la nationalité polonaise, cette chimère.

Et terminant son ouvrage à l’époque du tsar libérateur, Proudhon montre dans la Russie, la grande force de progrès de l’Orient que tous les partis avancés d’Occident, loin de s’hypnotiser sur la Pologne réactionnaire et cléricale, doivent soutenir. Il est curieux de voir Proudhon adopter devant la Russie tsariste et contre la Pologne démembrée la même attitude que nos socialistes minoritaires en face de la Russie bolcheviste, contre la Pologne ressuscitée.

La synthèse de tout ce gros ouvrage, qui mérite de voir le jour, les prévisions générales de Proudhon et ses préventions injustes, on les trouvera dans les pages qui servent de conclusion à son histoire de Pologne et que nous publions ci-dessous. Aujourd’hui les faits démentent Proudhon ; moins qu’il ne semble cependant, car c’est la Pologne démocratique de Pilsudski, la Pologne profondément modifiée par les récentes réformes agraires, et où tous les paysans, chez eux sur le sol natal, sont devenus en connaissance de cause patriotes, c’est celle-là qui est un facteur d’équilibre et de progrès dans l’Europe orientale. A celle-là, Proudhon tendrait une main fraternelle. Car c’est la Pologne de l’anarchie aristocratique, de l’oppression du peuple que Proudhon poursuivait de sa haine. Et celle-là est morte à jamais.

Léon Abensour.

 

(1) P.-J. Proudhon, par Edouard Droz, Paris 1909. Edition Pages Libres.

(2) P.-J. Proudhon, par Edouard Droz, Paris 1909. Edition Pages Libres.

(3) Correspondance de Proudhon, XIII, p. 174.

(4) Lettre à Grandclément, déjà citée.

Léon Abensour, “P.-J. Proudhon et la Pologne,” La Grande Revue 103 (1920): 3-15.

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Pages inédites sur la Pologne

Depuis quinze ou vingt ans, je réclame les libertés communales, départementales ; j’appelle la décentralisation : mais les restaurateurs de nationalité, qui affectent de se préoccuper de la liberté des groupes nationaux, s’en soucient peu. Généralement, ils sont peu favorables à la décentralisation; ils aiment l’état fort, ils se trouvent faits pour lui.

Depuis vingt ans, avec les écoles socialistes, j’invoque le Droit et la Science, comme supérieurs à l’Opinion, devenue prostituée, et au Suffrage Universel, confondus mille fois, et déshonorés, par sa lâcheté et ses folies.

1814-1815 a été l’époque d’un renouvellement général.

L’ancien monde avait vieilli ; tout s’affaissait peu à peu. Si la Pologne était descendue au tombeau, d’autres la suivaient…

La France ouvrit la marche par 1789. Après vingt-cinq ans de guerre, toute l’Europe a suivi. Le monde est aujourd’hui engagé dans cette grande voie. Que sont ces prétendus courants d’opinion dont parle la Revue Nationale, à propos des nationalités, auprès de ce grand courant européen, de faits, d’idées, de constitutions, qui dure depuis plus d’un siècle?

Entreprendre une guerre aujourd’hui pour le rétablissement de la Pologne serait absurde autant qu’immoral.

Absurde, parce qu’elle ne pourrait légitimement aboutir qu’à donner aux Polonais ce que leur promet de biens réels le mouvement de 1814-1815. Injuste et immoral parce qu’elle serait une menace pour tous les intérêts : l’état de guerre étant la suppression des affaires, des libertés et des droits ; parce qu’enfin, elle pourrait devenir mortelle à l’existence de plusieurs Etats et à leur constitution, et que, dans ces perspectives, les nations auraient le droit de regarder la France comme l’ennemie naturelle de l’Europe, aspirant à la domination universelle.

Microvlaski a fait un gros livre pour effrayer les esprits de l’Occident, et prouver la nécessité de rétablir la Pologne, l’ancienne Pologne contre la menace du déluge russe.

La Pologne seule peut contenir, arrêter, refouler la Russie.

Il n’est plus temps de s’arrêter à cette hypothèse, formulée après coup, quand les événements, la faute des hommes, en ont décidé autrement.

Au xe siècle, avant la conversion au christianisme des races slaves, le politique prévoyant à qui eussent été révélées les destinées de la papauté, de l’empire, de la Réforme et de la Révolution française, aurait pu se demander, la carte sous les yeux, s’il ne convenait pas de former de toute cette caste des Slaves, non pas deux, mais trois ou quatre parties:

1° Une Russie formée à l’Ouest par la Dwina et le Dniéper;

2° Une Prusse;

3° Une Pologne;

4° Une Autriche au Midi.

C’était une donnée spéculatrice à débattre.

Qui dit civilisation, dit contrepoids, équilibre, refrénement de l’esprit de conquête.

Aidons la Russie à se civiliser, à faire des citoyens libres; elle s’arrêtera d’elle-même.

Comment un esprit peut-il raisonner sur l’hypothèse d’un antagonisme perpétuel?

Les alliés naturels des peuples ne sont pas les mêmes, suivant que la civilisation est à l’état de guerre et de conquête ou à l’état industriel.

Il y a quatre cents ans, la France et l’Angleterre étaient rivales naturelles.

Aujourd’hui, elles tendent à devenir alliées naturelles.

La force civilisée et civilisatrice l’emportant, de beaucoup, sur la force barbare et conquérante, la Russie a besoin de tout le monde : elle n’a pas de complot à former avec aucun. Il faut qu’elle marche à la suite. Pendant combien de temps encore? Tout ce qu’on voudra. Mais, quand elle aura regagné le niveau, «lors elle sera comme nous devons être tous : nation constitutionnelle, industrielle, commerçante, savante et libre; un état décentralisé, une agglomération des communes, s’administrant elles-mêmes ; tout le monde raisonnant et produisant, la guerre et la conquête impossibles.

Voilà l’avenir, déduit des lois du progrès. Non de vaines spéculations basées sur une carte de géographie où rien ne se meut, où tout reste dans la même condition.

Dans celle perspective, il convient que la Pologne soit à la Russie. Elle la force de marcher; elle lui est un éperon. Elle rendrait de vrais services si elle rentrait dans le courant libéral.

Si la France est une démocratie, ayant à oceur de développer les grands principes de sa révolution, elle n’a pas d’autre politique à suivre.

Si elle est une bourgeoisie constitutionnelle ou république modérée, elle ne peut pas suivre une autre voie.

Si, au contraire, elle est une monarchie absolutiste, c’est autre chose. Il faut qu’elle se développe par la conquête, qu’elle impose la loi au monde : alors, la Pologne, peut lui servir de prétexte?

Mais, dans ce cas, elle a contre elle l’Europe entière, qui, à bon droit, peut se croire menacée.

La Pologne n’est pas viable dans les conditions actuelles d’un Etat.

Bien des Russes regrettent l’annexion de la Pologne à la Russie; la déplorent comme une faute ; disent que c’est un boulet au pied de la Sainte Russie.

Il s’agit de savoir si la Russie eût pu se défendre de l’annexion. Catherine, c’est prouvé, hésita longtemps. Il lui suffisait de l’influence ; elle revint par les mêmes raisons que Frédéric, et quand on n’a pas le désir d’une chose on est assez disposé à écouler les scrupules.

Quoi qu’il en soit, telle est la position.

Il n’y a qu’une condition de salut pour la Pologne, une loi agraire, une dépossession en masse.

La Pologne ne veut vivre avec la Russie ; elle ne peut vivre seule…

En appuyant la demande des Polonais, nous servons l’aristocratie terrienne, menacée sérieusement par la Réforme Russe.

Nous n’avons pas à restaurer des nationalités finies et dûment enterrées, nous autres démocrates français. Nous avons à appuyer le mouvement libéral et à la suite l’émancipation du prolétariat. Tout ce que nous ferions hors de ce programme serait aberration et empirement.

On parle dans les journaux de distributions de terres faites ou promises par les seigneurs aux paysans. Bonne tactique, qui toutefois ne justifie pas l’insurrection. Mais combien suivront cet exemple? On parle aussi d’union et de concorde. Dans la haine pour la Russie, oui ; mais pareille union ne dure qu’un jour. Ce n’est pas par des sacrifices d’opinion, de vanité, d’intérêt ou de passion qu’on unit les hommes en politique, c’est par des principes.

On parle également de Russes libéraux qui souhaitent la séparation de la Russie d’avec la Pologne…

La situation pour la Russie est bien meilleure aujourd’hui qu’elle ne fut jamais ; elle nous ôte à nous autres Occidentaux, tous prétextes…

L’émancipation des serfs en Russie, la création à leur profit de la propriété allodiale, doit anéantir toutes les espérances polonaises.

La noblesse russe professe d’excellents principes :elle ne croit pas déroger en se livrant à l’industrie et au commerce; elle ne repousse pas les unions avec la classe bourgeoise. Bref, elle déclare elle-même qu’elle n’est plus noble et elle en rit.

En revanche, elle n’accepte pas, comme la petite noblesse polonaise, la domesticité. Pendant un temps, on aurait pu, je crois, reprocher aux classes supérieures de Russie, un certain’ indifférentisme à l’endroit du gouvernement et de la nationalité ; naguère encore, il était de bon ton parmi les jeunes gens de faire du polomane; la plupart des hauts fonctionnaires étaient étrangers. Aujourd’hui, les Russes s’attachent à leur pays; ils .en composent les ressources, l’avenir; ils prennent confiance dans leur gouvernement ; ce sont les hommes les plus dévoués à la monarchie qui appuient les idées libérales : les nationaux remplissent les fonctions publiques. Il y a un progrès en mœurs, à tous les degrés de l’échelle de la Russie. La Sibérie, elle-même, finira par ne plus être un lieu d’exil, ce sera un simple internement.

Jamais rien de pareil ne s’est vu en Pologne depuis le règne de Piast jusqu’à celui de Poniatowski. Les abus sont vigoureusement attaqués, à Pétersbourg et par le tsar ; et par les nobles; et par tout le monde ; une bourgeoisie nombreuse est formée, riche qui s’instruit, malheureusement retardataire, dénuée de véritable esprit public, comme partout.

Au point de vue des intérêts européens, prolétariens, libéraux, nous ne pouvons avoir que du blame pour l’agitation polonaise, dans les circonstances où elle se produit, elle n’es» autre chose qu’une réaction calomniatrice contre le mouvement en avant des Russes.

En Lithuanie, la noblesse monarchique est de tout temps hostile à la Pologne ; la noblesse lithuanienne qui a préparé, par l’élection de Poniatowski, le partage, fait volte-face et se plaint que le tsar avec son émancipation a trahi la Russie? Elle ne veut plus que le paysan puisse acheter la terre.

N’oublions pas qu’en ce moment la réaction des classes supérieures est à l’ordre du jour, pour toute l’Europe ; elle a commencé en 1848 en France où elle n’a cessé depuis quatorze ans de se développer et de s’étendre; elle groupe en une même armée tout le haut clergé catholique et une grande partie du bas clergé; les corporations religieuses, les associations pieuses ; tout le corps nobiliaire, là où du moins il existe encore des nobles. Pologne, Lithuanie, Hongrie, Autriche, Prusse, Allemagne, Angleterre, toute la haute bourgeoisie avec ses clientèles, toute ‘a grande propriété.

Entre cette gi’dade coalition et les masses égalilaires, il y a une petite noblesse, une classe moyenne, celle classe sur laquelle M. Guizot voulait établir le gouvernement, petite bourgeoisie dont nous avons vu le savoir-faire durs l’histoire de la petite noblesse de Pologne. C’est elle qui a enfanté, dans tous les temps, les pouvoirs de la bascule de doctrinarisme, les idées élastiques, les frondés de juste-milieu. Elle s’est appelée chez nous le jacobinisme en 1793; puis elle a adoré l’Empereur; acclamé les Bourbons, voire les Alliés, elle a fait le coup de fusil pour Louis-Philippe en 1832 et 1834, puis elle l’a fait contre lui en 1848 et le 2 décembre, après avoir acclamé la République, elle fusillait les socialistes après avoir voté contre Napoléon III, elle se rallie en grondant autour de lui. Elle fait de l’unité et de la dévastation en Italie, elle est de tous les partis, propre à tout, capable de tout, parce qu’elle n’est qu’égoïste et bête.

Toute cette réaction, tout ce juste-milieu, doivent disparaître.

L’agitation en Hongrie, en Pologne, l’imitarisme italien ne sont que la guerre faite à la plèbe. Les chefs d’Etat, par position, par intérêt dynastique, par incertitude de l’avenir, par respect des traditions, sont obligés de défendre et protéger les intérêts nobiliaires et bourgeois, en même temps que la force des choses les pousse à satisfaire aux intérêts plébéiens. C’est ce qui rend parfois l’intelligence de la politique assez difficile. Mais qu’on se souvienne que leur position est mitoyenne, comme celle de la petite bourgeoisie, du petit clergé, de la petite noblesse, de la moyenne propriété, et l’on sera toujours en mesure de bien juger leur rôle.

En ce moment, soutenir la Pologne, c’est frapper la révolution.

Les partis, sectes et coteries, sont toujours les partisans du militarisme, les hommes de la raison d’Etat, dans le pire sens du mot, les partisans du régime d’exploitation et de parasitisme.

S’ils s’en défendent, qu’ils renoncent alors à leur étrange politique, qu’ils publient leurs idées, qu’ils fassent connaître leur protocole. Qui donc les empêche? Le pouvoir actuel ne fait pas tellement la guerre aux idées, qu’elles ne trouvent moyen de se produire, le pouvoir est plus occupé de sa conversation que de ses études, il se montre d’autant moins disposé à servir qu’il sait parfaitement que les partis et coteries dont je parle ne sont éloignés de lui que de l’épaisseur des ambitions, des appétits et des amours-propres.

J’ai le plaisir de produire, enfin, la théorie définitive de la propriété dont le problème m’occupe depuis vingt-deux ans, et dont la solution a été ébauchée par moi en 1858.

J’avais le dessein de présenter cette théorie en une dissertation spéciale, qui aurait résumé toutes mes critiques antérieures ; une circonstance imprévue ayant appelé mon attention sur la situation de la Pologne, j’ai cru que le lecteur s’intéressait davantage à une théorie mise en action, rendue plus sensible par l’histoire d’une nation puissante et célèbre.

P.-J. Proudhon.

 

P.-J. Proudhon, “Pages inédites sur la Pologne,” La Grande Revue 103 (1920): 16-21.

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