Category Archives: How Business Goes in France

Comment les affaires vont en France (excerpts) (1859)

[151] […] Mieux vaut tard que jamais. Si la honte des Docks et des Petits voitures devait nous amener la gratuité des assurances, la gratuité des canaux et des chemins de fer, la gratuité du crédit, nous serions capable d’applaudir aux personnages, quels qu’ils fussent, qui, après avoir bu la honte, s’infligeraient les premiers cette salutaire médication.

Mais n’est-il pas bien tard pour l’Empereur de recommencer, [152] sur le terrain des affaires, même avec la bénédiction des princes de l’Eglise, autre espèce d’industriels, une nouvelle carrière, et de tenter une révolution dans l’Economie sociale ? De la part de Napoléon III, cela impliquerait contradiction. L’homme privé peut s’amender toujours ; l’homme public jamais. Le sort des dynasties et des princes est intimement lié au système qu’ils ont dû jurer de défendre le jour de leur avènement ; ce système ruiné, il faut qu’ils disparaissent. D’ailleurs, et nous somme intimement convaincu que sur ce point l’Empereur partage notre opinion, il doit personnellement avoir assez de la Banque, de la Bourse, des Compagnies anonymes, des Juifs, des prorogations, fusions, subventions, garanties d’intérêt, des entreprises de chemins de fer, des sociétés de gaz, de docks, de petites voitures, de crédit foncier, de crédit mobilier, banque Bonnard, banque Saint-Pol, hôtel Rivoli, palais de l’Industrie, compagnies d’assurances, compagnies agricoles et transatlantiques. Rien de tout cela ne répond à sa pensée personnelle, à sa tradition avunculaire.

Il faut, à peine de la couronne et de la vie, que Napoléon III, à bout de ressources, triomphe de la difficulté qui l’opprime comme en triomphant Napoléon Ier, qu’il reprenne l’œuvre de son oncle, l’idée, la véritable idée napoléonienne.

Cette idée, c’est la GUERRE.

Or, Guerre ou Banqueroute, nous allons voir que c’est absolument la même chose. [153]

CHAPITRE XII.

LA GUERRE.

L’Empire est poussé à la guerre. Comment cela? Quel rapport entre la situation économique dont nous venons de faire l’exposé, et cette extrémité terrible à laquelle un gouvernement jusqu’à ce jour pacifique ferait appel, au risque de sa propre indépendance et de la félicité des peuples ?

Il règne sur tout cela si peu d’idées claires ; la diplomatie, tout entière aux formes et aux détails, tient si peu à laisser voir au public le fond des choses ; les journaux, nous parlons de ceux qui ont conservé leur indépendance, occupés nuit et jour d’analyser, de comparer et commenter des nouvelles, ont si peu le temps de remonter aux principes ; l’esprit chrétien qui rapporte tout à la Providence, la philosophie qui presque toujours met la raison des mots à la place de la raison des faits, trouvent si bien leur compte à s’incliner ici devant le mystère, que le public en est venu à considérer la guerre comme un météore de l’ordre surnaturel, quand il n’a pas sa cause dans une pure fantaisie de prince.

Peut-être nous saura-t-on gré de ramener à une raison philosophique tout un ordre de faits qui ne semble relever directement que de la passion et de la force. On y verra une fois de plus combien peu la volonté des chefs d’Etat compte dans les conseils de la destinée.

Sur un seul cas de guerre, se faire des principes qui permettent de juger, par analogie, de toutes les guerres possibles, ce sera vraiment philosopher. [154]

§I.—Fantaisie, prétextes politiques, fatalisme : rien de tout cela explique la guerre qui se prépare.

Napoléon III, tout autant que Napoléon Ier, aime la guerre, c’est connu. Sa passion, passion de jeunesse, eût été de commander une armée: il l’a prouvé par ses livres, par ses revues, par ses camps de Chilon, de Saint-Omer, de Boulogne, sinon par ses campagnes. Il a regrette profondément de n’avoir pu prendre le commandement de l’expédition de Crimée, el d’avoir laisse à un autre la gloire de la prise de Sébastopol. Il serait heureux qu’on lui fournit une occasion d’appliquer ses idées de tacticien et d’artilleur; et nous avons entendu dire à gens bien informes, que si jamais il se de guerre, on verrait Napoléon III, devenu général, avec des moyens de destructions qui laisseraient peu à l’habileté des généraux et au courage du soldat, fera la guerre avec une violence dont le monde n’a pas d’idée. Lui-même a écrit quelque part:

« Elle (l’Idée napoléonienne) ne joue pas un jeu d’enfants; mais, géante elle-même, lorsqu’elle se bat, c’est une guerre de Titans. Ses armées sont des peuples entiers : et ses triomphes sont pour le monde le signe de l’esclavage ou de la liberté. »

A coup sûr il n’y fera pas bon…

La fantaisie tient sa place dans les résolutions des princes: mais il ne faut pas qu’ils en tirent vanité. Quand ils croient suivre leur caprice, ils ne sont souvent que des instruments. L’homme à fantaisies est celui qui, incapable par lui-même de concevoir une idée juste, de former un projet utile, procède en tout par l’imitation d’un passé qui l’obsède, et tandis qu’il rêve de refaire certaines choses qu’il admire et qu’il croit comprendre, en accomplit d’autres qu’il ne comprend pas du tout. La raison détraquée du fantastique se confond ainsi avec la raison des choses, dont elle n’est plus qu’un écho. [155]

Parlons net. Napoléon III veut avoir son Austerlitz : telle est sa fantaisie. Or, cette fantaisie, ne lui serait pas venue si, plus de 50 ans auparavant, le premier consul et l’empereur n’avait gagné les célèbres batailles de Marengo et d’Austerlitz: cela est évident. Mais pourquoi y a-t-il eu, au commencement de ce siècle, une bataille d’Austerlitz et une de Marengo ? En autres termes que signifient ces campagnes répétées de la France en Italie, ces guerres redoublées avec l’Autriche ? Toute la question est là. L’idée qui vient de prendre brusquement l’Empereur de faire la guerre à l’Autriche date de plus loin que sa naissance : mais il ne la comprend pas. S’il la comprenait, il n’aurait pas la fantaisie de guerroyer. Se renfermant dans son égoïsme et prenant au sérieux les passages de son dernier discours où il parle des gages qu’il a donnés à la paix, il se dirait : Que s’il est trop tard pour lui de commencer une Révolution économique, il est trop tard aussi pour faire campagne, et il ferait acte de liberté en prenant ses invalides. Il a cinquante et un ans; le ciel, qui l’a tiré d’une prison pour le faire dynaste, l’a favorisé d’un héritier; une fille de roi, de sang antique et authentique, une vraie princesse, vient de entrer dans sa famille; restaurateur de la dynastie des Bonaparte, mais valétudinaire, d’ailleurs inconnu du soldat, que peut-il souhaiter de mieux que de vieillir bourgeoisement sur son trône, allant de Saint-Cloud à Biarritz, de Biarritz à Plombières, accepté définitivement de la nation, dût-il lui rendre peu à peu, en échange de cette acceptation irrévocable, les libertés pour lesquelles il professe, lui, si peu d’estime, mais qu’elle regrette ? Le soin de son repos, de sa race, tout se réunit, en dépit de ses regrets belliqueux, pour lui conseiller, comme à Louis-Philippe, dans ses rapports avec les puissances, une politique pacifique.

Quoi qu’il en soit, si le Casus belli est déclaré, il se [156] peut que le caractère fantaisiste de l’Empereur compte pour quelque chose dans la direction des opérations : hors delà, et pour ce qui est de la décision qui sera prise, cette fantaisie ; n’est que l’écho unanime des causes profondes qui agitent l’Empire et l’étreignent.

Il y a, dit-on, la question italienne… Ceci est le prétexte.

Qu’entend-on par la question italienne ?

C’est, en premier lieu, pour l’universalité des Italiens, le gouvernement de la Péninsule par elle seule, l’anéantissement de toute domination étrangère depuis Sicile jusqu’aux Alpes. Le Pape lui-même et le roi de Piémont, aussi bien que Mazzini, l’entendent ainsi.—Puis, et comme conséquences plus ou moins prochaines de cet affranchissement, c’est, pour les uns, la sécularisation du gouvernement romain, en d’autres termes, l’unité, ou du moins la confédération des états de l’Italie ; pou plusieurs, enfin, la Révolution, plus ou moins démocratique et sociale.

Ici, nous rentrons dans la réalité : il s’agit de savoir si les faits allégués suffisent à motiver une détermination belliqueuse.

La question italienne posée dans la vérité de son principe et de ses conséquences, dégagée des formes ambiguës, soi-disant légales, dans lesquelles la produisant les avocats de la guerre, non-seulement n’est pas présentable devant le Droit public européen, elle n’est voulue de personne. Il n’y a pas un gouvernement en Europe qui osât poser en principe la renonciation de l’Autriche à ses possessions d’Italie, bien moins encore la Révolution ; il y en a fort peu qui appuient l’abdication de la Papautés, et la centralisation politique de l’Italie.

Sur le premier point, duquel d’ailleurs dépendent tous les autres, l’affranchissement de l’Italie, consultons d’abord la tradition impériale. [157]

Napoleon Ier, recevant la députation italienne qui lui apportait la couronne, repondit en public à M. de Melzi :

« J’ai toujours au l’intention de créer libre et indépendante la nation italienne. J’accepte la couronne, je la garderai, mais seulement tout le temps que mes intérêts l’exigeront. »

Ainsi, en ce qui touche la nationalité italienne, Napoleon le Grand, maitre de la reconnaître, de lui donner l’existence, n’avait à lui offrir que des intentions ;—de son propre aveu, il n’avait chassée les Autrichiens que pour prendre leur place ; et combine de temps pensait-il s’y tenir ? tout le temps que ses intérêts l’exigeraient ! Nous verrons plus bas quelle durée implique cette exigence.

Napoléon III, commentât les paroles de son oncle, ajoute :

« Il avait réuni au grand empire le Piémont, ainsi que Rome et Florence, dans le but d’habituer ces peuples à un gouvernement que fit les hommes citoyens et soldats. Une fois les guerres finies, il les aurait rendus à la mère patrie…, tandis que si cette grand réorganisation eût été plus hâtive, ces peuples, que l’action française n’aurait point préparé à une nationalité commune, auraient sans doute regretté leurs anciennes individualités politiques. »

Réduisons a une expression simple cette phraséologie :

Pour rendre aux Italiens leur nationalité, il faut, suivant les deux empereurs : 1° que l’intérêt de la France le permette, et que les guerres soient finies ; 2° que les Italiens aient appris, sous l’action française, la centralisation ; qu’ils se soient dépouillées de leur individualisme politique, c’est-à-dire, de ce que fait le fond de leur caractère et à quoi ils tiennent le plus. Telle est la thèse, extraite des œuvres complètes de Louis-Napoléon Bonaparte, que M. de Guéronnière s’est chargé récemment d’expliquer au public. C’est ainsi, ajoute M. de Guéronnière, toujours [158] d’après son auteur L.-N. Bonaparte, que l’empereur Napoléon Ier entendait en user avec les peuples de l’Europe; il ne les voulait conquérir que pour les nationaliser. Eh ! que dites-vous de cela ? L’Autriche se contenterait peut-être de la domination matérielle en Lombardie, laissant à leur individualisme les Italiens; les Bonaparte s’adressent a l’esprit : ils veulent changer l’âme italienne. Lequel de ces deux despotismes vous semble le plus ennemi de la nationalité ?

La vie politique de l’Italie, pourraient dire les diplomates de Vienne, avait pour condition essentielle l’indépendance absolue de chaque cité. C’est du moins ce qu’atteste l’histoire, maintenant bien comprise, de ce pays. Cette indépendance n’ayant pu, après dix siècles d’agitation, se réaliser, n’importe par quelle cause, l’Italie ne pouvait manquer de tomber sous une domination étrangère : cette domination, garantie d’ailleurs par des traités, est entrée dans le droit.—L’Italie s’est trompée sure elle-même, répliquent les Bonaparte; sib erreur ne peut faire titre. Pour donner la vie politique à l’Italie, il faut dépersonnaliser la cité italienne, la former à l’image de la cité française; cela fait l’Italie vivra, marchera l’égale des plus grandes monarchies,

Voila où en est la question italienne. La subordination, système autrichien ; où la dépersonnalisation, système bonapartiste : choisissez, Italiens.

Le Gouvernement impérial le sait mieux que personne : l’évolution politique de l’Italie a fini en 1530 à la prise de Florence: au paragraphe suivant nous en expliquerons les causes. Depuis cette époque l’Italie attend que l’Europe soit arrivée à son unisson, qu’elle ait fini de dérouler son écheveau politique : alors elle obtiendra, de plein droit, de plein saut, sans opposition, sans guerre, avec tout le monde, ce qu’on demande aujourd’hui, fort intempestivement, [159] pour elle, ci qui n’est pas seulement l’expulsion des Autrichiens, qui n’est pas du tout la centralisation bonapartiste, la monarchie constitutionnelle du Piémont ou la suzeraineté du Pays; elle aura la Révolution économique proclamée simultanément à Paris, à Vienne, à Berlin, a Londres, de même qu’à Rome, à Naples et à Milan.

Ainsi, sous le mot d’affranchissement de l’Italie, Napoléon III entend simplement l’application à l’Italie d’un régime politique qui ferait perdre aux Italiens, après un certain nombre de générations, la monomanie de l’indépendance, Utopie! fantaisie toujours. Franchement, ce n’est pas pour des chimères que les nations se font la guerre, et quoi que dise Sa Majesté, nous lui supposons encore trop de sang froid pour croire que l’émancipation de l’Italie soit le vrai motif qui le précipite.

Voudrait-on, par hasard, la Révolution en Italie ?

Mais, tandis que l’Autriche n’a d’autre souci que d’écarter la Révolution de ses provinces lombardes; que c’est uniquement dans ce but qu’elle protège militairement d’autres états italiens, comme l’armée française occupe Rome : le grand grief du Piémont vis-à-vis de l’Autriche, c’est que, par son gouvernement despotiques, par son system de compression, elle surexcite, parmi le peuple italien, l’esprit révolutionnaire. Et tous les journaux qui, en France et ailleurs, appuient la réclamation du gouvernement sarde, disent à son exemple, que l’Autriche compromet le repos de l’Europe, en excitant, provoquant, la Révolution !

Tout ce que nous avons lit dans les journaux français sur la question italienne, se réduit à ce dialogue :

— Vous, Napoléon III, disent ceux de Vienne, nous attaquer à propos de l’Italie ! Qu’est-ce que cela veut dire? Vous êtes donc un gouvernement révolutionnaire ?

— A Dieu ne plaise, répondent les Tuileries. C’est au [160] contraire parce que nous voulons en finir, une bonne fois, avec la Révolution, que nous demandons à nous charger à votre place de l’éducation des Italiens.

— Pourquoi ne pas nous entendre alors, s’il ne s’agit que de réprimer la Révolution ? Gardez votre protectorat sur les états du Pape : laissez-nous le nôtre sur la Toscane ; tendons tous deux la main au roi de Naples, et ne nous parlez plus surtout d’abandonner la Lombardie.

— Impossible : votre système d’éducation n’est pas le nôtre. Vous ne savez frapper sans faire crier, et pourvu qu’on vous donne de l’argent et des conscrits, vous laisse vos sujets être Italiens tout à leur aise. D’ailleurs, nous ne pouvons pas vous servir de second ; cela nous perdrait aux yeux des peuples.

Ainsi, parmi les motifs que contiendra la déclaration de guerre on lira : Que c’est afin de réprimer la Révolution provoquée par l’Autriche que les Français descendent en Italie. L’expédition romaine aura son pendant dans l’expédition lombarde. L’Autriche se contentait de tenir le taureau bouclé par les narines ; la France impériale s’apprête à l’emasculer.

Napoléon III, du reste, n’a jamais eu d’autres sentiments : sur l’article de la Révolution, il a fait ses preuves. S’il a des fantaisies ce n’est pas de cette espèce.

Vis-à-vis de l’Europe, dont le droit public est fixé par les traités de 1815, Napoléon III, de même que Louis-Philippe, s’est porté garant contre la Révolution ; il a reconnu les traités ; pendant la guerre de Crimée, il a garanti à l’Autriche ses possessions d’Italie. Si quelquefois il a menacé la Belgique, c’est qu’il la trouvait infectée de Révolution. L’unique réparation que l’Empereur, à son avènement, ait demandé aux puissances signataires des traitées de 1815, ç’a été qu’elles voulussent bien le [161] reconnaitre. Voici comment il s’exprimait dans son message au Sénat du 4 novembre 1852 :

« Dans le rétablissement de l’Empire, le peuple trouve une garantie à ses intérêts, et une satisfaction à son juste orgueil. Ce rétablissement garantit ses intérêts en assurant l’avenir, en fermant l’ère des révolutions, en consacrant encore les conquêtes de 89. Il satisfait son juste orgueil, parce que, relevant avec liberté et avec réflexion, ce qu’il a trente-sept ans l’Europe entière avait renversé par la force des armes, au milieu des désastres de la patrie, le peuple venge noblement ses revers, sans faire de victimes, sans menacer aucune indépendance, sans troubler la paix du monde. »

Voilà toute la vengeance que Napoléon III a jamais prétendu tirer des traités de 1815 ; vengeance sans victimes, fort anodine, qu’il n’en a pas plus coûté à l’amour-propre des puissances de satisfaire, qu’il ne leur en avait coûté auparavant de reconnaître la République de février, après avoir reconnu la Royauté de juillet.

Inutile de rappeler du reste que c’est lui qui est le principal auteur de l’expédition de Rome et du rétablissement du pouvoir pontifical. C’est lui qui, Président de la République, d’accord avec ses ministres et une partie des représentants, détourna l’expédition de son but primitif, et qui provoqua cette malheureuse journée du 15 juin, à propos de laquelle il laissa tomber ce mot que les révolutionnaires n’ont pas oublié sans doute : Il est temps que les bons se rassurent, et que les méchants tremblent.

Si l’Empereur voulait servir les intérêts révolutionnaires en Italie, il lui faudrait, avant de passe les monts, proclamer d’abord la République à Rome, rappeler les soldats commis à la garde du Saint-Père, tendre la main à Mazzini, comme il la tendit un jour au général Cavaignac, réhabiliter Orsini et consorts, donner à la Révolution des gages enfin. Napoléon III démentira-t-il la pensée de tout son règne ? Cèdera-t-il, après avoir essuyé leur feu, aux [162] injonctions des régicides ?… Ah ! qu’il fasse la guerre à l’Autriche tant qu’il voudra : l’Europe peut être assurée d’une chose, c’est qu’en Italie comme en Orient, l’Empereur Napoléon n’a qu’une pensée, un but, de détruire la Révolution.

L’Empereur, enfin, en arrachant l’Italie aux mains de l’Autriche, aurait-il dessein de préparer la France à sa propre émancipation ? Certains publicistes semble le croire :

« Si nous nous trompions dans cette espérance (que la paix ne sera pas troublée), nous croirions avoir le droit d’attendre dans les libertés accrues de notre pays, une compensation aux sacrifices qui nous seraient demandés en faveur des libertés de l’Italie. » (Revue des Deux-Mondes, 15 janvier 1859.)

Rien de plus juste : Charité bien ordonnée commence par soi-même. Le premier acte d’une intervention libératrice au delà des Alpes serait le dépôt d’un Acte additionnel, soit la transformation de l’Empire despotique en monarchie parlementaire. Car, s’il n’est pas pour une nation de plus grande infortune que de subir un joug étranger, il n’y a pas de plus grande honte que de souffrir une tyrannie domestique. C’est alors que les Italiens auraient le droit de nous dire : Médecins de servitude, guérissez-vous vous-mêmes ; l’Italie n’a que faire de votre assistance. Italia fara de se.

Mais l’Empereur :

« La France, a-t-il dit, n’est pas plus mûre pour la liberté, que l’Italie ne l’est pour la nationalité. »

Voilà le dernier mot de l’Empereur. Nous savons par quelle récit il se propose de faire mûrir les Italiens ; daignerait-il nous dire quelle opération il nous garde ?

Nous reviendrons sur ce fameux prétexte de la liberté de l’Italie.

[163] Où trouver donc la véritable cause de la guerre! Car, de tous les arguments politiques proposés par la presse impériale, il n’en est aucun qui soutienne une minute d’examen. Il n’y a pas plus de raison aujourd’hui de faire la guerre à l’Autriche à propos de l’Italie, qu’il n’y en avait hier de la lui faire à propos de la Servie, qu’il n’y en avait il y a six mois de la faire à l’Angleterre à propos de l’isthme de Suez.

Quelques-uns disent, et ceux-ci nous feront faire un pas de plus vers la vérité :

La guerre est dans la destinée impériale, dans la signification même de ce mot, Empire. L’Empereur est avant tout un chef militaire : or point de guerre, point d’armée ; point d’armée, point d’empereur. Une fois déjà, après l’attentat du 14 janvier, l’Empereur a désavoué les manifestations belliqueuses des colonels; il ne peut continuer ce jeu; il tomberait dans le mépris de l’armée. Marche ! marche ! La conquête ou la mort ! Italie ou Rhin, peu importe: manques-tu, César, de désastres à réparer, d’injures à venger ? Le lion de Waterloo est là-bas qui nous défie : manques-tu de motifs pour déclarer la guerre !…

Ceci devient presque effrayant. Nous voilà loin de cette humeur fantastique, à laquelle on avait cru pouvoir attribuer d’abord la puissance, chez un chef d’état, de faire ou ne pas faire la guerre.

Oui, la fatalité entraine l’empire, fata trahunt; mais il faut savoir en quoi consiste cette fatalité, et c’est ce qu’on ne dit pas. Prétendre que l’Empire doit faire la guerre, parce qu’il est l’Empire, c’est répondre a la question par la question, une battologie.

Pourquoi, si l’Empire est la guerre, si la guerre résulte de la nécessité de sa nature, pourquoi l’Empereur a-t-il été tant applaudi, lorsque, simple candidat à la pourpre, il prononça ce mot devenu fameux : L’Empire, c’est la paix ? Il est rare que la fatalité ne trouve pas son écho [164] dans la pensée de la multitude : comment l’idée d’un empire pacifique fit-elle bondir de joie la nation ? Que pesait alors, en présence de l’opinion du Pays, l’opinion de l’armée ? Comment ensuite, pendant sept ans, l’Empire s’est-il trouvé si bien de la politique de paix, qu’il semblait avoir héritée de Louis-Philippe ? Pourquoi, la question d’Orient survenue, l’Empereur tarda-t-il si longtemps à déclarer la guerre ? Pourquoi, la guerre déclarée, s’abstint-il de commander l’armée en personne ? Pourquoi cette attention excessive à circonscrire la guerre de Crimée sur le terrain de la politique pure, à en écarter tout ferment révolutionnaire, toute pensée d’agrandissement ? L’Empire, alors, tout en combattant la Russie, semblait l’exécuteur des volontés de la Sainte-Alliance : nouvelle imitation de la politique de Louis-Philippe. Pourquoi, la moitié sud de Sébastopol détruite, cet empressement à faire rembarquer l’armée ? Pourquoi ce Congres de la Paix, réuni à Paris, afin de reprendre par la diplomatie ce que la guerre avait été impuissante à trancher, et qui est bien loin encore d’être résolu, la question de l’Orient ? Pourquoi, depuis le retour des puissances alliées, cette médiation officieuse dans les troubles de Naples et la révolution de Neuchâtel ? Pourquoi ce renoncement exemplaire dans l’affaire du Royal-Georges ?

Si la guerre est pour l’Empire une fatalité de nature, comment le Pays qui a donné à l’Empereur sept millions de suffrages se prononce-t-il aujourd’hui contre la guerre ? C’est le discours de l’Empereur au Corps législatif qui nous l’a appris : entre la France et son chef, de même qu’entre celui-ci et les puissances étrangères, il y a, sur le projet d’un intervention armée en Italie, désaccord ! Lors de l’expédition de Crimée, l’opinion de l’Europe était avec l’Empereur ; dans une invasion de l’Italie, elle serait contre lui. L’Empereur se sent abandonné : de là le ton de [165] plainte qui règne dans son discours. Est-ce lui qui boude son peuple, ou son peuple qui le boude ? D’où vient ce revirement ? Qu’est-ce qu’une fatalité qui se réduirait à un mot, l’Empire, et contre laquelle protesterait l’immense majorité des esprits ?

Il faut avouer qu’ici la fatalité ne serait pas sûre d’elle-même, ou qu’elle est autre que ce qu’on suppose. Pendant sept ans et plus l’Empire aurait trompé la nécessité de sa nature : qui l’empêche de la tromper pendant sept ans encore ? Preuve, selon nous, que la fatalité qui le presse n’est pas dans ses conditions organiques, constitutives, dans ce qu’on pourrait appeler sa subjectivité; elle est dans son objectivité, ce qui veut dire, dans les circonstances économique qui l’enveloppent.

Ainsi, pour découvrir, en dehors des allégations d’une diplomatie obscure, des déclamations d’un journalisme complaisant, la cause qui, dans ce moment, pousse l’Empire à la guerre, nous avons à rechercher quelle est, en général, l’influence du mouvement économique d’un Pays sur la politique extérieure de son gouvernement; en autres termes, nous devons montrer que l’antagonisme qui se produit au dehors, entre les Etats, a son principe dans le désordre du dedans.

Qu’on nous pardonne cette digression: notre travail sans elle resterait incomplet.


§II.—Théorie générale de la guerre : son principe, sa marche, sa fin.—Tendance générale des peuples à leur absorption ou subalternisation réciproque.—Position géographique et stratégique de la France : la ligne du Rhin.—Raison d’existence de l’empire d’Autriche.—Fin de l’antagonisme des Etats annoncée par la Révolution, confirmée par les traités de 1815.

La cause première de toute guerre, chez une nation qui attaque, est la même que celle qui la porte à essaimer, à former des colonies, à rechercher de nouveaux débouchés : c’est le manque de subsistances ; en langage plus [166] philosophique, c’est la rupture de l’équilibre économique.

La invasion des barbares, du IIIe au Ve siècle de notre ère ; avant J.-C., les guerres interminables des Romains, poussés hors de leur territoire par l’exploitation patricienne, en sont des exemples.

Chez une nation attaquée la guerre n’a pas besoin d’explication : chacun veut conserver ce qui lui appartient, et le défend.

Une case de guerre en engendre une autre : le territoire conquis, les débouchés obtenus, les alliances formées, les traités signés, réclament protection. Il faut s’arrondir, occuper certaines positions, s’assurer des passages, élever des forteresses. De là des complications qui souvent engendrent la guerre : au fond, la cause reste la même ; c’est toujours le défaut d’équilibre dans l’économie publique, le manque de subsistances et de débouchés. Viennent ensuite l’ambition, la fantaisie, le fanatisme et tout ce qu’il vous plaira : échos lointains, affaiblis, de cette voix creuse qui sans cesse crie aux chefs d’Etat, J’ai faim !

Ainsi la guerre est l’expression d’une agitation intestine : moyen extrême pour un gouvernement d’échapper à une guerre civile, d’esquiver une révolution.

Un état ne fait pas la guerre pour le plaisir de guerroyer, à la façon des chevaliers de l’Arioste, pour satisfaire une vaine gloriole, plaire aux beaux yeux d’une Dulcinée. Il ne la fera même pas pour délivrer un frère, un ami, un coreligionnaire, tombé dans l’affliction. C’est le principe avoué de la politique anglaise ; c’est celui que la France elle-même, la France chevaleresque, a suivi et dû suivre, jusqu’à présent, à l’égard de l’Italie et de la Pologne. Un état fait la guerre pour lui-même, pour son besoin, pour satisfaire un intérêt propre, pressant, immédiat. La gloire, le respect des nationalités, et autre prétextes, sont le vernis dont on colore, aux yeux des peuples, [167] de motifs plus réels, malheureusement peu avouables.

La cause premier de la guerre trouvée, il import d’en suivre la marche parmi les peuples : sans cela on ne comprendrait encore rien à la guerre, ni même à l’histoire.

Un fait qui domine tout, c’est que, depuis l’origine des sociétés jusqu’à l’époque moderne, l’anarchie économique règne sur toute la face du globe. Partout l’équilibre fait défaut ; partout en conséquence l’exploitation des masses, par une aristocratie guerrière, sacerdotale, capitaliste ou propriétaire, creuse le déficit, en raison même de la population agglomérée.

De là un antagonisme universel des nations, ou pour parler plus juste des exploitants des nations, par suite une tendance des états à leur absorption réciproque. La formation des grands empires, dès la plus haute antiquité, n’a pas eu d’autre cause. Or, dans cette universalité de conflit, quels seront les vainqueurs ? Naturellement, ceux qui se présenteront au combat en masses plus profondes, avec l’avantage d’une civilisation plus avancée et d’une position géographique plus redoutable.

Ainsi s’explique la prépondérance obtenue tour à tour, en Asie, par les Egyptiens, les Assyriens, les Perses et les Grecs. Un peu plus tard, la lutte recommence, pour la domination du monde connu, entre la Grèce, Carthage et Rome : l’avantage reste aux enfants de Romulus, devenus, après la centralisation de toute l’Italie, les plus forts.

Et le but de la guerre est toujours le butin. Les populations vaincues sont faites tributaires, réduites en servitude, ou simplement expulsées. Plus tard, quand l’Evangile aura adouci les mœurs, l’exploitation victorieuse s’exercera d’une autre manière : par l’inféodation du territoire, par des privilèges commerciaux, par l’usure, etc., etc. Le mode varie, le fond reste le même : c’est toujours le droit de conquête, la spoliation, l’absorption. [168]

A dater de J.-C., un phénomène nouveau se présente.

La souveraineté du monde conquise, l’Italie, coupée de tous côtés de ses possessions par la mer et les Alpes, se trouvait dans une situation défavorable. L’Empire se divise donc, prenant pour centres, en Orient, Antioche, Nicomédie, Constantinople ; en Occident, Milan, Trèves, Paris. Par cette division, les nationalités absorbées tendent à se reformer. Tant de triomphes, depuis Romulus jusqu’aux Antonins, devaient fatalement, de par la raison géographique, aboutir à la déchéance de la ville éternelle.

Apres l’invasion des Barbares, de nouveaux états se fondent en Occident : aussitôt le travail de centralisation, de subalternisation, d’absorption, recommence. Jusqu’où ira ce nouveau mouvement ? Qu’en sortira-t-il ? C’est que nous avons surtout à faire ressortir.

Considérons, entre autres, la position de la France.

La France, nation guerrière, agricole, industrielle, maritime, savante, civilisatrice, foyer principal du christianisme, d’une agglomération si facile que l’unité gouvernementale est le premier sentiment, la première idée politique de ses peuples ; la France, au point de vue économique, politique et militaire, est placée dans la plus belle situation de l’Europe. A la simple inspection de la carte, sans connaître ni l’histoire, ni les races, sans savoir rien de la civilisation, on se dit que si la guerre doit rester, comme autrefois, la condition de l’humanité, tôt ou tard la France sera souveraine. Ou bien une grande monarchie, dont Paris sera la capitale ; ou une hiérarchie d’états, sous la suzeraineté de l’empereur des Français.

L’Allemagne, plus centrale, est sous les autres rapports moins favorisée : son territoire, d’une mer à l’autre, trop étendu ; ses ports, dans la Baltique et l’Adriatique, trop éloignés de l’Océan ; les populations qui l’habitent moins homogènes : sa confédération, résultat de sa constitution [169] géographique et du génie des races, lui ôte la rapidité du mouvement.

La Russie, plus excentrique, plus arriérée, est, malgré sa masse, dans des conditions plus mauvaises encore que l’Allemagne.

Pour l’Angleterre, si la protection du détroit semble déjà lui garantir l’indépendance, la même raison fait qu’elle ne peut aspirer à la domination du continent. Aussi l’intérêt de l’Angleterre est-il de maintenir la séparation entre les états, d’empêcher par tous les moyens la formation d’une unité qui ferait d’elle une simple succursale, voiturière et industrielle, du grand Empire. Cette politique de l’Angleterre sera infaillible aussi longtemps qu’elle tiendra l’empire de la mer : de là la rivalité maritime entre la France et la Grande-Bretagne, qui ne fut jamais plus vive qu’aujourd’hui.

Quant à l’Italie et à l’Espagne, leur rôle est clairement indiqué : ce sont les deux satellites, pour mieux dire les deux ailes de l’armée française.

Tout cela, nous le supposons, a été dit avant nous : mais il est bon de le redire, afin de bien former sur ce point l’opinion des peuples. L’agitation qui nous travaille n’a rien de nouveau ; sa cause est toujours, au fond, la même qui depuis quarante siècles gouverne l’histoire : dans l’ordre économique, défaut d’équilibre ; par suite, dans l’ordre politique, tendance à la domination universelle.

La pensée de dominer qu’on reproche à la France ne saurait en aucune façon lui être imputée. Elle se retrouve la même chez tous les peuples : Dévorer ou être dévoré ! Elle résulte de la nature des choses ; elle nous a été enseignée par la Bible, par la religion ; nous en avons reçu la tradition des empereurs ou prétendants à l’empire qui, dès le temps des premiers Césars, choisirent notre pays pour [170] résidence et où quelques-uns même avaient reçu le jour. Elle nous est commune, cette même pensée, avec le Saint-Empire germanique, dont les deux plus célèbres titulaires, aussi bien que Louis XIV et Napoléon, à la domination universelle ; avec le Tsar enfin, dont le panslavisme vient d’être frappé par nous si rudement en Crimée.

Des pédants nous reprochent, comme vices de race, notre orgueil, notre esprit bataillard, notre manie d’assimilation. Ils voudraient voir la France humiliée, démembrée, rayée de la liste des nations. Ils n’aperçoivent pas, la France est plus à plaindre ici qu’à blâmer ; que ses prétentions à l’égard de ses voisins sont le résultat de causes fatales dont elle ne s’est pas encore rendue maitresse, mais qu’aucun peuple n’a combattues autant qu’elle.

Sans doute le principe d’unification des Etats n’a plus aujourd’hui la même intensité qu’il avait dans les sociétés antiques : cela tient aux découvertes des modernes navigateurs. Depuis la fin du moyen âge, le mouvement d’expansion de la race caucasienne s’est dirigée vers les points éloignés du globe : la Hollande a ses iles de la Sonde ; l’Angleterre possède l’Inde, l’Australie, etc. ; l’Espagne et le Portugal ont le Mexique, le Pérou, le Brésil ; la France avait aussi ses colonies d’Amérique et des Indes, qu’elles a perdues ; aujourd’hui elle tient l’Afrique, dont elle n’a fait, il est vrai, depuis 30 ans, qu’une école militaire, mais qui tôt ou tard fournira à sa population un précieux débouché. Jusqu’à ce que le globe soit exploité et garni, une guerre de suprématie entre les Etats de l’Europe peut paraître prématurée : mais qui ne voit que la domination coloniale n’est pas moins en jeu que la prépotence continentale, et qu’une victoire dans la Manche ou sur le Rhin [171] déciderait de la possession de territoires placés sous un autre hémisphère ?

L’Europe étant donnée avec son anarchie économique, la compétition des états pour la suzeraineté s’ensuit donc fatalement. Dans cette compétition, la France figure en première ligne : sa marche est tracée. D’un côté, elle doit s’assurer l’appui de l’Italie et de l’Espagne ; de l’autre, porter sa frontière nord jusqu’au Rhin ; en troisième lieu, balancer, dominer, s’il se peut, la puissance maritime de l’Angleterre.

Tout cela est passé en France à l’état de tradition populaire : nos rois, en même temps qu’ils disputent l’Océan aux Anglais, qu’ils font échec à l’Allemagne par leur opposition au protestantisme, ne cessent d’attaquer l’Italie et les Pays-Bas. Invasions de l’Italie par Charles d’Anjou, Charles VIII, Louis XI, François Ier ; guerres de Flandre, sous Philippe-Auguste, Philippe le Bel, Louis XIV, Louis XV. Napoléon ne fait que reprendre la politique du grand roi : il place un de ses frères en Espagne, un autre en Italie, un troisième sur la Hollande, et garde pour lui, avec la France d’avant 89, la Belgique et le royaume d’Italie. L’Empire tombé, les Bourbons se remettent timidement à la tache, d’abord par l’intervention en Espagne, puis par la prise d’Alger : il n’y a pas jusqu’à Louis-Philippe qui ne soit forcé, malgré son ardent désir de paix, d’appuyer la séparation de la Belgique, de prendre Anvers, d’occuper Ancône, et de tenir sur pied, pendant 18 ans, à tout éventualité, une armée de 100,000 hommes. Est-il possible, en bonne philosophie, d’admettre que cette lutte opiniâtre n’a eu d’autre cause que l’ambition des princes, l’humeur guerroyant de la nation, ou, ce qui serait plus puéril encore, les raisons alléguées par les diplomates de chaque temps ? Ce serait faire les effets plus [172] grands que les causes, expliquer un phénomène naturel, parfaitement intelligible, par des folies et des miracles.

Mais il est un point sur la carte qui joue un grand rôle dans l’histoire de la monarchie française, et seul en donne la clef : c’est la ligne du Rhin. Un coup d’œil jeté en arrière va démontrer quelle fatalité cette ligne fait peser sur la France et sur l’Europe.

Dans l’origine, les peuples qui habitèrent le pays rhénan, c’est-à-dire la Belgique actuelle, le Luxembourg, trêves, une partie de la Hollande jusques et compris Utrecht et Leyde, paraissent avoir été tous de race celtique. La race et la langue auraient donc été primitivement d’accord avec la géographie pour former le massif d’un empire gaulois.

Plusieurs siècles avant l’ère chrétienne, des tribus descendues par le Rhin, venues le long de la mer, vinrent se fixer dans la Frise actuelle, et peu à peu entre les bras du Rhin. Les Bataves, principaux occupants du delta, étaient une colonie des Cattes. Du temps de César une partie de la nation belge était déjà d’origine étrangère. Une sorte d’instinct poussait les peuples de langue germanique à venir poser sur ce point une barrière à l’envahissement des Gaules, mieux que cela, à les refouler sur elles-mêmes.

Apres la conquête romaine, l’importance de la ligne du Rhin se dessine nettement : la limite de la Gaule est reportée au vieux Rhin. En restituant aux Celtes leur ancienne ligne, César leur promettait l’empire de l’Europe : aussi tout l’effort des guerres vient-il après lui se concentrer sur ce point.

La Germanie a compris le danger : vers l’an 241, sous l’empire de Gordien jeune, les Francs font leur première apparition dans l’histoire. Qui sont-ils ? Ce n’est ni une tribu, ni une nation ou une race ; c’est un confédération [173] de peuples du centre de l’Allemagne, habitants des bords du Mein et de la Saale, qui se liguent pour l’indépendance, ce qu’indique leur nom de Francs ; et, à ce fin, se mettent en devoir d’enlever à la Gaule, devenue boulevard de l’empire, la ligne du Rhin. A cet égard, la tactique des Francs est invariable : descendus de leurs montagnes, ils se dirigent constamment au nord, vers les bouches du Rhin, où ils sont sûrs de rencontrer des auxiliaires, d’anciens parents ; de là ils remontent peu à peu vers le sud, enlevant toujours, soit par la force, soit par des traités, quelque lopin de ce sol fatidique.

En 276, Probus leur permet de s’établir dans la Batavia, entre les bras du Rhin ; en 291, Maximien-Hercule leur accorde des terres environs de Trèves et Cambrai et les incorpore à l’empire. Sous Julien les choses sont plus avancées : ils possèdent, à titre de domaine propre, reconnu par l’empereur, la Batavie et la Toxandrie (Brabant septentrional). Tantôt ennemis des Romains, tantôt leurs alliés contre les autres barbares, ils étaient dès la fin du IIIe siècle devenu si importants qu’on voit un de leurs chefs aspirer à l’empire ; un siècle plus tard, ils sont mieux qu’empereurs, ils disposent des empereurs. Sous le nom de Gratien, de Valentinien jeune, c’est Arbogaste, franc, qui règne et gouverne. En 395, Arcadius, empereur d’Orient, demande et obtient le main d’Eudoxie, fille du comte Bauton, franc. De 428 à 435, il y eut, sous le général Aétius, un retour offensif des Romains, ou pour mieux dire des Gaules, contre l’invasion franque ; la ligne du Rhin fut un instant reprise : tout se termina par un traité d’amitié, c’est-à-dire par un abandon formel d’une partie de la Belgique. Dès l’an 409, les Belges de race germanique étaient entrés dans la ligue des Francs : la terre semblait s’entendre avec l’étranger : le Rhin était perdu sans ressource. En 445, Clodien a sa capitale à [174] Diest, dans le Brabant méridional : vers 465, nous trouvons Childéric à Courtray.

L’amitié des Francs et des Romains, lisez, l’union de la Gaule et du Rome, fut glorieuse : en 451, Attila et Mérovée sont vainqueurs d’Attila ; en 463, les Francs, qui avaient pris pour chef le général romain Egidius, battent les Visigoths, s’emparent de Cologne, de la Frise, de l’ile des Bataves ; en 471, ils défont les Saxons venus sur la Loire. C’est l’empire de la Gaule rhénique que se reforme avec le concours des Francs eux-mêmes, sur le plan conçu par Jules César.

L’heure est solennelle : l’Empire d’Occident s ;est évanoui ; il va s’appeler la monarchie franque. Toutes les autorités gauloises, ecclésiastiques, civiles, militaires, semblent animés de la même pensée : l’Empire est tombé, Cecidit Babylon magna, eh ! bien, que le roi des Francs règne sur les Gaules et refasse l’empire ! Aussitôt fait que dit : Clovis, à 22 ans, attaque Syagrius, c’est-à-dire la protestation romaine, et le défait. Mais les institutions latines sont conservées ; il n’y a qu’une titre de changé : on ne dit plus, Salut, César ! on crie, Vive le Roi ! En 491, Clovis se débarrasse de tous les petits rois ou chefs de la confédération franque, et réunit leurs états. Grave infraction au principe de l’independance et du morcellement germanique. Hors de Clovis et de ses compagnons il n’y a plus de Francs ; c’est-à-dire que l’ancienne ligue est dissoute au bénéfice de la dynastie des Marwinges ou Francs Saliens, et que la Gaule affirme de nouveau sa propriété du Rhin, et son autocratie sure la multitude germanique. En effet, Clovis commence une nouvelle série d’opérations contre ses vieux compatriotes ; il est devenu Gaulois ; la ligue franque (Souabes, Bavarois, Franconiens) est brisée par lui à Tolbiac. Puis, à l’exemple de Constantin, il embrasse le christianisme ; il gagne la bataille de Vouillé, en [175] Poitou, sur les Wisigoths, et reçoit de l’empereur d’Orient, le titre et les insignes de consul.

En un sens, on peut dire que la monarchie française commence à l’an 241, à la confédération des Francs ; en un autre sens, que est celui que nous suivons, elle commence à 486, à la défait de Syagrius. Il est absurde de compter comme rois de France, de la Gaule francisée, un Childéric, un Mérovée, un Clodion, un Pharamond, un Mellobaude. Cette monarchie a eu pour principe la restitution, à l’aide d’une volte-face, de la ligne du Rhin, qu’avait enlevée à la Gaule impériale la confédération des Francs.

Cette restitution le temps la consacrera-t-elle ? Les rois francs sauront-ils garder ce qui leur coûta tant à obtenir, et qui leur aurait garanti à tout jamais l’héritage des empereurs ?

Non : les rois francs sont trahis par la fortune, comme l’ont été les césars ; une volonté supérieure semble se placer entre eux et le Rhin. Clovis a beau protéger d’un côté les institutions de Rome, adopter son culte, porter sa livrée, suivre sa stratégie contre le reste de l’Allemagne ; de l’autre se fixer sur le point décisif, près du Rhin, à Tongres, comme Charlemagne se fixera plus tard à Aix-la-Chapelle : il ne peut faire que le pays rhénan, la France-Orientale (Austrasie) ne tende violemment à se séparer, et qu’elle ne se sépare. A la mort de Clovis, les Francs, obéissant au principe de leur origine, l’indépendance, partagent la monarchie en quatre lots et ruinent l’œuvre si savamment élaborée de Clovis, d’Egidius, d’Aëtius et de Mérovée.

Trois fois sous la première race l’Austrasie se sépare, et trois fois elle rentre dans le giron ; en 687, la bataille de Testry, remportée sur Ebroïn, maire de Neustrie, par le duc d’Austrasie ramène au profit de celui-ci l’unité [176] franque, et la même pensée qui, en 486, avait formé la monarchie franco-gauloise de Clovis, forme la monarchie de Charlemagne. C’est toujours le Rhin que les princes, le clergé, tout la vieille Gaule, ont en vue : la preuve, c’est que ce fut par-là que Charlemagne vint à bout des Saxons, et fut proclamé empereur d’Occident. Mais Charlemagne n’y fera pas plus que Clovis : son successeur, Louis-le-Débonnaire, est forcé, dès la troisième année de son règne, de procéder au partage : et tout aussitôt se dresse, en face de la France de la Seine et de la Garonne, la France du Rhin, la Lotharingie, du nom de son premier titulaire.

A partir de ce moment, le mouvement germanique l’emporte : la féodalité se constitue sur tous les points ; l’unité de la Gaule se reformera peu à peu, et que le rois de France Philippe-Auguste viendra dire à Bouvine, aux nouveaux francs confédérés, l’empereur d’Allemagne, le roi d’Angleterre, le duc de Brunswick, le comte de Flandre, que la Gaule ne perd pas de vue la ligne du Rhin.

Plus tard la succession de Bourgogne amène l’Autriche, par suite l’Espagne, dans les Pays-Bas : ce fut l’occasion des glorieuses, mais infructueuses campagnes de Louis XIV.

Ainsi, ni la Gaule celtique, ni la Gaule impériale, ni la Gaule francisée, ou ce qui revient au même, ni les Francs devenus romains, ne purent réaliser l’idée de conserver à notre pays la ligne du Rhin. On vient de voir quelles causes empêchèrent la réussite de ce projet dans le passé ; on va voir quelle l’empêche aujourd’hui.

C’est ici partout que le monde moderne se distingue profondément du monde antique. A l’état que toutes les conditions naturelles de géographie et de race semblaient prédestiner à l’empire, va s’en opposer un autre, formé par artifice, qui, plus il sera battu, plus il paraitra indestructible : nous voulons parler de l’Autriche. [177]

On parle des mariages autrichiens comme de l’unique ou principale cause des agrandissements de cet état : ce n’est pas sérieux. Les mariages et les héritages princiers, en Autriche et partout, sont presque toujours le symbole d’alliances politiques et d’adjonctions territoriales devenues indispensables, par conséquent naturelles. La formation de l’empire autrichien, sa raison d’existence, est dans la France même.

Le monde chrétien, poussé à l’unité gouvernementale par le fanatisme de son anarchie économique, y répugne par sa religion. Depuis que l’Evangile a mis un certain niveau entre les peuples, depuis surtout que la puissance spirituelle a été définitivement séparée de la temporelle, et que la Reforme a consommé cette séparation, l’absorption des états en un seul est devenue plus que jamais difficile, pour ne pas dire définitivement impossible. Egaux en Christ, les peuples ont tendu à le devenir en César, c’est-à-dire en souveraineté : telle est la raison, si peu comprise encore, que empêche la fusion de cités italiennes, appelant sans cesse les une contre les autres tantôt le souverain pontife, tantôt l’empereur de Germanie. L’Italie s’est consumée, politiquement parlant, dans cette lutte contre l’unité ; elle n’a pas réalisé son idéal d’un empereur régnant et ne gouvernant pas ; mais son esprit a passé aux nations, qui toutes, à l’exception de l’Italie, en établissant les communes, ont jeté les fondements de la République future ; qui toutes, depuis les villes libres du Rhin et de la Baltique jusqu’à la France et à l’Espagne, ont affirmé à l’envi et défendu de leur mieux, leur inviolabilité souveraine.

Toutefois, le morcellement des états devait avoir ses limites.

La France, par la constitution de son territoire, forme un groupe naturel, qui, centralisé le premier, aurait en [178] promptement raison du reste, s’il n’avait rencontré devant lui que de petits états, unis seulement par un lien fédératif. Un contre-poids devenait nécessaire : le caractère allemand, autant que l’esprit italien, s’opposant à une vaste centralisation monarchique, la puissance d’équilibre, impossible à créer dans le Nord, nous l’avons vu par l’exemple des Francs, se forma dans le Sud. De quoi se compose cette agglomération australe ? d’une foule de petites nationalités que la vie politique abandonnait déjà, ou qui ne l’avaient point encore reçue, la plupart moins avancées en civilisation que l’Allemagne : Bohême, Esclavonie, Dalmatie, etc. Un moment l’Autriche posséda les Pays-Bas, tout comme la Prusse possède aujourd’hui et pour le même motif les provinces rhénanes : pouvait-elle mieux révéler sa mission d’antagonisme vis-à-vis de la France ? Il semble qu’au premier choc cet amalgame d’éléments hétérogènes va se dissoudre ; qu’au premier cri de nationalité et d’indépendance, toutes ces peuplades vont briser leur faisceau et se mettre en insurrection. Qu’on se rassure : la monarchie autrichienne est assise sur des bases solides. Elle n’a véritablement qu’une chose à craindre, c’est que la France, sa rivale, lui manque.

Les choses ainsi arrangées, la France, de tous les états celui dont les nationalités ont le plus à redouter l’incursion, se trouve réduite à l’impuissance. La subalternisation de l’Europe, ou la monarchie universelle, devient pour elle, à moins que les gouvernements ne le veuillent bien, un problème aussi insoluble que la quadrature du cercle. Au moindre geste qu’elle fait, l’Autriche court aux armes (elle vient, par provision, de jeter 150,000 hommes en Italie) ; le corps germanique s’émeut tout entier, et se place en sentinelle sur le Rhin ; la Hollande et la Belgique, peuples d’origine allemande, préparent leurs contingents ; [179] l’Angleterre nous bloque par la mer, contenant l’Espagne par Gibraltar, l’Italie par Malte. Cent millions d’âmes contre trente-six : par derrière la Russie avec 60 millions de Slaves.

Certes, nous serions glorieux, comme Français, de voir pendant des siècles, se former contre nous une si puissante ligue. Mais quoi ! dans cette défiance des nations qui témoigne si bien de notre force, la philosophie ne nous laisse découvrir que le besoin d’équilibre, la loi de justice, qui seule doit régner sur les hommes, et que la nation française a contribué, plus qu’aucune autre, à faire entrer dans les choses.

Ainsi la ligne du Rhin, sans laquelle la France ne peut rien entreprendre, avec laquelle au contraire elle serait invincible, est la principale clef de la politique et de l’histoire en Europe ; et le véritable gardien de cette ligne, c’est l’Autriche. Donnez à la France le Rhin jusqu’à l’Yssel ; qu’Anvers et Amsterdam deviennent des ports français, et la coalition est brisée, l’Angleterre perdue. La France règne sur les deux hémisphères. Tôt ou tard, il faudra que le monde lui obéisse. Faites de l’Autriche un groupe de dix ou douze états indépendants, et le Rhin, mal gardé par les indigènes, devine en 48 heures la proie des régiments français. Aussi l’effort de la lutte s’est-il toujours porté de ce côté ; les compagnes d’Italie ne sont pour la France que des marches stratégiques ; si elle passe les monts, pour combattre l’Autriche, c’est toujours en vue des Pays-Bas. Ni le Pô, ni le Tibre, ne sont pour elle des lignes militaires ; sa ceinture de force est le Rhin : c’est par le Rhin que depuis longtemps elle aurait vaincu, hoc signo vinces, si elle était parvenue à le posséder, si les populations rhénanes, si la Hollande, les Flandres, pouvaient être fidèles à la France, si seulement elles pouvaient ne la point haïr… [180]

Résumons en deux mots cet enseignement du passé. Sous la pression de l’anarchie économique, aujourd’hui encore universelle, tendance des états à reculer leurs frontières et à s’absorber les uns les autres ; tendance de la France, résistance de l’Autriche et de l’Angleterre, appuyées de tout le corps germanique.

Sommes-nous condamnés, maintenant, à tourner éternellement dans ce cercle, à vivre toujours sur le qui-vive, et à jouer de temps à autre, comme pour entretenir l’énergie des uns, la vigilance des autres, cette horrible loterie, qu’on appelle la guerre ? La Révolution, qui a changé tant de choses, qui a modifié tant d’idées, indiqué tant de solutions, n’a-t-elle rien laissé sur ce sujet ? Que dit-elle ?

La Révolution est on ne peut plus claire, mais il y a conspiration pour ne la point entendre. Elle nous dit que le droit divin, féodal et militaire, aboli, l’égalité devant la loi devenue la base du droit public et civil, rien ne s’oppose plus à l’équilibre économique ; que si cet équilibre existe à l’intérieur, dans un pays tel que la France, il ne peut tarder à se réaliser au dehors entre les gouvernements ; que cette réalisation est irrésistible, qu’elle n’a besoin ni de diplomatie ni de batailles, qu’elle résulte nécessairement du simple voisinage et des libres rapports de commerce que les peuples soutiennent les uns à l’égard des autres, que telle doit être sur le monde civilisé l’initiative française, et qu’il n’y a pas pour nation notre d’autre prépondérance, disons-mieux, pas d’autre médiation, pas d’autre gloire. La Révolution tout entière n’a pas eu elle-même un autre objet : en abolissant le droit, les mœurs, coutumes et institutions de la féodalité, en créant l’égalité civile et politique, elle n’a voulu, elle n’a pu vouloir qu’une chose, mettre fin à l’anarchie économique, par suite à l’antagonisme des nations, à l’état de guerre. [181]

La politique conquérante du premier empire a obscurci, pendant un temps, dans l’esprit du peuple français, ce grand principe de la Révolution. Cette aberration passagère nous a couté deux millions de soldats, une frontière plus étroite qu’auparavant. Chose triste à dire, mais qui pourtant est vraie, nous avons été rendus à la vérité de notre principe par la grande coalition de 1813 et les traités de 1815. La Sainte-Alliance, qui, d’après la lettre de ses manifestes, semblait encourir la réprobation des Français ; la Sainte-Alliance, qu’on a pu prendre pour une coalition des rois contre les peuples, n’est, en fait, qu’un appel à l’équilibre contre l’ancien état de guerre, l’esprit de conquête et l’idée d’une monarchie universelle. L’égoïsme d’Etat a eu sa part dans ces fameux traités, dont la pensée première appartient à Henri IV, de même que les préjugés de l’émigration eurent leur part dans la Charte. La délimitation qui a été faite des souverainetés laisse à désirer ; depuis 1815, bien des infractions, bien des fautes ont été commises : au total, ces traités qu’un ministre à antithèses nous prescrivait de détester en les respectant, sont l’unique monument du droit public en Europe, la seule garantie de l’Independence des états, la pierre d’attente de la félicité des peuples. La démocratie peut vouloir déchirer ces traités, mais seulement pour en changer le texte : s’ils n’existaient pas, elle les inventerait. Qu’importe qu’ils commencent par la profession de foi chrétienne, Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ? Traduits dans la langue et la logique de la France, ils signifient : Qu’à l’avenir chacune des puissances signatures doit chercher en elle-même, dans la liberté de ses citoyens, dans le développement et l’harmonie de leurs facultés économiques, les conditions de son équilibre ; que tout état qui, sous quelque prétexte que ce sont, chercherait, aux dépens d’un autre, une extension de [182] territoire, une augmentation d’influence, un accroissent de débouchés, à plus forte raison qui, s’immiscerait dans son administration, se déclarerait, ipso facto, en banqueroute ; que les autres devront s’unir pour lui résister, et, au besoin, le contraindre par la force.

Oh ! que les rois de l’Europe fassent honneur à leur signature ; qu’ils respectent leur contrat de mutuelle assurance, et nous ne craignons rien pour la liberté du monde. Que la Justice pose le pied sur un coin de la terre ; elle règne partout. Depuis les célèbres déclarations de 89, rien de plus grand n’a été proposé au monde : aussi ne craignons-nous pas de le dire, à part le style, l’intention aussi peut-être, la Révolution peut revendiquer la pensée de ces traités qu’on parle de déchirer.


§III.—Application des principes développés dans le paragraphe précédent aux circonstances actuelles.—Examen des griefs allègues par la presse impériale.—Énumération des motifs qui poussent l’Empire à la guerre.

Que prétendent maintenant les conseillers de l’Empire, avec leur question italienne ?

On dit, nous copions les feuilles dynastiques :

« Qu’il n’est point question de déchirer les traités, mais d’en obtenir la modification ;

« Que la situation de l’Italie est devenue, par la présence des Autrichiens, intolérable, et qu’il faut que cela finisse ;

« Que personne ne songe à s’emparer de l’Italie, bien mois encore à conquérir l’Europe ; qu’il s’agit simplement, si l’Autriche s’obstine, d’une expropriation pour cause d’utilité internationale, d’une exécution militaire. »

Sur ce fond de banalités impertinentes, le discours de l’Empereur au Corps législatif, interprété par un circulaire du ministre Delangle, est venu étendre la phraséologie des chauvins, honneur, patriotisme, danger de laisser les esprits trop inclinés vers les intérêts matériels. [183]

Langage de failli, dont les termes démontrent que le zèle de la liberté italique n’entre absolument pour rien dans la guerre qui se prépare, et que, si la situation est devenue intolérable à quelqu’un, c’est au gouvernement de l’Empereur.

Certes la cause de l’Italie a la sympathie générale, et nous faisons pour elle des vœux d’autant plus sincères qu’ils se confondent avec ceux que nous ne cessons de faire pour la France. Mais s’il se trouvait que la politique pour laquelle on va s’efforcer d’obtenir du Pays, par toutes les réclames de la presse agioteuse, un semblant d’adhésion, implique : 1 dans la forme, la négation de tout le droit public européen, partant une menace pour la liberté des autres états ; 2 au fond, c’est-à-dire, en ce qui touche l’Italie, une pure utopie bonapartiste ;—si la tentative d’exécution d’un semblable projet devait ramener fatalement toutes les péripéties antérieures, pousser la France à une guerre d’agrandissement, avec la perspective, en cas de victoire, d’un surcroit d’oppression, en cas d’insuccès d’une troisième invasion et peut-être d’un démembrement ; s’il était établi, d’autre part, que la cause que fait parler et agir l’Empire, comme ou le voit en ce moment, à propos de l’Italie, c’est l’imminence de déposer son Acte additionnel, ce qui veut dire, son bilan : est-il un seul homme, nous ne disons pas en Allemagne, en Belgique et en Angleterre, mais en Italie et en France, qui donnât son suffrage à une pareille expédition ?

Nous disons qu’en la forme l’intervention de la France dans les affaires d’Italie est une violation du droit public.

Le Casus belli, en cas de refus de l’Autriche d’évacuer la Lombardie, suppose que la souveraineté de chaque état en Europe est subordonnée au contrôle et à la sanction d’une Souveraineté supérieure ; et, si ce Souverain ne paraît pas, qu’il appartient à l’empereur des Français de [184] se porter, d’ores et déjà, son représentant, au besoin, son exécuteur. Or, cela même est l’affirmation d’une monarchie, tout au moins d’une confédération européenne. Grande question de savoir si les souverainetés établies devraient y souscrire : nous y répugnons fortement pour notre part : mais acceptons l’hypothèse.

L’unité politique de l’Europe posée par le fait seul du Casus belli, il ne peut être question, en particulier, de la nationalité italienne, pas plus que de toute autre nationalité. Il faut commencer par régler ce nouveau droit unitaire ou fédératif, en vertu duquel on prétend agir, puisque hors de là la pétition de l’Empereur vis-à-vis de l’Autriche demeurait, au point de vue légal, sans fondement. Et voici quelle serait la conséquence de ce nouveau droit des gens : Les mêmes admonestations et adjurations que le gouvernement français se permet d’adresser au gouvernement autrichien, avec menace de correction si celui-ci fait la sourde oreille, le gouvernement autrichien peut les adresser à son tour au gouvernement de Napoléon III : manquons-nous, en France, de griefs conte le despotisme du 2 Décembre ?… Bien plus, il n’est citoyen, sujet, ou serf, en Europe, que n’ait le droit de porter plainte, à l’autorité suzeraine, contre son gouvernement naturel, et d’invoquer contre celui-ci l’intervention des fédérés. Est-ce là ce qu’on entend aux Tuileries ? Ah ! Sire, souffrez que nous vous le disions : Vous ne parlez tant aujourd’hui de la liberté de l’Italie que pour vous dispenser de nous rendre la notre ; quiconque soutient le contraire a menti comme un vile flatteur et un apostat.

Nous ajoutons qu’au fond la victoire de la France n’aurait pour l’Italie aucun effet utile. Cette thèse exigerait presque une revue complète de l’histoire de la Péninsule : bornons-nous à résumer les proportions que nous avons extraites de nos lectures. [185]

L’Italie a été confessée dans ces dernières années par des savants et illustres écrivains : que nous ont-ils appris, sur le fait qui aujourd’hui inquiète si fort l’Europe, la perte de la nationalité italienne ? Est-ce par leur faute, par leur lâcheté et leur mollesse, que les Italiens sont devenus ce que nous les voyons aujourd’hui ; ou par la faute de leurs préjugés politiques et religieux ; ou bien enfin par l’effet d’une fatalité invincible, qui, après mille ans de lutte, leur ayant tout à coup fait perdre courage, les a livrées, divisés, impuissants, à la domination étrangère ?

Sans nous prononcer pour ni contre aucun de ces systèmes, autour desquels chaque écrivain n’a pas manqué de rassembler la masse entière des faits recueillis par l’histoire, nous croyons simplement que ce qui est arrivé à l’Italie du XVIe siècle est la même chose que ce qui s’accomplit en ce moment par toute l’Europe.

Mille ans de révolutions politiques demeurées sans résultat devaient conduire l’Italie au scepticisme politique : c’est l’état où elle se trouve au XVIe siècle. Or, chez une nation entourée de peuples moins avancées en expérience politique, et beaucoup plus forts, le scepticisme devait entrainer la perte de la nationalité : c’est l’état où nous voyons l’Italie depuis trois cents ans.

Pouvez-vous donc aujourd’hui rendre à Italie, à défaut d’une foi sociale qui serait la Révolution, une loi politique ? Où la trouverez-vous ? La France a-t-elle une foi politique ? L’Allemagne, qui remue tant d’idées, en a-t-elle une ? Croit-on à la politique, à Londres, à Pétersbourg et à Vienne ? La politique, cette prétendue science qui a pour objet de faire régner l’ordre parmi les nations par voie gouvernementale ou raison d’Etat ; la politique s’est montrée aux Italiens, vers la fin du XVe siècle, dans l’horreur de son mensonge : et le peuple italien lui a préféré les joies de la vie matérielle, les voluptés de l’art, [186] jusqu’à certain point la liberté philosophique. Ainsi fait eu ce moment le reste de l’Europe : les peuples s’émeuvent encore pour leurs droits ou privilège nationaux : il y a, croirait-on, des royalistes et des démocrates : regardez-y de près, vous ne trouvez sous ces dénominations du vieux temps que l’antagonisme des intérêts ; quant à la politique, les scepticisme le plus profond. La Révolution française, étudiée dans sa raison à la foi juridique et économique, la Révolution est la mort de la Politique.

Or, l’esprit nationale, le patriotisme, suit en tout la foi politique : là où il ne peut s’appeler Liberté, Justice, Bien-être, il s’éteint. Croit-on que la nationalité soit beaucoup plus vive à cette heure en France qu’en Italie ? Le contraire serait plutôt vrai. En Italie, la présence de l’étranger, aidée de l’oubli progressif des évènements antérieurs, semble avoir ressuscité le sentiment national. Mais l’illusion s’évanouirait vite au contact des nouvelles mœurs. Il n’y a pas de nationale plus ardente que celle qui se sent contrarié par le fait d’autrui ; il n’y a pas de plus fragile que celle qui s’est réduite, par l’abandon successif, volontaire ou forcé, de ses formes politiques, à de simple rapport de voisinage et d’intérêt. Les intérêts sont par tout l’Europe en pleine anarchie : quel peut être, d’après cela, sur les divers points de l’Europe, l’esprit public, le sentiment national ? Il y a un homme qui mérite entre nous le titre de créateur de la nationalité : c’est le tzar Alexandre. Donner la liberté à 25 ou trente millions de serfs ; voila ce qui s’appelle fonder un nationalité. Par le même motif, tout développement de la liberté et de la justice, doit être apprécié de la même manier. Guillaume d’Orange venant délivrer l’Angleterre de la tyrannie de Jacques II ; Louis XVIII rétablissant la France les libertés parlementaires, doivent être rangés dans le même catégorie qu’Alexandre, Rome les eût appelés Père de la [187] patrie. Mais ceux qui sollicitent les nation par la vanité pour les faire servir à des vues ambitieuses ; ceux qui les prennent par l’égoïsme, qui les enchainent par l’intérêt, sauf à leur reprocher ensuite de sacrifier tout à l’intérêt ; ceux qui ôtent aux nations la dignité de l’homme libre, et abolissent en elles jusqu’au deux moral, ceux-là sont des destructeurs de nations, des mangers de nationalité, demoboroi, comme dit énergiquement le grec.

L’Empereur Napoléon III rendra aux Italiens leur nationalité ? Regardez donc ce qu’il a fait, en sept ans et quelques mois de despotisme, de la nationalité française !… Sur ce terrain, la discussion nous serait trop facile, et nous ne tenons point à dresser en ce moment l’acte d’accusation de l’Empire. Soyons de bonne foi : l’intervention de la France dans les affaires d’Italie ne peut avoir aujourd’hui, comme elle n’a jamais eu dans le passé, qu’un objet : c’est en changeant l’obédience, à laquelle semble condamné, jusqu’à la Révolution finale, ce malheureux pays, de déplacer, au profit de l’Empire, le centre de gravite politique de l’Europe. C’est de la prépotence française qu’il s’agit ici, nullement de l’émancipation des Italiens. Le régime autrichien n’est pas tendre, on sait cela : mais lequel est préférable pour la sécurité de l’Europe, que deux ou trois femmes aient reçu le fouet à Nilan, ou que la stérile épopée de 1804 à 1814 recommence ? Quant à l’Italie, rendue à elle-même, elle ne pourrait prendre que l’un ou l’autre de ces deux partis : se rengager d’après sn génie dans les voies surannées de la politique et donner au monde une nouvelle représentation des tragédies du moyen âge, ou s’organiser selon la loi de la Révolution. Le premier amènerait de nouvelles interventions, un nouveau protectorat ; le second est repoussé par tout le monde, par les Italiens eux-mêmes ; de par la politique et l’histoire, l’Italie est condamnée à attendre, [188] à peine de rétrograder encore. Il vaut mieux qu’elle attende.

Nous soutenons, enfin, qu’une guerre de la France avec l’Autriche, à propos de l’Italie, si circonscrite, si modérée qu’on la voulut faire, entrainerait fatalement, à peine d’un honteux et mortel échec pour l’Empire, une guerre pour la prépondérance politique, en Europe. A quoi sert de parler des intentions ? c’est l’enchainement des faits qu’il faut considérer.

En ce moment, on travaille à isoler l’Autriche : c’est la première bataille à gagner. Y parviendra-t-on ? Il est permis d’en douter : mais ne jurons de rien.

Depuis 1815, de grandes fautes ont été commises contre l’esprit des traités, au grand dommage des peuples et de la sécurité générale ; de nouvelles et plus désastreuses infractions peuvent l’être encore.

La scission du royaume hollando-belge fut une faute : on sent bien que nous raisonnons ici uniquement au point de vue de l’équilibre des états. Loin de regretter l’indépendance de la Belgique, nous voudrions que chaque village fût souverain. Mais c’est depuis la séparation de la Belgique que la pensée de recouvrer la frontière du Rhin s’est réveillée plus vive que jamais en France ; si Louis-Philippe, aussi hardi que Louis XIV, avait accepté pour son fils la couronne qui lui était offerte, il eût été appuyé par la nation, et l’Angleterre aurait pu payer cher sa politique. Ici la faute fut générale : faute de roi Guillaume, qui s’aliéna les Belges en les traitant comme peuple conquis ; faute du clergé belge qui, dans un intérêt de sacristie, prépara la scission ; faute du gouvernement anglais, qui pratiqua mal à propos le Divide ut imperes ; faute des autres puissances, qui laissèrent faire.

L’hostilité du gouvernement anglais envers Louis-Philippe, et les encouragements qu’il donna au prétendant [189] Louis-Napoleon, furent une autre faute. Les hommes d’etat de l’Angleterre, aveuglés par l’orgueil et l’egoisme, se vengèrent stupidement sur le roi du péril que la situation avait fait seule : cette situation donnée, mieux valait cent fois pour l’Angleterre la monarchie constitutionnelle d’un Orleans, que l’empire absolutiste d’une Bonaparte. Une guerre, quelle qu’elle soit, de la France, sous un gouvernement parlementaire, ne fera jamais courir à l’Europe le moindre danger. Puisse Napoléon III ne pas essayer de l’apprendre aux Anglais, et de venger ainsi, avec l’injure de Sainte-Hélène, l’injure de Claremont !

L’empressement de lord Palmerston à reconnaitre le 2 Décembre fut une immoralité et une faute. Sans doute ce ministre, si peu soucieux du droit, tenait à vérifier le proverbe, Qui se ressemble s’assemble. Mais tout pouvoir qui méprise le droit se mystifie lui-même : que pense l’Angleterre à cette heure de son magnanime allié ?

Quelle faute encore, lorsque le ministère anglais, pour échapper à l’éventualité d’une guerre avec le nouvel empereur, trahit la confiance de Nicolas ! Le tsar, faisant confidence de ses projets à lord Seymour et sollicitant le concours de la Grande-Bretagne, n’était pas à craindre. Le peuple anglais paye cher la déloyauté de ses hommes d’Etat.

Ces faits, et bien d’autres, en montrant les mauvais instincts des gouvernements, feraient penser que dans les cours et chancelleries on est exposé plus qu’ailleurs à perdre de vue le fond des choses. Chacun veut grossir son lopin, pêcher en eau trouble ; mais tout le monde est dupe, et les peuples, comme du temps d’Homère, pâtissent seuls de la folie des souverains. Les mêmes fautes se renouvelleront-elles aujourd’hui ? Pourquoi non ? N’y a-t-il rien qui tente la cupidité de l’Angleterre et de la Russie et que l’empereur des Français, pour prix de leur neutralité, [190] leur puisse promettre ? Attendons-nous à toutes les défections des gouvernements. Nous sommes dans leur main chair exploitable et chair à canon ; et l’histoire prouve que les rois ne s’instruisent que lorsqu’ils ont la tête sur le billot.

« Comment ! s’écrie un honnête petit journal, il y a en Europe trois grandes puissances, l’Angleterre, la Russie et la Prusse, sans parler du faisceau des états secondaires, qui sont intéressés à maintenir la paix et auxquelles il suffirait de dire, Non ! pour empêcher la guerre, et ces puissances se taisent ! Elles laisseront déchaîner le fléau, elles laisseront s’allumer l’incendie, et c’est seulement lorsqu’il aura embrasé la moitie du monde, qu’elles songeront à s’unir pour l’éteindre. » (L’Economiste belge, 1er février 1859.)

Hélas ! oui, les trois grandes puissances, nous le craignons fort, regarderont avant de faire : c’est la grande sagesse des potentats.

Supposons donc la guerre déclarée, la non-intervention posée en principe, et suivons, guidés par la loi des choses, les cours des événements.

La France, assistée du Piémont, appuyée de l’insurrection des Italiens, possédant une armée dont les victoires en Orient ont doublé la valeur, la France semble avoir les plus grandes chances de vaincre. Mais, détruire les armées de l’Autriche, prendre ses places fortes, la forer à l’abandon de la Lombardie, forcer les gorges fortifiées du Tyrol, sans l’occupation desquelles il n’y aura jamais rien de fait : tout cela coûtera cher. La campagne ne sera pas finie que les Italiens auront subi plus de misère qu’ils n’en avaient épuisé depuis 1814. Mais, à la guerre comme à la guerre. Les Autrichiens expulsés, la paix signée, la dynastie des Bourbons de Naples a vécu : ceci est acquis d’avance, se dit tout haut. Naples, c’est encore l’Autriche ; car elle est protégée par l’Autriche. On procède à l’organisation, lisez, [191] au partage de la Péninsule affranchie ; la France se rembourse de ses sacrifices. Elle n’aura pas, sans doute, dépensé, comme en Crimée, 150 ou 200,000 hommes, plus trois ou quatre milliards, pour rien : les feuilles impérialistes, malgré le désintéressement dont elles font étalage, en tombent d’accord. En invitant l’Angleterre à prendre part à la lutte, si elle veut avoir part au butin, elles reconnaissent que la victoire doit valoir à la France, justicière et libératrice, une augmentation d’avantages, ce qui veut dire un accroissement de territoire et d’influence. Or, par cela même, les traités de 1815, qu’il s’agissait seulement de modifier, sont déchirés aussi bien pour l’esprit que pour la lettre ; la France est reconnue puissance prépondérante, la carte de l’Europe est à refaire. Car, qu’importe à la France de se donner trois ou quatre départements de l’autre côté des Alpes, ou de créer un petit état franco-italien, exposé, comme la Lombardie actuelle, aux sollicitations du Piémont, bientôt impatient du protectorat français, par conséquent d’une fidélité plus que douteuse ? Une substitution devient nécessaire, et chacun la devine : c’est sur le Rhin qu’elle s’opérerait. L’émancipation de l’Italie par l’armée française a pour conséquence inévitable, et plus ou moins prochaine, l’absorption de la Belgique et de tout le pays rhénan : aveugle ou traitre que le nie.

Ici la résistance serait plus vive : mais, d’abord, si l’Angleterre a coopéré à la déchéance de l’Autriche, et qu’on lui ait laissé prendre la Sicile qu’elle convoite, qu’aurait-elle à dire ? Si, au contraire, elle a gardé la neutralité, de quoi viendrait-elle se mêler si tard ? Une fois accompli, le fait à l’égard duquel elle se serait déclarée neutre, devient à son égard d’autant plus légitime qu’elle-même, par ses admonestations officieuses à la cour de Vienne et ses injonctions à la cour de Naples, en [192] aurait reconnu la moralité. Comment ! l’Angleterre adresse des notes à Vienne pour prier le gouvernement autrichien de changer sa politique vis-à-vis de ses sujets lombards, et elle serait fondée plus tard à se plaindre de la violation des traités et de la suprématie de la France ! Non, non : la déchéance de l’Autriche accomplie de l’autre côté des monts doit produire de ce côté-ci toutes ses conséquences. Quant à la Prusse, attendu que, sans intervenir d’une manière directe, elle aurait gardé une attitude hostile, la France tournerait immédiatement contre elle ses armes victorieuses, appelant à son aide les autres nationalités en souffrance, la Hongrie, la Bohême, la Pologne, qui sait ? l’Irlande peut-être. Que la fortune sourie, dans cette nouvelle campagne d’Iéna, à l’Empereur : et le nœud gordien de la suprématie française est encore un fois tranché sinon résolu : la France recouvre sa limite naturelle, à savoir toute la ligne du Rhin ; le roi de Prusse voudra bien se retirer de l’autre côté de l’Elbe, et l’Angleterre, ouvrant alors, mais un peu tard, ses longues paupières, se tenir tranquille, à peine d’une descente, et provisoirement d’un blocus continental.

Tout cela semble un rêve à la Pyrrhus : mais on l’a vu, ce rêve, se réaliser en quelques années ; aujourd’hui, la masse autrichienne disloquée, il pourrait se réaliser en moins de temps encore.

Et tenez, le monde est déjà à moitie battu, car il a peur. N’entendez-vous pas, du matin au soir, le monde des Intérêts s’exclamer : que la guerre est devenue impossible, que ce serait la suspension du commerce et de l’industrie, l’Europe mise en grève, l’anéantissement de toutes les valeurs ? Comme si les conquérants se souciaient des intérêts ! N’a-t-on pas fait déjà pour la Belgique, le compte des ateliers frappés de chômage, les comptoirs fermés les exploitations en souffrance, les boutiquiers près de [193] déposer leur bilan, les villes et les villages où s’arrêterait tout à coup la production, la vie ? Les Intérêts, on ne comprend plus que cela ; on ne parle d’autre chose. Eh ! bien, celui dont le cœur sera assez ferme pour contempler de sang-froid la détresse de ces Intérêts stupides et si peu respectables, en sera le maitre ; et le même motif qui aura amené la soumission des intérêts entretenant leur résignation, le grand Empire, reformé, gardé, au dehors aussi bien qu’au dedans, par l’égoïsme des intérêts, appuyé sur le scepticisme politique, ne s’écroulerait que dans une épouvantable catastrophe.

Qu’on ne dise pas : C’est de la folie, de la fureur. Napoléon III, si distingué jusqu’à ce jour par sa modération, par son flegme, est incapable de concevoir des projets atroces !

Il s’agit bien de ce que l’Empereur est capable de concevoir ou de ne pas concevoir ! Les intentions ni l’intelligence ne sont ici de rien ; l’Empereur n’a même que faire d’avoir une idée : les chose pensent pour lui, elles le commandent. Est-ce que Napoleon Ier, tout homme de génie qu’el était, sut jamais le premier mot de sa propre destinée ? Le sort en est jeté, disait-il à défenses de ses campagnes : que les destins s’accomplissent.

Napoléon III à besoin de faire la guerre, d’abord pour recouvrer l’arriéré de la campagne d’Orient… A cet égard, la fatalité qui sollicita Napoléon doit attirer d’autant plus l’attention des puissances, qu’elle revêt une apparence de droit. Nous sommes surpris que les partisans de la guerre n’aient pas fait subir cette considération. N’est-ce pas pour maintenir l’équilibre européen qu’il a fait cette expédition ? Tout le monde l’avoue. Or, deux choses ont été démontrées par la prise de Sébastopol : l’une qu’il pouvait se faire, à un moment donné, que la France fût seule à résister aux envahissements de l’empire russe ; la seconde, conséquence [194] […]

Napoléon III à besoin de faire la guerre, en second lieu, pour assurer dans sa famille, la transmission de la couronne. Il a vieilli ; déjà il a dû se donner, pour l’exercice de son pouvoir, un auxiliaire énergique, celui-là même que le sénatus-consulte de 1852 appelle, en cas de sinistre événement, à la régence. Napoléon III règne, Napoléon IV gouverne. Le vif a saisi le vif : mais ce n’est pas assez que cette saisine ; il faut illustrer la transition. Peut-être Son Altesse Impériale, chargée du ministère de l’Algérie et des Colonies, ne porte-t-elle pas sa pensée au delà d’une grande rénovation de la Péninsule ; peut-être qu’à [195] l’exemple de Louis-Philippe, ouvrant son règne par le siège d’Anvers et l’occupation d’Ancône, le prince et ses amis ne songent qu’à introduire dans les traités de 1815, seulement quant à la répartition des territoires, une modification de plus. L’Angleterre par ses notes ; les sympathies partout acquises aux Italiens, fournissent une occasion superbe : le futur régent en profite. Apres, qui vivra verra. Tout ce que nous dirons là-dessus, c’est que la tradition napoléonienne revit bien mieux accusée et bien plus forte en la personne du prince qu’en celle de l’Empereur ; c’est enfin que le gouvernement impérial, en quelques mains qu’il tombe, ne reculera pas devant cette conséquence de sa conquête.

Napoléon III à besoin de faire la guerre, enfin, parce qu’après avoir tout donné aux Compagnies, il est à bout de ficelles et de ressources ; parce qu’il n’a plus ni concessions ni garanties à offrir ; parce qu’il lui faut, pour la caste agioteuse dont il est le prince, des provinces nouvelles à exploiter et pressurer ; pour les officiers de son armée, accoutumés au lux et obérés, de l’argent ; pour sa famille, qu’il faut établir, doter, de l’argent ; pour lui-même enfin, dont la liste civile est, dit-on, fort endettée, de l’argent ; parce qu’il déjà les frais de la guerre sont faits en partie, canons, fusils, citadelles, hommes ; parce qu’en présence d’élections hostiles, il faut donner le change aux esprits, empêcher, par des considérations de salut public, l’impatience de se faire jour, pratiquer une éclaircie dans une population déjà en baisse, mais encore trop plantureuse, trop agitée ; parce qu’enfin, comme disait Barnave, la guerre donnera au gouvernement le maniement de subsides immenses,—on parle déjà d’un emprunt de 750 millions augmentera son autorité, fera taire touts les résistances. [196] Vieille politique, renouvelée des Romains, des Grecs, de tous les despotismes orientaux et occidentaux, que nous avons entendu professer, en 1848, par d’honnêtes républicains, demandant à grands cris qu’on jetât le superflu de la population sur les champs de bataille. Ah ! que l’Empereur Napoléon III doit leur paraitre un grand génie, un grand homme !

Chose étrange, que de tous les gouvernements celui qui semble jouir de l’initiative la plus absolue, de la liberté d’action la plus complète, le despotisme, soit au contraire le plus asservi aux causes fatales, le plus exposé aux coups de la fortune, et cela précisément parce qu’il rencontre moins d’obstacles à ses volontés, qu’il agit sans opposition et sans contrôle. Il a fallu dix-huit ans à la féodalité financière pour mettre à sec la royauté parlementaire de juillet ; sept années ont suffi pour ruiner l’Empire et l’acculer à la guerre. Que le gouvernement impérial permette de vérifier ses compte ; que la liste civile rende les siens ; et s’il n’est pas vrai que la disette d’argent et devenue par l’Etat aussi vive qu’elle l’était en 89, nous somme prêts à rétracter nos paroles.

Contre cette fatalité de la banqueroute, qui pèse sur le Pays et force l’Empereur à tirer le sabre, il y aurait à prendre une grande résolution : ce serait de faire volte-face, de passer sur le corps aux grandes Compagnies, de créer la démocratie industrielle, en autres termes, d’inaugurer la Révolution économique. L’Empire n’en fera rien : il est né dans la réaction, il mourra dans la réaction. Il n’a foi qu’à son étoile, feu follet qui le promène, comme le voyageur dans la nuit, à travers le marécage de la vieille politique, et finira par le jeter dans le gouffre.

Les puissances alliées, ceci n’est qu’un prévision de notre part, ne lui feront pas obstacle, ne crieront pas, [197] Casse-cou : elles n’ont pas d’autres idées que l’Empereur, pas plus d’intelligence de l’histoire, de respect du droit, que lui. Les populations, d’autre part, sont trop peu éclairées, osons le dire, trop peu vertueuses, pour contraindre les souverains à marcher. Le bourgeois dit : Que m’import qui commande, pourvu que je touche mes rentes ? Et le salarié : Que m’importe qui je serve, si ma condition ne change pas ?…

Le monde, croyons-nous, par son imbécilité même, par ses vices, est destiné à voir s’accomplir encore de grands évènements, nous voulons dire, d’immenses et absurdes calamités. L’histoire n’est jamais mieux alimentée que par les époques de dissolution, mieux servie que par la folie des princes, l’égoïsme des aristocraties, et la bêtise des masses. Pour nous, avant que les hostilités soient déclarées, nous croyons de notre droit et de notre devoir de protester, de toute la force de notre conscience, contre la campagne qui se prépare. Nous ne croyons point à l’émancipation de l’Italie par les armées impériales, pas plus que nous n’avons cru, en 1848, à l’indépendance du Saint-Père ou à la sécularisation du gouvernement romain par l’intervention de la République française ; nous n’admettons pas qu’au XIXe siècle, après la révolution française, en présence du mouvement économique, il suffise de donner à un peuple un gouvernement de son cru pour lui rendre son esprit public, sa nationalité ; nous somme convaincus que ce serait plutôt le moyen de généraliser et consolider la servitude ; nous considérons cette entreprise, soi-disant nationaliste, comme une insulte aux libertés enchaînées de la France ; nous nions que la guerre, une fois commencée, puisse et doive s’arrêter, comme celle d’Espagne en 1823, ou de Belgique en 1831, à une simple restitution de l’autonomie italienne, se réduire à un pur intérêt dynastique, à une intrigue de palais ; nous [198] soutenons qu’à d’inconséquence, d’idiotie, d’ignominie, l’expédition devra tôt ou tard, recevoir son véritable caractère, et devenir le point de départ d’une suprématie effective de la France sur le reste de l’Europe, pour ne pas dire d’une monarchie de tout l’Occident. Et nous attestons la Révolution, que telles ne sont pas les idées, telle n’est pas la mission de la France nouvelle ; que la grandeur et la félicité de notre nation n’ont rien à gagner à cette suprématie orgueilleuse, acquise au prix de torrents de sang et d’immense trésors, et qui ne pourrait se soutenir, bien peu de temps, que par la corruption et la terreur.

Quelques-uns nous accuseront de manque à nos devoirs envers la patrie, d’être les hommes de l’étranger, parce que, dans une question où la France peut se trouver en présence d’une coalition européenne, nous aurions préjugé le tort de la France. Le droit doit se taire, disent-ils, devant la patrie…

Pour nous, qui certes ne porterons pas les armes contre notre propre pays, nous disons au contraire qu’il n’y a pas de patrie contre le droit ; qu’une telle patrie est celle des brigands et des pirates, une patrie dont toute âme honnête doit tenir à honneur de s’exiler, et qu’il serait du droit des autres patries de combattre jusqu’à la mort. Mais, grâce au ciel, la France n’a jamais professé de semblables maximes : en ce moment, les ténèbres du despotisme, accumulées sur sa tête, l’empêchent seules d’y voir. Puisque, dans l’enceinte de l’Empire, la vérité ne peut plus se faire jour, que les écrits défavorables à la guerre sont déférés aux tribunaux, c’est aux Français de l’exil à parler pour leurs compatriotes ; c’est aux peuples voisins à mettre en garde, par leur clameur unanime, la nation asservie.

Au dedans, la Banqueroute, [199]

Au dehors, la Guerre :

Voilà le dernier mot de la situation que vous ont fait les aventuriers de la commandite, les flibustiers de l’agiotage. Français, acceptez-vous cette solidarité ?…


CHAPITRE XIII.

Contre-projet.

[to be transcribed]


 ÉPILOGUE.

La France souffre, c’est visible; les affaires n’y sont pas brillantes, cela se sait; elle est honteuse et elle a le cœur gros, cela se devine : on voudrait sortir de cette situation, mais le moyen ?… [209]

La France impériale est en peine: de quoi! On ne s’en douterait pas, à la voir si pompeuse : elle est pauvre.

De fausses maximes l’ont séduite ; d’absurdes terreurs out perverti sa raison. Elle a perdu ce qui la distinguait entre les nations, le sentiment de la mesure.

Dans ce pays où ‘’esprit abonde, ou le ridicule n’a pas le temps de naitre avant que la comédie s’en empare ; où les mœurs sont frugales, le génie tempéré, la langue simple et correcte ; où généralement on raisonne juste, où le style fuit l’hyperbole, où le public hait, pour ainsi dire à l’unisson, les excès et les extrêmes, où chacun fait profession de chercher le milieu en toute chose; dans ce pays de modération par excellence et d’ordre, il est arrive, chose qu’un jour tout le monde s’est abandonné à l’exagération de l’idée, à l’intempérance de la phrase, à la violence des appétits, à la furie des spéculations, à l’exorbitance des calculs. On n’a plus voulu que du gigantesque; on n’a que de prodiges; on n’a eu d’estime que pour les monstres, de foi qu’à l’impossible.

Cela a commencé par en haut: de beaux esprits ont prétendu que le faste est la véritable économie des princes; qu’un Etat bien administre doit avoir one grosse dette : qu’impôt c’est richesse; que tout ce que le parasitisme dévore profite au travailleur; que sans aristocratie le peuple mourrait de faim; qu’une nation vit surtout d’idéal, de gloire, et que la gloire ne peut jamais être trop payée. Et le Pouvoir, malgré les avertissements, les oppositions, les menaces même, le Pouvoir attirant t0ut à lui, visant a la gloire, résolu, à tout prix, de sauver Ile Pays du fléau de l’égalité, a fini par prendre un développement hors de proportion avec ses ressources. On a voulu ravoir, et l’on a eu, un gros budget, une grosse liste civile, un nombreux personnel, une armée formidable, et une dette superbe. On s’est moque de la modestie républicaine : à [210] sa place, une cour splendide, de hauts dignitaires, de grands commandements, de gros traitements, la police quadruplée, et le Pouvoir fort. Les travaux de l’Etat et les devis, tout a été conçu sur ce patron hors mesure; de vastes casernes, de grandes roules stratégiques, des monuments babyloniens, des palais néroniens, des constructions titaniques. Dans Paris, ville de marbre et d’or, les rues ont été changées en boulevards, les boulevards en places publiques. On a fait des éclaircies qui refoulent la population laborieuse jusqu’à la ligne des forts détachés, devenus tout à l’heure des corps de garde de barrières. A une pareille capitale, il faut l’Europe tributaire : sans quoi l’Empire,—nous ne disons plus la Monarchie,—croule sur ses cadres. Aussi, tiens-toi bien, vieille Autriche; prend garde a toi, Albion! A nous le Rhin et le Zwyderzée; à nous l’Alpe jusqu’au Po; à nous la montagne pyrénéenne jusqu’à l’Èbre. La reste à nos grands vassaux, rois, princes, ducs, comtes, barons, margraves et burgraves.

Ce système d’économie politique à la Louis XIV a tout entrainé, mœurs, idées, sentiments. Chacun a exhaussé son point de vue, élargi son horizon, tendu son ambition, doublé, triplé, décuplé sa mise de fonds, agrandi d’autant son existence. Grande chère, grosse dépense, luxe inouï, fureur de plaisir; le chef de bureau mène un train de ministre; la femme de l’employé à 800 francs, porte des paniers. L’égoïsme s’exalte jusqu’à la férocité, le scepticisme jusqu’à l’impudence; la spéculation chasse le travail; la dignité chez l’homme, la chasteté chez la femme, vertus improductives, s’abiment dans une commune prostitution.

Pour assouvir des appétits si énergiques, il a fallu monter les affaires sur une échelle plus haute que celle de Jacob: on n’a plus rêvé que millions et milliards, grandes compagnies, concessions de quatre-vingt-dix-neuf [211] ans, grosses subventions, gros monopoles, gros dividendes, gros appointements, grosses pensions, grosses et surtout rapides fortunes.

A quoi est-on parvenu ?

Chose aisée à prévoir, mais que personne n’a prévue, tant la passion était vive, c’est que, tout le monde éprouvant le besoin de gagner gros et vite, et les hommes restant ce qu’ils étaient, la population et le sol demeurant les mêmes, la valeur produit ne pouvait être en proportion de la valeur engagée, et tout a augmenté de prix à la fois. On a eu donc les tarifs élevés, les loyers chers, le pain et le vin chers, la viande chère; le travail lui-même, par la désertion d’un si grand nombre de spéculateurs, d’inventeurs, de créateurs, de fondateurs, d’organisateurs, d’escompteurs, d’agioteurs, d’entremetteurs, le travail est devenu insuffisant, de mauvaise qualité, et cher. On est arrivé ainsi, par la hausse générale, au déficit, à la disette, à la pénurie générale.

Aussi, voyez : la haute bourgeoisie, tout en se gorgeant, maigrit, tourne à l’hydropisie ; la classe moyenne s’endette, passe, d’un mouvement continu, a l’état de failli; le peuple se démoralise et s’étiole. En dépit des excitations de la Bourse et des exemples du Pouvoir, les restent éternellement calmes, mot honnête, inventé par la presse agioteuse, pour dire misérables. Paris a vu, le 1er janvier, surgir sur ses boulevards trente mille boutiques pour lui vendre… des étrennes. Le plus grand article du commerce parisien dans ces deux dernières années a été celui des crinolines, d’abord en crin, puis en ficelle, puis en acier, toutes brevetées, médaillées, à l’abri de la contrefaçon, sinon de la concurrence. Les commandes allaient par 300 douzaines à la fois. Quel siècle que celui où la principale occupation des hommes est de grossit les fesses des femmes! Il est clair que depuis sept ans le Pays, comme le Gouvernement [212] a les yeux plus grands que le ventre: en cela consiste sa maladie.

. . . . . . . . La chétive pécore

S’enfla si bien qu’elle creva.

Nous en avons dit le principe, décrit les phases, indique le traitement. Cela peut s’appeler la Mystification de la Cupidité, qui commence par l’agiotage érigé en institution (loi de 1842); se poursuit par l’escroquerie, devenue, à l’aide d’une presse complice, inviolable; se soutient par les subventions et garanties de l’Etat, les prorogations de baux, fusions, etc.; se dissimule par la guerre, et finit par la banqueroute, à moins qu’on n’en revienne à temps par le Droit et la Liberté.

—–

Notre but est d’apprendre au peuple, dans une série de publications dont nous donnons aujourd’hui le spécimen, à connaître, par l’observation des phénomènes, et à l’aide de la lumière que tout homme porte dans sa conscience, la raison et la déraison des choses; a se former ainsi, sur tous les objets de la nature el de la société qui l’intéressent le plus, un ensemble d’idées justes. et pour toutes les circonstances ou la liberté intervient, des principes d’action qui ne l’égarent pas : en quoi consiste toute la philosophie.

Dans un prochain numéro, nous chercherons la raison d’existence de l’Empire et sa fin, après la leçon d’économie politique, la leçon d’histoire.

Nous dirons en même temps ce que nous entendons par Philosophie populaire.

 

Comments Off on Comment les affaires vont en France (excerpts) (1859)

Filed under How Business Goes in France, Napoléon III, war and peace

Notes on “Comment les affaires vont en France et pourquoi nous aurons la guerre”

Comment les affaires vont en France et pourquoi nous aurons la guerre

NOTES:

___________________

Les cinq sous l’Empire

By Alfred Darimon

226-227

Today I received the visit of G. [1], who has come on the part of Proudhon to make me a rather original proposition.

Proudhon is in the course of composing a booklet that bears this title: Comment les affaires vont en France et pourquoi nous aurons la guerre.

Several sheets of that booklet are already composed; it will be put on sale in a few days. It is a question of getting it into France and here is the means that Proudhon has invented:

The deputies of the opposition would address to the publisher in Brussels a request for 267 copies, destined to be distributed to the 267 members of the legislative body.

It is unlikely, according to Proudhon, that the interior minister would dare stop at the border and prevent from arriving at the address of the deputies a booklet with the character of a historical document. If he took such a measure, one of the deputies would appeal to the government and demand the reason for that arbitrary act. From that, uproar, scandal, etc.

I responded to G. that, for my part, I was ready to do what Proudhon asked; that if I could judge by the dispositions of the majority, his booklet would be well received; but that very certainly the 267 copies would be confiscated at the border and that they would not even do me the honor of informing me of the sending and the seizure.

That if I was notified in good time, there was not any opening in the rules of the legislative body for a public complaint. The right of interpellation does not exist, and to have a complaint heard, we would be obliged to await a late occasion, the discussion of the budget of the Ministry of the Interior, for example.

The deputies, in fact, enjoy no privilege. Booklets addressed to them are subject to all the police regulations. They would not hesitate to apply them to us in all their rigor.

I have spoke of the proposition to our colleagues on the left. They are inclined to accept it; but they fear, like me, that the parcel would not reach them.

[1] Perhaps Georges Dûchene, who was involved in the composition of the work in question.

___________________

Letter to Gouvernet, January 22, 1859

In eight days, the Belgian press will announce, by way of a reply to the imperial court, the following booklet:

Comment les affaires vont en France, et pourquoi nous aurons la guerre.

What do you think of that title? It seems to me of a nature to pique the curiosity. Say nothing of it yet. I have not spoken of it to my friend Chaudey, or to anyone. If the English and Austrians only acknowledge me as a utopia, the democracy also wants nothing to do with me; it has written that I would be a prophetess Cassandra.

Nevertheless, my booklet will appear in Germany almost as soon as in France, and I will write to London for a translator. I give you my hand,

P.-J. Proudhon.

___________________

The title “Comment les affaires vont en France” also appears as a section title in Napoléon III, Chapter XVI.

Comments Off on Notes on “Comment les affaires vont en France et pourquoi nous aurons la guerre”

Filed under How Business Goes in France, Notes