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Ms. 2847 — Theory of Property

[…]

[36]

Give an exact, firm analysis of all my critiques,

  • Ist Memoir, 1840
  • 2nd Memoir, 1841
  • 3rd Memoir, 1842
  • Creation of Order, 1843
  • Economic Contradictions, 1845
  • Le Peuple, etc., etc., 1848-1852
  • Justice, liv. V., 1858
  • Taxation, 1860
  • Literary Property, 1862

Make this summary as interesting as possible par la hauteur de la question, the strength of the critique, the movement of my mind.

Recall the refutations of Mms. Thiers, Troplong, Sudre, etc.

Say and repeat that this critique is indestructible in itself, apart from a single hypothesis, (which I will make known soon) ;

That, in fact, Property is inadmissible from the point of view of communal, Slavic, Germanic, or Arabic right; and that in fact is has been condemned by it;

That it is equally inadmissible in the Christian or ecclesiastic theory, which condemns it;

That it is once again inadmissible in the feudal system, which subordinates all the possessions, and opposes fief to it;

That it has been condemned by the Latin authors as contrary to Roman liberty and nationality; latifundia perdidere Italiam ;

That, finally, it is inadmissible in the system of political centralization; that from this point of view as well it has only been tolerated by ROBESPIERRE, and that it is still rejected today, with reason, by the Jacobins.

There is only one point of view from which property can be accepted: it is the one that, recognizing that man possesses Justice, within himself, making him sovereign and upholder of justice, consequently awards him property, and knows no possible political order but federation.

Thus I will fortify all my earlier criticisms with considerations of history and politics;, and show in the end that if property is a truth, this can only be on one condition: that the principles of Immanent Justice, Individual Sovereignty and Federation are accepted.

Thus, three parts.

  1. critique of the idea in itself;
  2. Incompatibility with all the known systems;
  3. Federalist Harmony or Conciliation.

Property is as incompatible with the Empire or the Republic one and indivisible, as communal autonomy itself.

[…]

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Ms. 2847 — Théorie de la propriété

[…]

[36]

Donner une analyse exacte et ferme de toutes mes critiques,

  • Ier Mémoire, 1840
  • 2e Mémoire, 1841
  • 3e Mémoire, 1842
  • Création de l’ordre, 1843
  • Contradictions économiques, 1845
  • Le Peuple, etc., etc., 1848-1852
  • De la Justice, liv. V., 1858
  • De l’impôt, 1860
  • De la propriété littéraire, 1862

Rendre ce résumé aussi intéressant que possible par la hauteur de la question, la force de la critique, le mouvement de mon esprit.

Rappeler les réfutations de Mms. Thiers, Troplong, Sudre, etc.

Dire et répéter que cette critique est en elle-même indestructible hors une seule hypothèse, (que je ferai bientôt connaître.) ;

Qu’en effet, la Propriété est inadmissible au point de vue du droit communal, slave, germanique, arabe ; et qu’en effet elle a été condamnée ;

Qu’elle est également inadmissible dans la théorie chrétienne ou ecclésiastique, qui la condamne ;

Qu’elle l’est de nouveau dans le système féodal, qui subalternise toutes les possessions, et lui oppose le fief ;

Qu’elle a été condamnée par les auteurs latins comme contraire à la liberté et à la nationalité romaines ; latifundia perdidere Italiam ;

Qu’elle est inadmissible enfin dans le système de centralisation politique, et qu’à ce point de vue encore elle a été seulement tolérée par ROBESPIERRE, et elle est encore aujourd’hui repoussée, avec raison, par les Jacobins.

Il n’y a qu’un point de vue où la propriété se puisse admettre : c’est celui qui, reconnaissant que l’homme possède de son fonds la Justice, le faisant souverain et justicier, lui adjuge en conséquence la propriété, et ne connaît d’ordre politique possible que la fédération.

Ainsi je vais consolider toute ma critique antérieure par des considérations d’histoire et de politique ; et montrer à la fin que si la propriété est une vérité, ce ne peut être qu’à une condition, c’est que les principes de Justice immanente, de Souveraineté individuelle et de Fédération soient admis.

Donc, trois parties.

  1. critique de l’idée en soi ;
  2. Incompatibilité avec tous les systèmes connus ;
  3. Harmonie ou Conciliation fédéraliste.

La propriété est aussi incompatible avec l’Empire ou la République une et indivisible, que l’autonomie communale elle-même.

[…]

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Ms. 2834 — Pologne. Les Principes

[32]

Chapitre II.

L’Etat.

Transition : Que l’idée d’une spontanéité dans la nation, conduit à celle d’une existence réelle et concrète de l’Etat.—Théorie idéaliste et théorie réaliste de l’Etat : principe de collectivité.—La politique, de subjective, artificielle et immorale qu’elle est dans le premier cas, devient objective, juridique et scientifique.—Application à l’histoire : critique de jacobinisme.—Nouvelle conclusion contre les Polonais.

§1.—La spontanéité admise dans la nation fait suppose la réalité de l’Etat.

Au chapitre précédent, nous avons posé un principe dont la négation comme l’affirmation conduit aux conséquences les plus graves. Ce principe est celui d’une spontanéité collective, analogue à la spontanéité individuelle. Si la nation n’a pas en soi d’autre spontanéité que celle qui se remarque en chaque individu, si, par conséquence, la idées qui la requirent, les institutions qui elle se donne, l’organisme dont elle s’a [vie], lui viennent d’une initiation supérieure ou étrangère, ou si ce sont de simples conventions, la gouvernement se réduit à une pur automatisme, et la nation, considérée comme corps politique, perd toute moralité et toute dignité. Au contraire si la nation tient ses idées, et ses formes, d’elle-même ; si, par une vitalité intérieure, elle produit sa constitution, etc. ; elle prend un caractère de personnalité et de moralité que la rend, comme l’individu, inviolable. C’est ainsi que, dès la premier pas, nous nous [33] sommes affranchis, d’une par, du matérialisme vulgaire, qui dans les sociétés ne voit que des masses ; de l’autre, du surnaturalisme et de théologie, qui attribuent les lois et les idées à la révélation.

Mais la principe d’un spontanéité immanente à la nation, cause première de son organisation politique, et qui se traduit au dehors par l’Etat, suppose que la nation et l’Etat ne sont pas de purs mots, des ombres vaines, comme la loi que conçoit la première et qu’édicte la second. Comment prêter des facultés, des idées, au néant ? Il y a ici quelque chose d’obscur, qu’il import d’éclaircir. Quand nous parler des nations et des états, comme de choses que existent de leur spontanéité, de leurs idées, de leur constitution, de leur puissance, etc., parlons-nous par figure, ou entendons-nous designer des réalités ? Dans une étude sérieuse, ceci un besoin d’explication. Trop [aigrement] nous nous payons de métaphores et hypothèses : où commence ici la vérité, où s’arrête la fiction ? La Pologne pleure sa nationalité perdue ; depuis quatre-vingt-dix ans retentit, aux quatre coins de l’Europe, la lamentation polonaise. Selon nous, et selon le sentiment universel, cette nationalité n’est pas une illusion, un caprice ; mais comment l’établir ? Il est grandement temps, et pour l’homme de science, et pour le progrès de la lois du publique, et pour la sécurité des nations, de sortir aussi de l’abstraction et du sous-entendre.

Tout être, dit l’ontologie, e compose essentiellement de deux choses, la matière et la forme. Chacune de ces choses se distingue parfaitement de l’autre, et bien qu’elles n’existent pas, ne se conçoivent même pas l’une sans l’autre, on ne peut pas dire, ni de celle-ci, ni de celle-là, que c’est un simple mot, un signe, un rien. La plénitude de [34] l’être résulte de leur union : comment deux riens produiraient-ils quelque chose !…

Ceci devient plus sensible encore par l’observation suivante. Si nous concevons, d’après tout ce qui a été dit précédemment au sujet de l’existence politique, la nation comme matière ; l’état or l’organisme sera la forme : les deux réunis, la nation et l’état, que nous distinguons parfaitement l’un d’autre, puisque jusqu’à certain point nous en venons a les séparer, formèrent l’être politique, complète, réel, manifesté, pour ainsi dire, en corps et en âme.

Mais reste à savoir encore si tout cette n’est pas un échafaudage d’abstractions, une construction métaphysique, algébrique de notre entendement, mais dépourvue, en fait, de toute réalité objective ; si par conséquent, alors que nous nous imaginons faire de la politique positive, de la science d’observation, nous ne sommes pas toujours des poètes, des artistes.

C’est à la solution de ce problème que nous allons nous attacher.

§2.—Théorie idéaliste de l’Etat.

Dans une revue qu’il est inutile que je nomme, je [lisais] dernièrement la définition suivante du gouvernement: Le gouvernement est un système se garanties pour la liberté individuelle.

On reconnaît à cette définition l’Ecole, en grande faveur aujourd’hui, qui généralisant outre mesure la fameux Laissez faire, laissez passer des économistes, tend à réduire la Politique, l’Economie politique, et la philosophie de l’histoire avec elles, à une seul terme, la Liberté; école qui, par conséquent, nie la réalité de la nation et de l’Etat, puisqu’elle n’en tient nul compte, et qu’elle agit comme si ces deux mots désignaient des entités, [35] des choses de convention, mais qui en réalité n’existent pas.

Rien de plus séduisant au premier abord que cette théorie; rien aussi de plus simple. C’est une de ces idées qui ont l’avantage d’emporter d’emblée l’adhésion du commun des esprits dont le défaut n’est pas de faire des distinctions, comme le veut Descartes, et de demander des explications. Le Système de la Liberté, si on peut appeler système le Faire que voudras de Rabelais, aurait du moins l’avantage de ne pas exiger de longues études; et, comme en [Amérique], la premier venu posant sa candidature à la Présidence pourrait s’improviser homme d’Etat. On saurait Politique, Economie politique, le Droit, l’administration et tout ce qui l’ensuit, par cela seul qu’on aurait une volonté, et qu’on ferait partie du corps social: il suffirait d’affirmer et de pratiquer la liberté. Écarter ce qui gêne la liberté, rechercher ce que la favorise, tel serait le dernier mot de la science, le nec plus ultra de l’ordre social. Tout ce qu’ont débité sur cette matière [entre] les philosophes, les historiens, les publicistes, devrait considéré comme nul de soi et non avenue. Au fond, il faut dire que les transactions humaines, ayant pour principe la liberté, pour moyen la liberté, pour fin la liberté, ne reconnaissent par de règles.

Cette manière, on ne peut plus commode, de concevoir la société, jouissent en ce moment d’une certaine faveur, en raison de la fatigue des esprits et de l’hébétude des consciences, on me permettra m’y arrêter un instant.

Par système de garanties on entend l’ensemble des promesses librement échangés entre les citoyens, ou censées l’être, de se protéger mutuellement contre toute injustice, comme aussi de contribuer, chacun selon ses moyens, à toute œuvre que réclame le commun intérêt. C’est ce que l’on appelle convention, pacte, ou contrat social. Ce pacte est essentiellement modifiable, révocable, à la volonté des parties. L’association ainsi formée prend le nom de cité ou État. Le mot de gouvernement a deux sens: c’est, tantôt le personnel chargé, par délégation des citoyens, [36] de pourvoir à l’exécution du pacte, tantôt le fonctionnement même de ce personnel. Le chef de ce personnel dit maire (major), bourgmestre, prince, roi, empereur, président, etc., selon l’importance de l’emploi, et la figure que doit faire le titulaire.

Ce qu’il importe de remarquer ici, c’est que l’Etat, ainsi entendre, n’est rien de réel; c’est, comme on l’a fort bien dit, un être de raison, une idéalité, une fiction. Toute sa valeur est dans le pacte; et comme le pacte est chose essentiellement abstraite, conventionnelle, arbitraire, révocable, modifiable et renouvelable, selon le convenance et le bon plaisir des intéressés, il s’ensuit: 1° en théorie, que le politique, basée sur une convention libre, serait parfaite, si elle n’imposait de sacrifice et d’obligation en personne, en autres termes, si elle pouvait se passer même de convention, ce qui dans l’hypothèse est absurde; 2° en pratique, et attendu la double impossibilité de ne rien exiger de personne et de contenter tout le monde, que le Gouvernement, contrairement à son principe libéral, incline fatalement à l’autorité et que la nation n’est jamais plus près du despotisme que longue, partant de l’idée d’un prétendu contrat social, et gênée par les prescriptions du législateur autant que par les omissions, elle se met à réclamer, à tout propos, la révision du contrat, ce qui devient contradictoire. L’histoire prouve la justesse de cette critique: deux fois, depuis soixante-dix ans, ou a un la liberté française, grâce à cet idéalisme gouvernemental, se résoudre en despotisme; et, chose remarquable, ce ne sont pas le libéraux que ont été les moins empressés à se rallier au despote. En Pologne, c’a été bien pis: là, on peut dire que l’idéalisme politique a règnes dans sa plénitude; là, le besoin, et la mains de reformer [37] étaient devenues un prurit chronique; mais tandis qu’en France la vie de l’Etat semble se soutenir par une transition perpétuelle de la liberté au despotisme, et du despotisme à la liberté, en Pologne, la théorie de l’Etat libre et conventionnel à conduit la nation à une immobilité absolue, que n’a fini que par la conquête de l’étranger.

[[Marginal note, p. 36 : Il faudra changer ce mot de pacte qui pouvait donner lieu à un confusion ; le système [   ] étant fondé sur un pacte de fédération.]]

Ainsi, sans rejeter d’une manière péremptoire la donnée de l’école libérale, nous sommes en droit, de parle raisonnement et l’expérience, de déclarer cette donnée insuffisante, incapable par elle-même de fonder l’ordre, de protéger les intérêts de donner corps et consistance à la société, et de rendre raison de l’histoire.–Il ne suit point delà, faut-il le se dire?, que nous devions exclure la liberté de la politique, à Dieu ne plaise! Ce serait comme si, en physiologie, on prétendait nier la vie de relations, parce qu’elle ne rend pas raison des phénomènes de la vie organique et que seule, elle ne suffit point à l’existence de l’animal. Cela signifie simplement que la liberté, à elle seule, ne saurait créer la société; qu’elle n’en forme pas la base ni le lien, n’en donne point la raison; bien plus, qu’elle est impuissante à se garantie elle-même. La liberté, dans laquelle certains esprits croient trouver moyen et réponse à tout, est impuissante à fonder la liberté.

La théorie du contrat social, est donc incomplète, partant fausse; et la politique qu’elle engendre, anti-scientifique, extra-juridique, hors nature, toute de fantaisie et de personnalité, cette politique, dis-je, c’est immorale au fond, Rousseau et Machiavel sont d’accord. La démocratie de l’un est la tyrannie de l’autre reposant sur le même [38] fondement. Le parti jacobin, qui, dans son horreur du bon plaisir s’est attaché à la théorie du citoyen de Genève, est constamment arrivé, par cette théorie, au régime de bon plaisir. L’Italie unitaire y court ; l’Amérique anti-esclavagiste est dans la même voie. De même que l’Économie politique about fatalement, par le laissez faire, laissez passer, à l’exploitation de l’homme et au paupérisme, ainsi la politique retourne, par le Contrat Social, à l’enchainement des libertés. Des deux cotes de la contradiction est flagrante. Sans doute, il faut que la souveraineté de l’homme et du citoyen soit assurée, et rendue effective, il faut que, par la Constitution de l’État, l’individu devienne de plus en plus libre, cent fois plus libre qu’il n’était à l’état de nature ; il faut, dis-je, le plus qu’il se peut, provoquer l’initiative individuelle, et laisser faire, laisser passer. Je retiens toutes ces utiles et fécondes maximes : mais je constate que pour en obtenir la réalisation, il faut autre chose encore que de la liberté.

§3.—Théorie réaliste de l’État. Principe de collectivité.

L’homme ne parvient à la pleine intelligence des choses qu’en épuisent successivement toutes les hypothèses produites pour leur explication. Appliquons à la société ce principe des sciences naturelles. Puisque la supposition d’un état conventionnel, idéal, fictif est impuissant à fonder l’ordre politique, que toujours elle a trahir les espérances qu’elle avait fait concevoir, le moment sembles venu, non d’écarter tout à fait cette supposition, puisque nous ne saurions, à aucune prix, éliminer la liberté, mais de la compléter, de l’éclairer, par une autre hypothèse, qui fait l’opposé de la première.

[39] Lorsque l’on considère que l’État, dans lequel Rousseau, Machiavel et leurs adeptes n’ont vu qu’une conception de l’entendement, implique dans sa définition, dans ses opérations, dans le rapport de ses fonctions, tout un système de données organiques, matérielles, lorsqu’ensuite on découvre dans cet organisme une puissance d’action, des tendances, des passions, des idées, qui ne se montrent pas les même dans l’individu, et qu’on ne saurait attribuer uniquement à la personnalité du prince et ses agents ; lorsque indépendamment de l’initiative des fonctionnaires, on voit ce prétendu être de raison donner des signes de vie, de réaction, d’autonomie comme s’il était doué d’une âme intelligente, libre et responsable; se fortifier, se développer et s’accroître tout à la fois par juxtaposition, par intussusception, par organisation; souffrir, comme s’il était affecté de paralysie, d’hydrophobie ou de gangrène; décliner enfin, et quelque fois périr sans qu’aucun secours, ni du dehors, ni du dedans puisse se sauver; lors, dis-je, qu’on réfléchit sur toutes ces choses, on est amené à se dire que cette idéalité pourrait bien être une réalité d’ordre supérieure, soumise à des lois propres; on s’avoue que l’Etat s’est pas seulement une fiction du libre arbitre, mais une création positive, sans laquelle la nature, antérieurement à la liberté, intervient au moins pour moitié; qu’ainsi la politique n’est pas seulement affaire de prudence et d’art, mais objet de science, qu’à ce nouveau point de vue, bien plus qu’à lui de la liberté, elle répugne au bon plaisir, en sorte que le ministère de l’homme d’état, alors même qu’il agit dans la plénitude de son initiative, doit s’assimiler, no plus au rôle du spéculateur et de l’artiste, mais à celui du médecin, [40] du navigateur, de l’agronome.

Mais où trouver, direz-vous, comment constater, saisir, cette objectivité de l’Etat? La théorie, démontrée insuffisante, de l’idéalisme politique, nous a suggéré l’essai de la théorie contraire. Il s’agit maintenant de démontrer la vérité de ce réalisme, faut de quoi nous demeurons toujours dans l’hypothèse, dans l’utopie.

À cet égard, l’embarras que nous éprouvons vient de l’illusion de nos sens. Nous oublions que toute existence est soumise à une double lois, unité et collectivité; dès que nous ne saisissons plus le lien que unit les parties, et qu’elles cessent de nous paraître en contact, nous nions l’être; et quand par hasard, au moyen d’une addition, nous revenons à l’idée du tout, nous appelons ce tout une abstraction. C’est un faux jugement, que je vais tacher de reformer, pour jamais.

Tout le monde sait, d’après le témoignage des physiciens, que dans les corps les plus denses il y a plus de vide que de plein; que les molécules dont ces corps sont composés ne sont pas en contact; qu’elles sont unie seulement par leurs atmosphères, en sorte qu’un caillou, une globe de plomb ou d’ivoire, si nous faisons abstraction de la force d’attraction, ou de collectivité, que les soutient, ne doit point être considéré comme un corps réel, mais comme un agrégat de particules insaisissables dans leur simplicité. Ces particules, ou atômes, auraient seules la réalité; quant à l’agrégat, à ce que mous appelons corps, ce serait, comme l’état des libéraux idéalistes, une abstraction. Mais qu’est-ce qu’un atôme, une être indivisible, insécable, au dessous de toute dimension, forme et quantité? Qu’est-ce que la matière en soi, la substance en soi, la force en soi?… Ici, s’arrête la science, en [41] même temps que l’observation ; il y en plus, ce atome, auquel nous avons attribué tout à l’heure, à l’exclusion de l’agrégat, le privilège de la réalité, n’est plus du domaine de la physique, il appartient à la métaphysique ; et la preuve, c’est que tout raisonnement qu’on essaierait de faire sur les atomes implique antinomie, contradiction. L’atome, chose étrange, sort, quant a nous du moins, du réel pour tomber dans l’idéal ; celui-là seul qui peut se dire Absolu, Dieu, peut compter, peser, mesurer les atomes ; dire s’ils sont quelque chose ou rien. Force nous est donc de revenir sur nos pas, et de dire que cela seul existe qui tombe sous les sens donne prise à l’imagination et a la raison, c’est-à-dire qui posséder l’étendue la formes, la force et la divisibilité. L’idée d’agrégat, devient ainsi inséparable de la notion de l’être, que nous pouvons définir, dans l’ordre de la science positive, un groupe. [1]

[[ [1] Voir Philosophie du progrès, Bruxelles, 1856, 1 vol. ]]

Ce que nous venons de dire des corps inorganisés, nous devons le dire à plus fort raison des corps vivants : une plante, un animal, une homme—que nous qualifions à juste titre d’individus, parce qu’ils possèdent, à un degré plus élevé que les corps bruts, l’unité, et qu’on les détruit de fond en comble en les divisant,—ne sont pas seulement des unités ce sont aussi des collectivités. Ce qu’on appelle, si je ne me trompe, épigénèse en physiologie, et qui indique la formation simultanée et distincte des organes dans l’embryon, en est une preuve. L’homme est une synthèse, comme le cristal, plus compliquée seulement que le cristal….

De tout cela résulte cette conséquence, qui ai premier abord semble contradictoire ; [42] c’est que la séparation des parties n’est pas une raison de nier le lien invisible qui, les unissant, en fait un groupe, un véritable être, d’ordre diffèrent ou supérieur ; et réciproquement que la force de centralisation que apparaît en certains organismes, et que nous appelons âme ou esprit, n’est pas une raison d’en nier l’origine composite. En sorte que l’unité ou individuation de l’être est ne raison directe de la composition et qu’on peut dire que sans l’être, de même que dans la grandeur, la force, et tous les attributs de l’être, il y a des degrés.

Tirons maintenant, pour la question qui nous occupe, la conclusion de ce principe.

Si, comme nous venons de l’établir, la séparation ou distinction des parties n’empêche pas la [réalité], et qui plus est, l’individualité de l’être ; si l’individualité la plus énergique au contraire est la résultante d’une composition, on concevra qu’un essaim d’abeilles, distinguées en reines, boudons et ouvrières, c’est-à-dire, en organe, séparés mais complémentaires les uns des autres, puisse être considéré comme un animal collectif, ou bien, en retournant l’expression, comme une collectivité vivante organisée, formée d’individualités elles-mêmes organisée ou collectivisée ; que cette collectivité agisse sous une impulsion d’ensemble, impossible à démêler dans le fourmillement de la ruche, mais dont le pensée unitaire n’en éclate pas moins à l’œuvre ; que cette petite république enveloppe dans sa destinée celle de toutes les abeilles, ce qui n’empêche pas chacune de ces dernière, au moment même où elle travaille pour le compte et d’après l’idée de la communauté, de suivre son impulsion particulière, et de jouir d’une large indépendance. [43]

On concevra de même que l’homme et la femme, si parfaitement distincts et séparés comme personnes intelligents, morales, libres, responsables, ne forment cependant par nature et destination qu’un tout unique, caro una, lequel tout se réalise par le mariage. Or, ce qui est vrai du couple, l’est aussi, quoique à un moindre degré, de la famille, de la tribu, de la corporation, etc. Pas n’est besoin d’une grande puissance de généralisation pour comprendre ces choses: il suffit de regarder, que dis-je? il suffit de sentir. Quiconque a aimé et possédé qu’il est un moment où la personnalité s’évanouit dans l’union; où l’on se sent transformé en un autre être: je sais tel homme à qui l’évanouissement de la personnalité est justement ce qui rend l’amour et la mariage antipathique.

Quand nous voyons, dans les êtres dont l’individualité est la plus prononcée, la constitution être toujours [séparatiste]; quand nous voyons l’organe conserver toujours, relativement à l’animal, comme celui-ci relativement au groupe dont il fait partie, une certaine indépendance, une vie propre; par exemple la tête ou les pattes repousser après l’amputation: pouvons-nous reconnaître cette loi du groupement, base de toute ontologie positive, qui proportionne l’individuation à la composition, et fait surgir toute réalité de l’union intime de deux termes contraires, unité et collectivité, individu et groupe? La seule différence entre les êtres, qu’il faut nous accoutumer à regarder tous désormais comme des groupes, c’est que, selon la complication et la perfection de l’organisme, les différentes parties du tout sont plus ou moins solidaires, et qu’en raison de cette solidarité, plus ou moins grande, l’unité, la personnalité, l’autonomie, se montre plus ou moins énergique. [44]

§4.—L’Etat, ou la société organisée, est la plus haute réalisation qui existe dans l’histoire.

Soit d’once que l’on assimile la collectivité humaine à une groupe formé d’individus diversement organisés et complémentaires les uns des autres, tel que le couple matrimonial ou la ruche; soit qu’on le compare à l’animal même, dont les organes, bien que spécialisés, exerçant des fonctions différentes sont dans un dépendance réciproque et une solidarité plus grandes encore: toujours est-il que, d’après ces notions élémentaires de physique et de zoologie, la séparation des parties n’est point un motif suffisant de nier le réalité, et s’il s’agit d’un groupe d’êtres vivants, la personnalité de l’être; qu’au contraire tout être réel même le plus individualisé, le plus personnel, le plus intelligent, le plus libre, doit être, à priori, considéré comme un groupe; que c’est le plus ou le moins de séparation organique qui fait le supériorité ou l’infériorité des existences; et qu’une fois ce principe d’unité collective ou de collectivité unitaire admis, il ne serte plus qu’à examiner, non plus si telle agglomération de créatures plus ou moins semblables, homogènes, analogues, ou simplement en rapport, est un être réel, la chose n’est plus douteuse; mais comment, d’après quelles lois, à quelle fin il existe.

Ces notions changent complètement l’idée qu’on la fait du gouvernement des sociétés et de leur histoire, d’après l’école idéaliste. Elles nous font envisager la politique, non plus seulement comme une intrigue à haute puissance, effet de a passion que Fourier appelait cabaliste, mais comme une branche de l’histoire naturelle, ce qui revient à dire, comme on le verra plus tard, un développement organique du droit; nous saisons d’emblée cette vérité capitale, que si, dans un État, par une cause quelconque, les lois de la vie collective sont obstinément, systématiquement violées, c’est [45] en vain que les ministres ou représentantes de la république emploieront tout ce qu’ils possèdent de génie, de patriotisme et d’éloquence à gouverner l’Etat: la société ne subsistera pas; le groupe politique tombera en dissolution, et, tôt ou tard, ses éléments seront absorbés par une force étranger.

Et voilà aussi ce que rend la perte de l’autonomie dans une nation si pénible. L’homme en communion avec ses semblables se sent vivre d’une double vie, d’abord, en tant qu’individu ; puis comme membre d’un groupe. Il se sent anime d’un double esprit, il a conscience d’une double énergie, selon qu’il trouve ses moyens en lui-même ou qu’il les emprunte à la communauté. Séquestrez cet homme, retranchez-le de la communion, ôtez-lui la patrie, son existence est désolée ; combien plus amère encore s’il est forcé avec tous son peuple de subir la loi du dehors. Ce n’est donc chose indifférente pour un nation de se gouverner elle-même, d’après une institution qu’elle sent donnée, et qui est l’expression de sa nature, ou de subir la discipline d’une maitre, qui ne consulte que sa sûreté et son intérêt. La privation de l’autonomie n’est pas un simple déni de justice : elle constitue pour la nation, et pour chaque membre de la nation, une véritable diminution de l’être, une sort d’amputation des énergies morales, intellectuelles et physiques du sujet collectif et individuel.

Mais la plus déplorable de toutes les situations est quand le corps politique, divisé contre lui-même ou livré à la désorganisation, laisse les citoyens à leur propre vertu ; quand le gouvernement perverti rend aux particuliers la patrie indifférente et sale ; [46] odieuse. La Polonais, sur la terre natale ou dan l’exil, chante la liberté perdue : il a oublié ces temps où la Pologne, en proie à la consomption et à l’anarchie, repoussant une dictature que n’eût pu la sauver que par le sacrifice de tout ce qu’elle avait cru et adoré ; insupportable à elle-même maudissant ses réformateurs, se précipitait dans les bras de l’étranger.

Complétons donc la théorie idéaliste, et disons :

L’Etat n’est pas seulement une fiction du législateur, une convention écrite sur la papier, divisée par chapitres et articles, servant à régler les mouvements des citoyens et le service des fonctionnaires; c’est une existence positive organisée, vivante, gouvernée par une raison intime, et dont les actes produisent en vertu de facultés immanentes; un être réel enfin, mais dont la [vice] nous échappe, comme celle des systèmes sidéraux, par son immensité et par la séparation de ses parties. L’Etat est à la fois idéalité et réalité, contrat et groupe, législation et organisme, idée et puissance, unité et collectivité, être physique et être de raison, corps et âme; une liberté, enfin, servie par des organes, et distincte de la somme des libertés qui la composent et qu’elle soutient. La réunion de ces deux points de vue donne l’idée vraie de l’Etat.

L’Etat, considérée comme être collectif et réel, n’est pas la même chose que la nation, pas plus que la statue n’est le marbre dont elle est faite, pas plus que l’animal n’est la somme des éléments qui le composent. La nation, ou le groupe humain, est la matière dont se forme le corps politique; l’Etat est la forme. [47] Les deux réunis constituent ce que l’on appelle le corps politique, le réalité le plus grande, la plus positive, le plus réalisé, qui existe dans l’Univers. L’Etat, en autres termes, est la nature organisée politiquement; mais in ne faut pas oublier que cette manière de parler, autorisée par la grammaire, et qui semble réserver la réalité à la nation, on ne faisant de l’organisation qu’un attribut, c’est-à-dire une forme, un néant, une telle façon des exprimer, dis-je, implique dans ses termes deux réalités égales. Le substances sans forme ne se conçoit pas, et portant elle est quelque chose; de même la forme sans la substance ne se conçois par davantage, et pourtant elle est aussi quelque chose. C’est ce que montre l’exemple des nations qui, ayant perdu leur autonomie, et laissé périr leur organisme, n’existent plus qu’à l’état de simples agglomérations; ce qu’implique également bien l’exemple de la statue, où il est clair que le marbre est une chose, et la forme donnée au bloc une autre chose. De même que la forme est la condition de la matière, la matière à son tour est la condition de la réforme. Le rapport est réciproque; le rôle de sujet ou d’objet et d’attribut peut leur être appliqué alternativement à toute deux. A qui soutiendrait le contraire, et prétendrait que la matière seule est réelle, et que la forme est une illusion; il serait facile de démontrer, en reprenant ses propres arguments, que dans le corps politique, la nation n’est pas plus une réalité que l’Etat, puisqu’elle n’est autre chose qu’une simple agglomération d’individus qui seule jouissent véritablement de l’existence; et semblablement que dans la statue, le marbre n’a pas plus du réalité que la forme, puisque ca n’est qu’un amas de molécules calcaire, retenue ensemble par un ciment, je veux dire par une force. Puis, après avons ainsi fait disparaître la nation et le marbre, on ferait disparaître de la même manière l’individu et le calcaire, en faisant que l’un et [48] l’autre ne sont encore que des composes, des formes: si bien que, d’analyse en analyse, on arriverait à la notion d’atome, c’est-à-dire, d’un je ne sais quoi sans étendue, sans force et sans forme, qui ne pourrait être dit ni métal, ni métalloïde, ni gaz; qui ne serait aucun des soixante ou soi soixante-dix corps réputés simples, puisque chacun de ces éléments, indépendamment de l’étendue qu’on est libre d’accorder ou de refuser à leurs dernières molécules, jouissant de propriétés nombreuses et variées, sont aussi des composés et des formes; on se trouverait, dis-je, en présence d’une inconnue à laquelle le langage peut donner tel nom qu’il lui plaira, mais qu’il ne serait toujours permis de considérer, d’après cette logique à outrance, que comme une conception métaphysique, une création de notre entendement que notre sensibilité réalise, en un mot, une hypothèse.

Devant cette réduction au néant, le sens pratique commande de revenir au arrière, et de dire simplement: L’Etre, c’est le groupe.

La réalité ou l’existence consistent donc pour nous uniquement dans la manifestation d’un groupement quelconque; la matière et la forme se résolvant ainsi, à priori, dans une définition commune; ces deux catégories devenant identiques et adéquates, nous devrons reconnaître l’être partout où se manifeste groupement, agglomération, association, composition, collectivité, synthèse, organisme, et dire en conséquence que tout ce qui nous apparaît à la fois comme multiple et lié ou combiné dans ses parties, tout ce qui présente des attributs, propriétés ou facultés distinctes, alors même que nous ne pourrions pas discerner les parties, depuis les corps simples de a chimie, et les atomes de la métaphysique, jusqu’aux systèmes sidéraux et politiques, depuis l’étincelle électrique jusqu’à l’intelligence humaine, est une réalité, un être. (1) [49]

L’Etat en général, et, comme exemple ou paradigme, la Pologne, telle est donc la réalité, encore peu connue, dont je me propose dans cet ouvrage de faire, pour ainsi dire l’autopsie, et de reconnaître les conditions principales.

§5.—Application des principes précédemment exposée à l’histoire et à la politique.

La vérité d’un principe se confirme par son application.

Rappelons d’abord l’observation que nous avons faite au §3 de ce chapitre, que la notion de l’état conventionnel, et celle de l’Etat réel, bien que contraires l’une à l’autre et pour ainsi dire antagoniques, ne s’excluent par conséquent pas cependant d’une manière absolue, et que même, dans une politique libre et vraie, elles devient se compléter mutuellement.

Mais, avant de trouver leur équilibre les deux idées entrent en lutte; elle tendent à se supplanter; chacune en son tour obtient la prépondérance, et ce n’est qu’après une longue lutte, une expérience douloureuse, et des révolutions répétées, que l’Etat finit par trouver sa juste formule et sa stabilité.

En premier lieu, au point de vue du raisonnement pur, il est certain que l’histoire et la politique prennent un caractère tout différant, suivant qu’elle s’appuient plus spécialement l’un et l’autre sur la notion de l’Etat idéal, ou sur cette de l’Etat réel.

L’historien s’abandonne-t-il de [préférence] à la première hypothèse? L’histoire devient un panorama de fantaisie, sans cause apparente, sans raison authentique et sans but; un logogryphe perpétuel, indéchiffrable. C’est un suite de phénomène que tombent accidentellement les uns sur les autres, qui tous auraient pu être autres que ce qu’ils ont été, dont la série par conséquent n’a d’autre signification que celle que nous lui prêtons nous-mêmes, en vertu des lois de notre entendement. L’esprit humain veut trouver un lieu à tout ce qu’il découvre: sous ce rapport, le langage conspire merveilleusement avec lui. Mais l’historien, qui sait cela et se méfie des équivoques de la parole et des illusions de l’esprit; à qui l’interprétation arbitraire des événements répugnes autant que l’utopie; l’historien, dis-je, à qui l’idée d’une réalité collective, régie par des lois propres, n’est pas à priori démontrée, ne peut manquer de tomber dans un scepticisme désespérant. Homme religieux, il se réfugiera dans la dogme de la Providence; matérialiste et incrédule, il aura peine à se défendre [50] d’une immoralité systématique. Le succès deviendra sa lumière et sa loi. L’histoire lors, la meilleure école des consciences, se change pour nous en une école de perdition. Expression d’une nature violente, capricieuse, incoercible, indifférente au bien et au mal, pleine de contradictions, également affranchie des principes de la logique et des préceptes de la morale, que l’on peut appeler avec autant de raison, Dieu ou Satan, et qui ne se révèle que par des impromptus et des coupes de théâtre; représentation plus ou moins dramatique de faits que l’imagination peut idéaliser et la mémoire retenir, mais qui, en dernière analyse, restent impénétrable à la raison, étranger à la justice: voilà l’histoire.

Admet-on, au contraire, cette idée d’une existence collective, conséquemment d’une vie, d’une pensée immanente dans chaque nation et dans l’humanité? L’histoire change complètement de caractère: ce sera une physiologie des nations, un biographie de l’humanité. Ici le hasard n’a plus de rôle: les principes de causalité et de finalité redevenant applicables dans de longues périodes et sur de vastes surfaces, tout a sa raison d’être; l’énigme cesse de paraître insoluble; grâce à cette même histoire dont le chaotisme faisait tout à l’heure son désespoir, la philosophie pratique peut se produire avec certitude. Si, dans la masse de faits que l’historien est appelé à recueillir et à contrôler, il s’en trouve, en grand nombre, qui paraissent tout à fait excentriques, subversif de l’ordre général, rebelles au courant qui les entraîne, l’observation démontrera promptement que ces faits sont le produit de la réaction des volontés particulières, des intérêts locaux, contre la direction et les tendances de la généralité, un effet de l’antagonisme qui entre dans les prévisions de l’histoire, et qui est la force motrice de la civilisation, et la garantie du progrès même. Le désordre apparent, momentané, [51] redevient donc ici de l’ordre; ce sera à l’historien de calculer la portée de ces perturbations, d’en prévoir la réduction, et d’en donner la formule. L’histoire n’est point une démonstration de la fatalité, pas plus qu’une exhibition du hasard: elle implique, dans ses données générales, ordre et liberté. L’appréciation du possible, comme de l’effectif, rentre dans les attributions de l’historien. Tout se paraît ainsi régulier et logique, tout se motive; si chaque fait, grand ou petit, aurait pu se passer autrement, ou ne se produire pas du tout, ce qui est le propre de la liberté, le milieu qui l’encadre devait garder sa signification et rester le même. L’histoire est aussi morale dans ses conclusions que dans ses prémisses.

Ce que nous venons de dire de l’histoire, il faut le dire à plus forte raison encore, de la politique. C’est la politique qui crée la matière première de l’histoire; et son action sur les âmes est bien autrement immédiate, bien autrement grave.

Que l’on se figure un médecin qui, pour guérir les maladies, ne tiendrait compte ni d’anatomie, ni de physiologie, ni de pathologie, ni de l’action des substances; déclarerait toute étude des êtres organisés et des minéraux inutile; prétendrait que la cause première des maladies étant occulte et immatérielle, la médication doit se borner à agir sur l’âme du malade par une sorte d’influx animique, et de pression morale; qu’en pareille affaire la volonté du thérapeute est tout, la pharmacopée rien; qui, en conséquence, imposerait les mains au patient, lui ferait des passes, disant: Je le veux, sois guéri; qui, crachant à terre ferait porter à ses clients, des scapulaires de parchemin sur lesquels il aurait écrit des mots cabalistiques, etc., etc. Ce guérisseur, faisant plus de la [52] médecin homéopathique, allopathique ou expectante, mais ce qu’on pourrait appeler de la médecine subjective, idéaliste, mystique et spirituelle, ne serait plus ni moins qu’un faiseur de miracles. Possible que ses malades ne mourussent par tour; possible même que la réaction du moral sur le physique produisît par fois des cures extraordinaires: à coup sûr, ce ne serait pas un homme de l’art. Et que diriez-vous si, parvenant à entraînée l’aveugle mal [   ], il faisait condamner au feu, comme d’abominables matérialistes, ses concurrents et ses confrères; s’il les faisait passer pour des suppôts du malin esprit, des gens sans âme, des vampires, dont il faut le hâter de purger la terre, en les brûlant et jetant leurs cendres au vent?… C’est pourtant ainsi que les peuples les moins avancés en civilisation, et parmi les civilisés toute la même ignorante, entend la médecine. Et si vous ne voyez pas auto-da-fé de médecins, c’est hélas! Que l’insuccès désolé trop souvent la thérapeutique spiritualiste, sans doute par le manque de foi des malades, et que les réalités passent eux-mêmes, jusqu’à certain point, pour succès.

Eh bien! Cet étrange médicastre est le type et le pendant du politique de la vieille école.

L’homme d’état dont l’intelligence est incapable de s’élever à le vraie notion de la loi, si bien définie par Montesquieu, le rapport des choses; qui dans la société ne [ ] qu’une multitude; dans les mœurs des préjugés ou des conventions; qui, dans les institutions d’un peuple ne sait pas [ ] ce qui vient de la spontanéité publique et ce qui est le fait de l’arbitraire gouvernemental; qui, dans le mouvements de l’histoire, n’aperçoit que des conflits de volontés, de passions ou d’intérêts; qui s’imagine que dans les affaires humaines tout dépend de l’adresse; qui prétend en conséquence gouverner les masses par la ruse, le mensonge, le charlatanisme et l’intrigue, appuyant au besoin ses roueries par la force, mais sans tenir jamais compte ni [53] de principe, ni de droits, ni de tradition, ni d’expérience: un tel homme, dis-je, ramenant tout la gouvernement au bon plaisir de sa subjectivité, n’ayant rien de l’administrateur, ni de l’économiste, ni du jurisconsulte, ni de l’historien, ne serait pas un véritable homme d’état; ce serait, comme le personnage dont je parlais tout à l’heure, un thaumaturge, un imposteur, un tyran.

Or, à la honte de notre siècle, cette odieuse espèce est encore la seule que comprenne et qu’admirer la multitude. Toute mystification émerveille le peuple; toute feinte, tout parjure, ayant pour but de tromper l’adversaire et de le réduire à composition, est sûr d’obtenir ses applaudissements. Les lettres de cachet, les transportations et exécutions sans jugements, les lois de majesté, l’état de siège, la terreur, la confiscation, ne lui répugnent pas, quand elles ont pour prétexte la raison d’état ou la salut public. La peau du lion [cousu] à la peau du renard, comme disait un ancien; un autres termes, le despotisme fourbe, immoral, assassin, tel est un fait de politique, aujourd’hui comme toujours, l’idéal populaire….

Comme je ne fais pas une galerie de portraits, je laisse au lecteur le soin de se définir à lui-même, en opposition à l’intrigant politique, le caractère de l’homme d’état.

Ainsi le raisonnement seul suffit déjà à démontrer que l’étude de l’histoire et le gouvernement des états seront tout autres, selon que l’historien et le chef de nation s’inspireront des principes de l’immanence et de la réalité collective, ou qu’ils suivront les mirages de l’idéalité. S’il est rationnel de juger un principe par ses conséquences, on peut voir déjà laquelle de deux théories mérite la palme.

Mais l’opposition que nous venons de signaler n’a pas attendu pour se [54] traduire dans les faits les déductions du philosophe ; elle se révèle dans l’histoire avec une énergie et une grandeur, qui défie tout scepticisme. La différence des deux doctrines, et leur influence sur les destinées humanitaires, est un des faits les plus considérables que doive enregistrer, dès le début, l’historiens.

Sans doute les premiers législateurs n’ont pas fait, et ne pourraient pas faire cette distinction d’une politique réelle, et d’une politique idéale. Si [ce] résultât été tenus de le faire, ils n’auraient rien établi. En toute chose la pratique passe avant la théorie ; la science positive est de notre époque, la spontanéité appartient surtout au premier âge.

Or, on peut se convaincre, en jetant un coup d’œil, même superficiel, sur l’ensemble de l’histoire, d’un côté, que la tendance réaliste, se manifestant le première, garde pendant une longue suite de siècles, la prépondérance, après quoi, la tendance réaliste prend le dessus ; l’autre part, le réalisme est plus énergique chez certains races, et l’idéalisme a plus d’attrait pour d’autres ; enfin, que le sens général de l’histoire a été déterminé par une sorte d’alternance des deux principes, depuis l’origine des sociétés jusqu’à nos jours. En politique, comme en métaphysique, le moi et le non-moi, sont inséparables ; ils règnent tour à tour, sans toutefois parvenir à s’exclure jamais entièrement ; de leurs coups de bascule résulte la vie de genre humaine et la force impulsive de l’histoire.

En général, les anciennes sociétés, constituées en vertu de leur spontanéité native, tous inspirée de la nature, sont, en dépit de leur mythologie, éminemment réalistes, produit d’une idée concrète et positive. Parmi ces sociétés, le plus considérable et la plus vivace fut celle des Romains. Entrées dans le courant civilisateur, [55] Les Romains ont recueilli dans leur nationalité puissante toutes celles qui les avaient précédés, et qui par des causes diverses avaient commencé de faiblir. En même qu’elle s’incorporait des éléments épuisés, Rome donnait l’initiation à de plus jeune, mais qui, selon toute probabilité, s’ils fassent resté dans leur isolement, auraient finie comme les anciens. On peut dire que le réalisme romain, précurseur de l’Evangile, rassemblant sous une dénomination commune tant des peuples épars, tant de nationalités impuissantes, a sauvé une première fois l’humanité.

Mais cette vigoureuse spontanéité s’épuise à son tour; elle-même prédit sa fin prochaine, en instituant la dictature perpétuelle et l’Empire. Alors, la science sociale, réaliste et définitive, faisant défaut, la spéculation philosophico-théologique la remplace, et le monde est livré aux systèmes, à genoux devant les représentants de l’idéal et de la subjectivité. C’est par là que se distinguera la nouvelle civilisation, impériale, catholique, et plus tard musulmane.

A Dieu ne plaise que je nie que le christianisme ait été, à son lieu et à son heure, un progrès. Le christianisme, pas sa foi, à transformée les âmes, aboli l’ancienne servitude, posé les principes de fraternité et égalité. Tout en affirmant son propre universalisme, il a balancé, il a dissout l’autocratie impériale; en dernier lieu, la réaction des nationalités absorbées ayant brisé cette unité monstrueuse, le christianisme a produit, sous le nom de féodalité, un premier essai de fédération entre les peuples. Le christianisme a opéré des reformes aussi positives que radicales: preuve, encore une fois, que les principes contraire ne l’excluent jamais entièrement, et que la vraie science est de les équilibrer. Mais tout ce la ne détruit pas la vérité de mon observation, que l’idéalisme subjective est la trait distinctif de la politique qui a gouverné le monde depuis la dictature de César jusqu’à la Révolution française : c’est même parce que la réalisme avait été prépondérant dans la [56] période antérieure, que l’idéalisme et la subjectivité le devinrent dans la seconde. De là, les théories de droit divin, d’autorité ou de pouvoir absolu, de dynastie légitime, de gouvernement inconditionné, personnel, irresponsable, affranchi de toutes formes obligatoires, de toutes limites, de toutes garanties; conçu, enfin, d’après les principes d’une théocratie instituée d’en haut, d’une Eglise hiérarchique et d’une pontificat infaillibles. De là, cette politique d’état, dont la cour de Rome fut la première et la plus brillante école, et que Machiavel nous a décrite au vif dans son livre du Prince. De là encore, l’idée même du Contrat social de Rousseau, idée empruntée à Jurieu, qui la [tenait] de Calvin, qui lui-même l’avait imitée de l’Eglise romaine, et qui n’est autre que l’application des maximes du despotisme à la démocratie ou souveraineté du peuple. De là, enfin, le jacobinisme contemporaine, plaie de notre époque, et cause de tous nos retards. Mais ceci exige quelque explication.

§6.—Origine et signification du jacobinisme.–Nouvelle conclusion contre les Polonais.

La Révolution française ayant fin au régime absolutiste, et ne pouvant revenir au réalisme de l’antiquité païenne, affirmant également la liberté du citoyen et celle de l’Etat, tendait naturellement à une synthèse des deux principes, `à un équilibre des deux forces. Dans le nouvel ordre de choses, la politique du contrat social devait être tempérée par l’Economie politique, science nouvelle, que semblait avoir été inaugurée, vingt ans auparavant, comme la pierre angulaire de la Révolution. [57] Il ne suffit plus désormais, pour gouverner l’Etat, d’être un habile homme comme Mazarin, Fleury, Choreal, et autres; il faut être encore un administrateur comme Colbert, un économiste comme Turgot. L’art et le science sont requis tous deux dans le nouveau système: en quelle proportion, c’est à chaque génération, à chaque [. ], à chaque ministre, consultant les circonstance, et l’état des esprits, l’actualité des intérêts, de le décider.

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The Theory of Property (2017 revision)

THEORY

OF

PROPERTY

BY

P.-J. PROUDHON

 


[i]

NOTICE THE READER

In the preface placed at the beginning of the book on Art, we have undertaken to tell the public the state of the manuscripts of each of Proudhon’s posthumous works.

The manuscript that we publish today contained two notes conceived in this way:

“Advise the reader to distinguish clearly between the form of possessing (possession), which everyone, learned and ignorant, and even some jurists, confuse with property, giving the name of the one to the other.”

I. “PROPERTY. Give an exact and firm analysis of all my critiques:

  • “1st Memoir (1840)
  • “2nd Memoir (1841)
  • “3rd Memoir (1842)
  • Creation of Order (1843);
  • Economic Contradictions (1846);
  • The People, etc. (1848-1852);
  • Of Justice (1858);
  • Of Taxation (1860);
  • Of Intellectual Property (1862).”

Proudhon did not want to publish his Theory of Property—although, as he announced in his Majorats Littéraires, it was ready in 1862—before the program sketched in the two preceding notes, and especially in the second, was accomplished. The author not having had time to do this work himself, we believed that, in the interest of his memory, it was our responsibility to supply it. It was for him principally a question of showing that his ideas on property developed according to a rational series, in which the last term always had its point of departure in the preceding term, and that his present conclusion is not at all contradictory with his premises.

This summary forms the first sixty-two pages of the Introduction. We have used the form I, as if Proudhon himself had written: 1) because the idea of that analysis belongs to him; 2) because the work sketched in advance does not constitute an individual, original production on our part; 3) because it is composed in large part of textual citations from the author; 4) because we have inserted some of his unpublished notes; 5) finally, because, in the [iii] last pages of the chapter, Proudhon takes over, as if he had made the summary himself.

Having thus informed the reader, we do not hesitate to cite, in support of the author’s idea, a judicial act that has occurred since his death, and which has inspired Mr. Eugène Paignon to one of his best articles (see the Introduction, page 7).

In the rest of the work we have only done, as in the book on Art, some arrangement and ordering; choosing, among several expressions of the same idea, the most lucid and most complete; transporting the scattered supplementary and explanatory notes, whose place was naturally indicated by their content, to the chapters that they concern.

Let us add finally that the chapter divisions had not been made, but that the titles were all found in summary form on the first page of the manuscript.

J. A. Langlois.
F. G. Bergmann.
G. Duchêne.
F. Delhasse.


Chapter I

[…]

My critique is indestructible in itself, outside of a single hypothesis that I will make known later. It follows:

That property is inadmissible from the point of view of communal, Slavic, Germanic, or Arabic right; and that in fact is has been condemned by it. [64]

That it is equally inadmissible in the Christian or ecclesiastic theory, which condemns it;

That it is once again [inadmissible] in the feudal system, which subordinates all the possessions and opposes fief to it;

That it has been condemned by the Latin authors as contrary to Roman liberty and nationality, latifundia perdidere Italiam;

That, finally, it is inadmissible in the system of political centralization; that from this point of view as well it has only been tolerated by Robespierre, and that it is still rejected today, with reason, by the Jacobins.

There is only one point of view from which property can be accepted: it is the one that, recognizing that man possesses justice within himself, making him sovereign and upholder of justice, consequently awards him property, and knows no possible political order but federation.

Thus I will fortify all my earlier criticisms with considerations of history and politics, and show in the end that if property is a truth, this can only be on one condition: that the principles of Immanent Justice, Individual Sovereignty and Federation are accepted.

Sancta sanctis.

Everything becomes just for the just man; everything can be justified between the just. — Thus the sexual act [l’œuvre de chair] is permitted in marriage, and sanctified; but woe to the man who behaves with his wife as with a courtesan.

Beati pacifici, quoniam ipsi possidebunt terram. [65]

That maxim (sancta sanctis) contains the whole secret of the solution. The act appropriation in itself, considered objectively, is without right. It can be legitimated by nothing. It is not like wages, which is justified by labor, like possession, which is justified by necessity and the equality of shares; property remains absolutist and arbitrary, invasive and selfish. — It is only legitimated by the justice of the subject itself. But how do we make me just? That is the aim of education, of civilization, of manners, of the arts, etc.; it is also the goal of the political and economic institutions of which property is the principal.

In order for property to be legitimized, it is necessary that man legitimize himself; that he desires to be just; that he intends Justice as the goal, in everything and everywhere. He must say to himself, for example: Property in itself not being just, how would I make it just?

First, by recognizing in all the same right of appropriation, of usurpation; second, by regulating the usurpation, like the corsair dividing the loot among his companions; so that it tends spontaneously to level itself.

If I do not do that, property follows its nature: it is exaggerated for one, annihilated for the other; it is unmannered, immoral.

A few words on politics to end this preamble.

We work to avoid the economic question. [66]

It is from this point of view that I judge contemporary politics.

We imagine meeting the needs of the situation with free exchange, with pension funds, with company towns, agiotage, and pisciculture, with the jockey-club! — We are deceived…

We excite the hatred of the populations against the old dynasties; we hopes by this sacrifice to save the aristocracies. The Romanovs, the Habsburgs, the Hohenzollerns, the Bourbons, etc., that is what we offer up as fodder for the hydra.

But we work to save the old gentries, to reestablish the aristocracies.

Now, it is just the opposite that I demand.

The unity of Italy, the reconstitution of Poland and Hungary, annexations, war: backward-looking fantasies, henceforth devoid of sense.

The Pope reduced to spiritual power; a Catholic restoration; a second edition of the Concordat: a backward-looking fantasy.

We must destroy the Polish nobility and the Hungarian nobility, like the Russian nobility. We must make possessors of the peasant, the worker, the proletarian, in France, Italy, Belgium, Germany, Austria, and everywhere.

We must put an end to the distinction of bourgeoisie and proles, of capitalist and employee, worker and master.

The individual right, which leads to equal exchange, which has decreed universal suffrage, perhaps a bit too soon, guides us there. [67]


Chapter II

[…]

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Ms. 2832 — Poland. Principles

Part One.

Principles.

Chapter I.

History and Nationality.

The Polish Question.—History understood as a legal inquiry: necessity, in order to write history and judge a nation, of positing some principles.—Doctrine of immanence: that the political organism is the product of social spontaneity, and that where that spontaneity is lacking, the State becoming powerless and impossible, the nationality remains non-existent.—Exhaustion of the spontaneity in nations: Jews, Greeks, Romans and Italians.—Divisions of the history of Poland: conclusion unfavorable to the demands of the Poles.

§1.— The Polish Question.

The Polish people complain that a crime has been committed against their nationality at the end of the 18th century, by the three combined powers of Prussia, Russia and Austria. The right of peoples [droit des gens] would have been monstrously violated in their person: a free state, at peace with its neighbors, would have been caught, as in an ambush, and wiped out; a society notable for its civilization, famous in the annals, assassinated. They protest against the violence that has been done to them, against the Congress of Vienna that sanctioned it, against Europe, monarchical and conservative, democratic [3] and revolutionary, which forgets them; and that demand to be restored to their independence and to their boundaries of 1772. Among the journalists, some, while they recognize the absurdity of the former government of Poland and while they pass condemnation on its history, support the demand: as if one could resurrect, ad libitum, a nationality; others, while testifying to their sympathy for an unfortunate people, judge the thing impracticable, and counsel resignation. As for the active promoters of the Polish restoration, if some are in good faith, the far greater majority, party functionaries, adventure-seekers, unprincipled schemers, politicians of the clubs and cabarets, have no other aim but to satisfy their vanity or their ambition. As with all questions that remain obscure, ignorance and charlatanism have here taken the place of common sense; and one is not a bit astonished to see men of contrary opinions, relying on considerations that the others destroy, democrats and oligarchs, Christians and atheists, plebeians and nobles, demand with equal doggedness the reconstitution of the kingdom, according to some, or of the republic, according to others, of Poland.

Let us say, finally, that what is asked for Poland, what is desired for Greece or Italy, what is demanded for Hungary, Bohemia, Ireland, Scotland perhaps: it is the fashion today, in politics, to want to make unitary agglomerations, and to put in place the abolished states. This is called the principle of nationality.

There is, then, for each fallen people, a trial to be conducted, an international investigation to make, which demands, [along] with superior understanding, the discussion of the various social systems and of ten or fifteen centuries of history!

§2. — History conceived as a legal inquiry.

To judge such a case, principles are required. Unfortunately, for all the centuries that it has recorded the comings and goings of the nations, history has still not managed to determine general laws, laws that are obviously none other than those of the formation and the evolution of states. In short, the philosophy of history is still in its infancy: so slow is the progress of the general reason, in matters of history as well as politics, generations will be required to set up one experiment, gather one observation, express one aphorism! We speak of the judgments of posterity. But what are the rules of these judgments? By virtue of what principles does posterity render its sentences? How are we to recognize the validity of a verdict, through the chaos of so many accounts of contradictory tendencies? Do we know what to think, ultimately, of Caesar, Charlemagne and Charles IV? Who do we believe, Michelet or Voltaire, regarding the century of Louis XIV? Sir Walter Scott wrote an indictment against Napoleon; M. Thiers, while striving to remain impartial, made his eulogy. To which of the two should we give credence? Is the truth in one or the other, or in both, or rather between the two?…

I have read, in my life, a certain number of historical works: memoirs, biographies, monographs, chronological charts, narrative, expositive, political, ecclesiastical, military, and literary histories, compilations of annals, collected papers, diplomatic histories for the use of the people and for the young, etc. I do not believe that I flatter my contemporaries by saying that our century has produced, in this genre, a host of excellent writings, for which my admiration is that much more sincere as I feel myself less capable of approaching them. But neither will I be accused of presumption if I add that history, conceived as a legal inquiry, perpetual [in nature], of the nations and of humanity,—the only history, in the last analysis, which could serve the instruction and moralization of the masses, furnish rules to the public advocate, and direct the statesman,—that history, I say, does not exist. I seek judgments; I encounter everywhere only pleas and testimonies.

Historian, your narratives enchant me: there is no novel or epic that approaches, in terms of interest, these realities by turns hideous, vulgar or splendid; these unforeseen reversals and these relations where Providence seems to appear in person and which far surpass all the twists and turns and dénouements of the theater. But it is necessary to conclude; above all, it is necessary to justify your conclusions. Now, you never conclude; you have neither definitions, nor principles, nor maxims by means of which you could form a judgment; one could even say that, according to you, the perfection of history is to present, with more or less clarity, the facts of which it is composed and then, the reader caught, to abandon the judgment to their conscience. But the reader is incapable of judging if you do not given them the key to all these enigmas: so that history, the highest manifestation of truth, I almost said of the divine being, deprived of the juridical torches, becomes a chasm of doubt.

It is a question, for example of the fall and resurrection of a State. And, well, what is this thing that we call a State? What is it made up of, and by what sign can we perceive that it can exist, that it exists? Is it a reality or an abstraction? Is the State subject to sickness and death, or only to modification and termination? On what basis does an agglomeration of men have the right to govern themselves, without any foreign influence, and consequently to maintain their autonomy toward and against all others? If this right is absolute, how to explain, to justify so many fusions of States, so many absorptions of nationalities, about which no complaints have been raised? If it is only conditional, what are its limits? How, by what causes, in what cases, can it be lost?

What, then, is the relation between the State and the nation? Are they distinguished from one another, or are they always just the same thing, considered from two different sides? Is the State the product of the nation, the manifestation of its thought, the form of its being, or simply an accident of its existence? Are the State and the nation so linked to one another that if one of the two should perish, the death of the other necessarily follows? We can very well imagine this result: No more nation, no more State. But the reverse is not true; the abolition of the State does not bring about the death of the nation; more than once, on the contrary, a nation has found it advantageous to place itself under the direction of another, and to follow its destiny. Consequently, what [   ] of shame can a nation, in which the political link is dissolved, feel to see itself incorporated, despite itself, in another state!

The State, like every concrete greatness, is liable, as much from the point of view of its organization [organisme], as from that of the territory it occupies, of increase as of reduction, so what are the laws of the organization and circumscription of States? Do there exist, for it, natural limits, and who are they recognized? Is the gathering of two different races, and consequently of their respective territories, in a single body as nation and State, contrary or in accordance with the law of civilization? In the latter case, what makes it legitimate? When can it be pursued, at need, by force? What relations, what disputes, what rights, what political combinations can arise from the diversity of races and from the proximity of states?… [6(7)]

These questions, and many other that we will see loom as we progress in this study, must be resolved in advance, if we are determined to make a reasoned judgment on history in general and on the revolutions of states. But it is this with which the creators of political reorganizations hardly trouble themselves. For twenty-five year, there have been thousands of volumes published in support of Poland: I do not believe that the question of right has been seriously posed in a single one. Do we then imagine, however, that the disputes between private individuals are the subject of some many prescriptions and formalities, that the international disagreements can be resolved, if I dare make use of this popular expression, with a rough guess, and that it is sufficient, in order to resolve such questions, to speak to the imaginations and excite the [   ]!

Called to retract, or to justify in a more explicit manner, an opinion regarding Poland ventured by us in passing, I have understood that what we lack above all in politics and in history is principles. In order to correctly assess the catastrophe that ended the Polish drama, it is necessary to know not only the facts that preceded it and led up to it, but the laws that govern the facts themselves, and give them, for good or evil, their meaning. Now, I repeat, the knowledge of these laws is precisely what history lacks.

Certainly, I do not delude myself. In an essay that is, as it were, impromptu, I would not dare to flatter myself with filling the gap left by so many deep and laborious histories. I believe that I have, at most, managed to indicate it. The infinite is in history as in nature: even if the past and future were assembled before us, it would still take centuries to complete its philosophy. But the most modest seeker might be permitted to take a few steps in a very nearly unexplored career, and as he would not need a great knowledge of anatomy and physiology to state with certainty that the deprivation of food leads necessarily to the death of the animal, or the removal of the genital parts to the loss of the generative function, just so it seems to me that a simple lover [amateur] of history could recognize its essential conditions and set down the basis of its judicature. It is these elements and these laws, the basis of right, that I would call historical, although the word or thing has thus far obtained little favor, that I propose to study in this first part.

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Ms. 2832 — Pologne. Les Principes

Première partie.

Les principes.

Chapitre premier.

Histoire et nationalité.

Question polonais.—L’histoire conçue comme une instruction judiciaire : nécessité pour écrire l’histoire et juger un nation de poser quelques principes.—Doctrine d’immanence : que l’organisme politique est le produit de la spontanéité sociale, et que là où cette dernière fait défaut, l’état devenant impuissant et impossible, la nationalité demeure nulle.—Épuisement de le spontanéité dans les nations : Juifs, Grecs, Romains et Italiens.—Divisions de l’histoire de Pologne : conclusion défavorable à la revendication des Polonais.

§1.— Question polonaise.

Les Polonais se plaignent qu’un crime a été commis contre leur nationalité vers la fin du 18e siècle, par les trois puissances coalisée de la Prusse, la Russie, et de l’Autriche. Le droit des gens aurait été monstrueusement violé en leur personne : un état libre, en paix avec ses voisins, aurait été surpris, comme dans a guet-apens et anéanti ; une société remarquable par sa civilisation, illustre par le annales, assassiné. Ils protestent contre le violence qui leur a été faite, contre le congres de Vienne qui l’a sanctionnée, contre l’Europe, monarchique et conservatrice, démocratique [3] et révolutionnaire, qui les oublie ; et ils demandent à été rétabli dans leur indépendance et dans leurs frontières de 1772. Parmi les publicistes, les unes, bien qu’ils reconnaissent l’absurdité de l’ancien gouvernement de Pologne et qu’ils passent condamnation sur son histoire, appuient la réclamation : comme si l’on pouvait ressusciter, ad libitum, une nationalité ; des autres, tout en témoignant de leur sympathie pour un peuple malheureuse, jugent la chose impraticable, et conseillent le résignation. Quand aux promoteurs actifs de la restauration polonais, si quelques-uns soit de bonne foi, le [loin] plus en majorité, gens de partie, chercheurs d’aventures, intrigants sans principes, politiques de clubs et cabarets, n’a d’autre but que de satisfaire sa vanité ou son ambition. Comme dans toutes les questions restées obscures, l’ignorance et le charlatanisme ont pris ici la place du sens commun ; et l’on n’est pas peu étonné de voir des hommes d’opinion contraires, s’appuyant sur des considérations qui l’autre détruisent, démocrates et oligarques, chrétiens et athées, plébéiens et nobles, demander avec un égal acharnement la reconstitution du royaume, selon les un, de la république, selon des autres, de Pologne.

Disons, enfin, que ce que l’on demande pour la Pologne, ou l’a voulu pour la Grèce ou l’Italie, ou se réclame pour la Hongrie, la Bohême, l’Irlande, l’Écosse peut-être : c’est la mode aujourd’hui, en politique, de vouloir de faire les agglomérations unitaires, et de se mettre sur pied les états abolis. Cela s’appelle principe de nationalité.

C’est donc, pour chaque peuple déchu, un procès qu’il s’agit d’instruire, une enquête internationale à faire, qui exige avec des lumières supérieures la discussion des divers [systèmes] sociaux et de dix ou quinze siècles d’histoire !

§2.— L’histoire conçue comme une instruction judiciaire.

Pour juger une pareille cause, il faut les principes. Par malheur, depuis tout de siècles qu’elle enregistre les faits et gestes des nations, l’histoire n’est point encore parvienne à déterminer des lois générales, lois qui ne sont autres évidemment que celles [4] de la formation et de l’évolution des états. En deux mots, la philosophie de l’histoire est encore dans l’enfance : tant le progrès de la raison générale est lent, tant en matière du politique et d’histoire, il faut de générations pour asseoir une expérience, recueillir une observation, se formuler un aphorisme ! On parle des jugements de la postérité. Mais quelles sont les règles de ces jugements ? En vertu de quels principes la postérité rend-elle ses sentences ? A quoi reconnaître la validité d’un verdict, à travers le chaos de tant de récits de dispositions contradictoires ? Savons-nous que penser, en définitive, de César, de Charlemagne et de Charles-Quatre? Qui croire, de Michelet ou de Voltaire, sur le siècle de Louis XIV ? Sir Walter Scott écrit un réquisitoire contre Napoléon ; M. Thiers, tout en s’efforçant de rester impartial, eu fait le panégyrique. Auquel des deux ajouter foi ? La vérité est-elle dans celui-ci ou dans celui-là, ou dans tous les deux, ou bien encore entre le deux ?…

J’ai lu, dans ma vie, une certaine quantité d’ouvrages historique : mémoires, biographies, monographies, tableaux chronologiques, histoires narratives, expositives, politiques, ecclésiastiques, militaires, littéraires, compilation d’annales, recueil de pièce diplomatiques histoires, a [la] usage du peuple et de la jeunesse etc. Je ne crois pas flatter mes contemporaines en disant que notre siècle a produit en ce genre une foule d’excellents écrits pour les quels mon admiration est d’autant plus sincère que je me sensé moins capable d’en approcher. Mais on ne m’accusera pas non plus de présomption si j’ajoute que l’histoire, conçu comme instruction judiciaire, perpétuelle, des nations et de l’humanité la seule en dernière analyse, qui puise servir à l’instruction et à la moralisation des masses, fournir des règles au publiciste, et diriger l’homme d’état, [5] cette histoire, selon moi, n’existe pas. Je cherche des jugements ; je ne rencontre partout que des plaidoyers et des témoignages.

Historien, vos narrations m’enchantent : il n’est roman ni épopée qui approche pour l’intérêt, de ces réalités tour à tour hideuse, vulgaires ou splendides ; des ces revirements imprévu de ces relations où la Providence semble apparaitre en personne et qui laissent loin derrière elle toutes les péripéties et des dénouements du théâtre. Mais il faut conclure ; surtout il faut motiver vos conclusions. Or, vous ne concluez jamais ; vous n’avez ni définitions, ni principes, ni maximes, au moyen desquels vous puissiez formuler un jugement ; on dirait même que, d’après vous, le perfection de l’histoire est de présenter, avec plus ou moins de clarté, les faits dont se compose ; puis, le lecture saisi, d’abondance le jugement à sa conscience. Mais le lecteur est incapable de juger si vous ne lui donnez soi-même le clé de toutes ces énigmes : en sorte que l’histoire, le plus haute manifestation de la vérité, j’ai presque dite de l’être divin, privée du flambeaux juridiques, devient un abîme de doute.

Il s’agit, par exemple, de la chute ou de la résurrection d’un État. Et bien, qu’est-ce d’abord que cette chose que l’on nomme État ? De quoi consistent-elle, et à quel signe peut on l’apercevoir qu’elle peut existe, qu’elle existe ? Est-ce une réalité ou une abstraction ? L’Etat est-il sujet à maladie et à trépas, ou bien, seulement à modification et résiliation ? Sur quoi se fonde le droit d’une agglomération d’hommes à se gouverner elle-même, à l’exclusion de toute influence étranger, et conséquemment à maintenir envers et contre tous, son autonome ? Si ce [5(6)] droit est absolu, comment expliquer, justifier tant de fusions d’États, tant d’absorptions des nationalités, sur lesquelles ne s’élevé aucune réclamation ? S’il n’est que conditionnel, quelles en sont les limites ? Comment, par quelles causes, dans quels cas, peut-il se perdre ?

Quel est ensuite le rapport de l’État et la nation ? Se distinguent-ils l’on d’autre, ou n’est-ce toujours que la même chose, considérée sous deux aspects différents ? l’État est-il le produit de la nation, la manifestation de sa pensée, la forme de sa être, ou simplement une accident de son existence ? L’État et la nation sont-ils tellement liés l’un à l’autre que l’un des deux venant à périr, le mort de l’autre s’ensuivre nécessairement ? On conçoit très bien cette conséquence : Plus de nation, plus d’État. Mais, la réciproque n’est pas vraie ; l’abolition de l ‘État n’entraine pas la mort de la nation ; plus d’une fois, au contraire une nation a trouvé avantage à se place sous la direction d’une autre, et à suivre sa destinée. Dès lors, quelle [opère] de dommage une nation, en qui le lien politique est dissous, peut-elle éprouvez à se voir incorporée, malgré elle, dans un autre état !

L’État, comme toute grandeur [concrète], est susceptible, tant au point de vue de son organisme, que à celui du territoire qu’il occupe, de s’accroitre comme de se réduire, qu’elle sont donc les lois de organisation et de circonscription des états ? Existe-t-il, pour eux, des limites naturelles, et comment les reconnaître ? La réunion de deux races différentes, et par conséquence de leurs territoires respectifs, en un même [corps] de nation et d’État, est-elle contraire ou conforme à la loi de civilisation ? Dans un dernier cas, qu’est-ce qui [le] rend légitime ? Quand peut-elle être poursuivre, au besoin, par la force ? Quels rapports, quels litiges, quels droits, quelles combinaisons politiques, peuvent naitre de la diversité des races, et de la proximité des états ?… [6(7)]

Ces questions, et bien d’autres que l’on verra surgie à mesure que nos avancerons dans cette étude, doivent être préalablement résolus, si nous tenons à porter sur l’histoire en général et sur les révolutions des états, un jugement raisonné. Mais c’est ce dont ne s’inquiètent guère les faiseurs de remaniements politiques. Il a été publié, depuis quatre vingt ans, en faveur de la Pologne, des volumes par milliers : je ne crois pas que la question de droit ait été sérieusement posée dans un seul. S’imagine-t-on cependant alors que les litiges autre simples particuliers sont l’objet de tant de prescriptions et de formalités, que les différends internationaux puissent se régler, si j’ose me servi de cette expression populaire, à vue de nez ; et qu’il suffire pour résoudre de telles questions, de parler aux imaginations et de passionner les [   ]aves !

Sommé de rétracter, ou de justifier d’une manière plus explicite, une opinion incidemment émis par nous sur la Pologne, j’ai compris que ce qui nous manquait surtout en politique et en histoire, ce sont les principes. Pour apprécier sainement la catastrophe qui termine le drame polonais, il faut connaître non seulement les faits qui l’ont précédée et amenée, mais les lois qui régissent les faits eux-mêmes, et qui leur donnent, en bien et en mal, leur signification. Or, je le répète, la connaissance de ces lois est justement ce qui fait défaut à l’histoire.

Certes, je ne me fais pas illusions. Ce n’est pas dans un essai pour ainsi dire impromptu que j’oserais me flatte d’avoir comblé le lacune laissée par tant et de si profonds, et de si laborieuse histoires. Je crois que j’aurais tout [7(8)] au plus réussi à l’indiquer. L’infini est dans l’histoire comme dans la nature : quand même le passé et l’avenir seraient rassemblée devant nous, il faudrait encore des siècles pour en achever le philosophie. Mais il pouvait être permis au chercher le plus modeste de faire quelques pas dans un carrière à peu près inexplorée, et comme il n’est pas besoin d’une grande connaissance de l’anatomie et de la physiologie pour affirmer avec certitude que la privation d’aliments entraine nécessairement la mort de l’animal, ou l’ablation des parties génitales, la perte de la faculté génératrice, de même il m’a semble qu’un simple amateur d’histoire pouvait en reconnaître les conditions élémentaires et poser les fondements de sa judicature. Ce sont ces éléments et ces lois, bases du droit, que j’appellerai historique, bien que le mot ou la chose ait obtenu jusqu’ici peu de faveur, que je me propose d’étudier dans cette première partie.

§3.—Doctrine d’immanence.

Tout devient, se meut et se transforme dans l’univers, la société et des institutions, comme tout le sait. A chaque création qui apparaît, l’esprit se demande qu’elle en est la cause ; à chaque évolution qui se manifeste, il veut savoir quel en est le point de départ, la force impulsive, le première moteur, et la fin. Placé comme il est sur la terre, en communion avec nature et avec ses semblables, l’homme vit d’une triple vie : vie organique, vie intellectuelle, vie politique ou morale. Qui a formé l’homme ? De qui tient-il l’existence ? Qui a donné l’essor à sa raison, et illuminé, au commencement, son intelligence ? Qui lui a donné ses premières lois, imprimé le [respect] à [8/9] son âme, et inoculé la notion de justice à sa conscience ? De tout temps l’esprit humain s’est préoccupé de ces problèmes ; et quelque indifférence qu’affecte notre scepticisme, c’est aux époques de doute et de défaillance qu’il en est plus assailli. En autre termes, et pour rentrer dans notre sujet, à qui appartient l’initiative en toute histoire ? Telle est, selon moi, la précise question que l’historien philosophe, le historien juriste, veux-je dire, doit résoudre.

Autrefois, il n’y a pas encore dix ans de cela, l’apparition des êtres organisés sur notre globe s’expliquait par une action directe, j’ai presque dit par une opération manuelle de la Divinité. Dieu, comme le statuaire, prenait dans sa main un peu d’argile, l’humectait la pétrissait, en fabriquait des figures de plantes, d’animaux et d’hommes, d’après les types conçus dans sa pensée, soufflait dessus, et la vie entrait dans la matière. Pour assurer la perpétuité de son œuvre, il séparait, en chaque espèce, la femelle du male, par la loi de génération, les êtres vivant se reproduisant d’eux-mêmes. Des individus nouveaux succèderaient aux individus anciens, sans intervention ultérieur de la divinité, indéfiniment. C’est ainsi que la Genèse explique la création de la femme. Dieu enlève à Adam, pendant son sommeil, one de ses côtes ; de cette côte il bâtit une femme, aedificavit costam in mulierem, et, comme la vie était outrée dans ces matières, l’amour entrait dans la vie, mariage était institué, la famille fondée, progrès de l’espèce assuré pour les siècles.

Rien de plus simple, de plus rational en apparence que cette anthropogenesie. La position du premier couple est surnaturelle ; mais, le premier anneau de la drame donné, le génération fait le reste. Ainsi parlait la cosmogonie sacrée, à laquelle [9/10] la science profane [avait] un jour avoir donné continuation, quand elle prononça d’un fameux aphorisme, Omne vivum ex ovo. Tout ce qui vit est né d’un œuf ; c’est-à-dire : Tout être vivant procède, par voie de génération, d’un ou deux individus semblables à lui ; il n’y a d’exception que pour le chef de file, qui, n’ayant pu naitre d’un œuf, est sorti de la main de Dieu, qui fait Dieu.

Cette théorie, contre laquelle à de tout temps protesté la philosophie naturelle, paraît aujourd’hui définitivement abandonnée. Qui eût cru cependant qu’en pareille matière l’expérience, seule autorité que reconnaisse le naturaliste, pouvait être appelée en témoignage ? Les partisans du récit biblique devaient croire leur opinion parfaitement en sûreté, aucun fils d’Adam n’ayant assisté à la naissance de celui-ci. Eh bien, c’est l’expérience qui témoigne ici de l’initiative de la matière. La faculté de produire des germes, disent les hétérogénistes, certaines conditions données, est immanent dans la nature, comme la faculté de cristallisation, comme l’attraction. De là toutes ces créations successives, gigantesques et microscopiques, ante-diluviennes et post-diluviennes, dont la géologie nous montre les débris ; de là la production des moisissures et de certains infusoires que nous produisons à volonté, artificiellement. Au fond, la génération sexuelle, par laquelle se reproduisent, une fois née, les animaux et les plantes, n’est elle-même qu’une génération spontanée. En égard au mystère qui l’enveloppe, nous pouvions à bon droit continuer de l’appeler divine, si toutes les analogies ne nous disaient pas qu’elle est naturelle.

Il y a toute une révélation dans cette nouvelle, et selon moi irréfutable doctrine. L’idée de Dieu n’y est point intéressée, la religion n’est pas radicalement atteinte ; la science seulement a reculé la bornes de son empire. Dieu, l’être absolu, ne semble plus [10/11] être en contact avec nous ; qui sait si ce n’est pas une raison pour que nous l’en honorions davantage ?

Du monde de la vie, passons à celui de l’esprit.

Comme la faculté de produire des germes est immanente dans la nature, ainsi la faculté de concevoir et d’exprimer les idées morales et métaphysiques, que toutes les religions et un grand nombre de philosophes rapportent à une révélation d’en haut, est immanente à l’humanité. Et ce qui est vrai des idées, l’est également de la parole, de la poésie, des premiers arts. Leur transmission et perfectionnement ne parurent jamais avoir rien de miraculeux ; la conception première paraissait seulement ne pouvoir s’expliquer que par une révélation. Mais il a fallu renoncer à cette poétique hypothèse ; l’observation et l’[exem]ple ont suivi toutes les idées jusqu’à leur origine ; elles les ont saisi dans leur moments initial, et l’on a pu qu’en fait de métaphysique, de science et de droit, nous ne devons rien qu’à notre propre spontanéité. L’humanité, en un mot, est à elle-même son Verbe, de même que la nature est à elle-même son créateur. Les choses ont été de toute éternité disposées ainsi ; l’homme apporte en animant son double faculté d’intuition et de réflexion ; en quoi cela fait il tort à Dieu ? A mesure que nous nous elevons sur l’échelle de l’être, l’immanence génératrice se révèle avec un surcroit de certitude, la spontanéité de la création intellectuelle et morale témoigne de la spontanéité de la création organique ; et comme nous avons vu la transmission de la vie n’être elle-même qu’une forme de la spontanéité vitale, de même la communication ou transmission des idées que nous faisons les unes aux autres, et qui nous paraît si naturelle et si simple, est elle-même, dans l’initiateur comme dans l’initié, un effet de cette faculté de concevoir et formule à priori ce que nous imaginons [   ] ne posséder que par héritage. [11]

§4.—Que l’organisation politique est le produit de la spontanéité sociale.—Importance de cette théorie.

Ces préliminaires posée, je ne surprendrai personne en affirmant à mon tour que le faculté de produire de gouvernement et de se constituer en corps politique est immanente à toute agglomération humaine, bien qu’elle ne présent pas partout et dans toutes circonstances, la même énergie ; bien qu’elle puisse s’affaiblir au point de laisser tomber au dissolution la Société et périr l’État.

Jadis, cette proposition aurait passé pour un paradoxe, presque pour un blasphème ; ne nos jours, c’est presque une banalité. Par conséquent, dans leur foi que nous ne le sommes dans notre rationalisme, les anciens peuples s’expliquaient l’origine des sociétés et l’établissement des première lois de la même manière qu’ils s’expliquaient l’origine du idée et la formation du premier homme : c’était toujours un révélateur, prophète ou demi-dieu, que, parlant au nom du ciel, avait fait cesser la promiscuité primité, édicté la lois, institué des rites, fondé la cité, sacré la dynastie. Ils avaient beau assister à l’inauguration de la loi ; ils avaient beau témoigner, par leur propre adhésion, que le législateur ne faisait qu’exprimer ce que tous avaient dans le cœur : ils n’en pensaient pas moins que ce législateur était un saint, un inspiré, un ami des dieux, que l’ancien le premier instruit. De la sorte, l’origine des Etats, se confondait pour eux avec celle des choses : la même cosmogonie rendait raison de tout ; et comme tout avait son principe au Dieu, tout acte de la vie sociale se résolvait pour eux en religion. Cette croyance pieuse s’est soutenue jusqu’à nos jours ; nos lois, nos traditions, nos mœurs eu offert à chaque par des vestiges, l’histoire, comme on nous l’enseigne, n’est guère autre chose que cela. Actuellement, [12] d’autres maximes ont commencé de prévaloir, et le moment est venu de faire produire à ces maximes toutes les conséquences. Incrédules, nous avons perdu avec la crainte de Dieu le respect social ; notre conscience, autant et plus que notre entendement, appelle une rénovation. D’où pourrait-elle nous venir, cette rénovation, si ce n’est de notre spontanéité même.

On voit tout de suite, par la question qui nous occupe, la portée de cette théorie avec la principe de l’autonomie humanitaire, c’est celui de toutes les autonomies nationales, et conséquemment de l’indépendance des états, qui se pose l’hypothèse d’une monarchie universelle, d’un omniarchie, d’une catholicité, ne pouvait sortir que de la genèse religieuse ; la théorie de la spontanéité ou de l’immanence lui est diamétralement contraire. En effet, sans cette faculté d’immanence, il n’y a point de vie sociale ; ni l’homme, ne la nation ne s’appartiennent plus. Je pense donc je suis, disait Descartes ; il pouvait ajouter, donc je suis libre. Appliquons ce principe d’un métaphysique, d’ailleurs, tout individualité aux collectivités comment se prouvera la virtualité politique, l’autonomie nationale, l’indépendance de l’Etat ? Par la spontanéité des institutions ; par la propriété de l’idée.

Si les peuples se sont autre chose que chair et sang ; s’ils ne possèdent pas, de leur fonds, une puissance d’organisation et de gouvernement qui leur donne le forme et l’accroissement ; si les mouvements que les agitent viennent uniquement de suggestions ultra-mondaine, ou de causes fatales ; si la part de la sagesse humaine, dans la vie de sociétés, se réduit à un ministère de police ; si les révolutions de l’histoire, enfin, tout l’effet du hasard, ou des passions populaires, ou du machiavélisme des princes, ou d’une Providence dont nul ne peut discuter les secrets : ce n’est pas la peine de nous inquiéter davantage. La nation ne pensant point, destituée de toute spontanéité, la droit à l’autonomie qu’on réclame [13] pour elle est un non sens ; ce que nous appelons nationalité est une chimère, tout au plus un cri de guerre. Rien ne [serve] invoquer en faveur de l’indépendance des Etats la distinction des [races], l’opposition des [   ] et des intérêts. L’autonomie politique est d’ordre intellectuel et moral, et les motifs par lesquels on essaie de conjurer l’absorption n’ont trait qu’à la matière, à la routine et aux privilèges. Dans ces conditions le procès tombe : ne la raison, ni la liberté, ni la conscience ne sont sérieusement intéressées dans une cause qui relève exclusivement du bon plaisir providentiel et de l’aveugle destin. C’est affaire de force brutale, où le droit n’a aucune part. Qu’importe à l’Italie de reconnaître pour légitime souveraine Pie II, Victor-Emmanuel, François-Joseph, ou Napoléon IV ? Qu’importe à la Pologne que sa gendarmerie soit indigène ou russe ? Que son roi soit couronne à Varsovie ou à Moscou ?…

Il n’en va pas de même si, indépendamment des différences de race, de langues et de religion, on admet au chaque groupe politique une puissance de création un vertu de laquelle il produit ses formes, se pose dans son caractère et manifeste son idée, expression fragmentaire de la raison universelle. La nation alors prend une tout autre physionomie. C’est un foyer de civilisation que se [   ] ; une donnée du problème humanitaire qui se révèle. Il importe à l’historien de la saisir dans son idée, de la suivie dans son développement, de savoir le cas échéant, pourquoi cette existence s’est évanouie. Si c’est par extinction de vitalité, ou par violence intentée du dehors. Ceci demande quelques explications. [14]

§5.—Epuisement de la spontanéité politique.

Je dis donc que l‘existence d’une nation, considérée comme corps politique, se reconnaît aux actes de sa spontanéité, à la production de son idée ; que tout autre argument, tiré de la géographie, des climat, de la race, de la langue, est insignifiant ; et que le droit à l’autonomie n’a pas d’autre base. Il répugne, dans la communauté humaine, où toutes les destinées sont solidaires, d’accorder la puissance de soi à qui n’a ni la moralité ni l’intelligence, ni la force. Aux enfants et au imbéciles la tutelle ; aux nations dépourvues de conscience ou bien en qui la spontanéité a faibli, et qui sont tombée aux dissolution, l’incorporation dans une nationalité plus vivante, ou du moins le patronat.

J’ajoute que cette même spontanéité, plus ou mois force, et conséquemment que l’idée plus ou moins étendue, synthétique et féconde, par laquelle se manifeste l’existence politique et morale des nations, n’a été jusqu’à présent, chez aucune, indéfectible ; ce qui implique indépendamment des dangers et des attaques du dehors, que la spontanéité et l’idée d’une nation ne sont point pour son existence politique une garantie de perpétuité. La nation, comme l’individu, est exposée à des perturbations intérieures de toutes sortes ; l’idée restant la même, tandis que les besoins et les rapports ne cessent de se multiplier, semble rétrograder et vieillir. La spontanéité s’use dans un effort inutile, la démoralisation vient à la suite de l’impuissance. La lien social se dissout : vienne alors l’étranger, animé d’une spontanéité plu énergique, ou porteur d’une idée supérieure, et c’est fait de la nationalité. [15]

Les propositions, en raison de leur généralité, pouvant paraître un peu vagues, je vais préciser davantage ma pensée. Il s’agit d’abord de montrer quel immanence des facultés, n’implique nullement qu’elles soient illimitées, infaillibles ou inaltérables.

Tous les jours nous voyons, dans le sujet humain, la raison prime-sautière, sagacité, présence d’esprit, faculté d’invention, instinct, etc., s’émousser et se perdre sous l’influence de causes diverses, la servitude, la domesticité, la routine, la [réflexion] même et la raisonnement ;–le génie s’épuiser par sa propre production, ou s’annihiler par le défaut de exercice ;–l’imagination se refroidir avec l’âge ;–les passions s’amortir par l’habitude et la satiété ;–le sens moral lui-même, sans lequel l’homme n’est plus qu’un bipède, plus industrieux et plu méchant que les autres, s’affaiblir dans l’oisiveté comme dans la lutte ; dans l’opulence comme dans la misère ;–la vie, enfin, diminuer insensiblement d’intensité, et, après une évolution plus ou moins brillante, abandonner la corps qu’elle avait créé, et ne laisser à la place que du fumier et des cendres. Disons-nous pour cela que c’est l’esprit de Dieu qui s’est retiré, le souffle de la Muse que s’est porté ailleurs, la force d’en haut qui ne se communique plus, ou bien encore l’âme qui, après avoir commué sa prison, s’en est envolée ? Ce serait revenir à la vieille mythologie, personnifier des phénomènes, donner la réalité à des mythes, faire de l’homme, puissance s’action et d’expression, une légion de dieux et diables. Non : nous disons simplement que les facultés humaines ne sont autre chose que l’homme même, se mettant, par la diversité et la spécialité de ses organes, en rapport avec la nature et avec ses semblables ; qu’ainsi l’homme ayant été créé dans le condition de la matière, de l’espace et du temps, [16] est un être essentiellement variable et passager ; que ses facultés participent de sa nature passagère ; conséquemment que la spontanéité que lui est immanente est comme lui, sujet à évolution, décadence et mort ; et que c’est précisément ce que exclut l’hypothèse, très poétique, mas nullement scientifique, d’une insufflation, animation, révélation ou possession divine.

Or, il en est absolument de même de la collectivité politique, nation ou état.

Chacun sait, par exemple, que chez tous les peuples que on aucune littérature, la faculté littéraire n’a pas été la même à toutes les époques ; qu’à une période d’efflorescence eu succède une autre de décadence irrésistible ; soit que la nation se soit fatigué à produire ses plus éminents sujets ; soit que, par le fait même du développement générale, sous le coup d’influences défavorables, des sujets d’égale valeur ne puissent plus produire des œuvres égales. Dans un cas comme dans l’autre, on peut dire que la faculté littéraire, immanente à la société, a faibli.

Chacun sait encore qu’aux époques de ferveur religieuse correspondent dans l’histories des époques d’indifférence et d’incrédulité ; que le même peuple qui, dans un siècle se distingua par l’austérité de ses mœurs, étonna ensuite le monde par sa licence ; et que tel qui conquerra d’abord héroïquement sa liberté, la livra, quelques années après, lâchement. Tous ces faits démontrent clairement que la vitalité, l’intelligence et a vertu, dans une mass d’hommes, peuvent baisser de niveau, bien qu’elles ne s’éteignaient jamais entièrement ; bien qu’il y surgisse encore des individualités hors ligne.

De toutes les facultés sociales, la plus importante, celle que nous occuperons davantage, est celle qui [a] pour objet l’organisation politique. [17]

Si l’on conçoit l’Humanité comme une seule famille, et la civilisation comme une œuvre d’ensemble, la plus simple coup d’œil jeté sur l’Histoire suffit pour apercevoir que dans cette œuvre chaque peuple apport son idée, représente un moment du progrès ; en sorte que, dans la série des siècles, les nationalités semblent se relayer les unes les autres, et, après avoir fourni leur contingent, disparaissent. Telle est, de moins, la loi du passé : resté à savoir dans quelle mesure elle est applicable à l’avenir. Les nationalités sont-elles, de leur nature, indestructibles, immortelles, et la mort dont presque toute, ont été jusqu’à présent, et successivement frappées, est-elle un accident ou une loi d’histoire ? Celles qui se sont éclipsée peuvent-elles reparaître, ou sont-elles condamnée à un eternel évanouissement ? Telle est la question que soulève l’idée aujourd’hui si populaire des nationalités ; question bien plus complexe qu’elle ne semble au première abord, et qui ne se résoudre, je puis le dire d’avance, ni par oui ni par non.

[IN MARGIN : à changer. Tout nation, organise en corps politique particulier, en grand groupe, [] dit s[   ], et se perdu dans la fédération universelle.]

§6.—Juifs, Grecs, Romains, Italiens.

Parmi toutes les nations dont l’histoire nous révèle l’existence, un grande nombre se sont arrêtées dès les premiers pas ; puis, comme désespérant de elles-mêmes, se sont perdues dans une tyrannie ou anarchie précoce, ou se sont absorbées dans d’autres états ;—d’autres, après avoir élaboré pendant des siècles, avec persévérance et succès, leur constitution ont imposé leur caractère à la civilisation générale ; puis, après avoir fourni une carrière plus ou moins glorieuse, n’ayant plus le sens du mouvement elles ont dû céder la place à de plus jeunes, abdiquer et disparaître. Aucune n’est encore revenue à l’existence.

Pour ne parler que des nations les plus connues, celles que ait exercé l’influence [18] la plus directe sur la civilisation, et qui, à la fin du siècle dernier, avaient disparu de la scène, les Juifs, représentants pour nous de l’ancien monde oriental, ont épuisé leur spontanéité dans la production du monothéisme ; la Grèce, impuissante à réaliser son amphictyonie, a donné la philosophie et l’art ; Roma a créé et généralisé le droit ; l’Italie du moyen âge, reprenant l’idée fédéraliste, mêlent le droit romain à l’Evangile, a créé le système féodale, sous la double autocratie du Pape et de l’empereur. Et tous, Juifs, Grecs, Romains, Italiens, leur œuvre accomplie se sont éclipsée : ils sont morts, pour ainsi dire, de leur enfantement ; ils étaient à [   ]. L’idée donnée, reformée, remplacée, ou vaincue, une sorte d’habitude saisit la nation qui le portait ; cette nation s’agite à vide, se déplaise, se dissout comme corps politique, et devient, pour un laps de temps incalculable, puisque l’histoire n’offre aucun exemple d’une renaissance, incapable de représenter quoi que se soit. Ce n’est plus, comme l’a dit Metternich, qu’une expression géographique, vouée à la domination du premier occupant.

Ainsi les Juifs, que tant de servitudes n’avaient fait fléchir, ni celle d’Égypte, ni celles des Philistines et de Moabites, ni celle d’Assyrie et de Pèsse, ni celle des sois de Syrie, ni l’occupation romaine, ayant enfin perdu leur dernière illusion sous Barcochébas, ont quitté leur terre de promission pour se faire coutiers du monde. Le Messie peut venir quant il voudra ; le peuple de Dieu fait des affaires, et multiplie comme jamais. Mais la spontanéité de Jacob s’est éteinte, la nationalité d’Israël s’est évanouie. Ceux-là du moins ne demandent plus leur réintégration : ils s’accommodent comme les Jésuites, de tous les gouvernements ; [19] servent en même temps, là où ils se trouvent, la révolution et la réaction, contents d’exploiter par l’usure et l’agiotage les peuples chrétiens, qui leur ont pris leur idée, et que jamais, en leur qualité de Juifs, ils ne se résoudront à regarder comme frères.

Ainsi les Grecs, qui dès le temps de Philippe ne s’entendaient plus ; qui, sous la conduite d’Alexandre, ont répandu leur philosophie et leurs arts, les Grecs s’effacent complètement sous la domination dédaigneuse de Rome. Ni l’édit du préteur, ni l’Evangile du Christ, ne saurent les relever. Les disputeurs du Bas-Empire seront au-dessous de la barbarie ottomane. En 1825, l’Europe libérale, s’interposant entr’eux et leurs [possesseurs], crut les ressusciter. J’approuve cette médiation. La chue d’une nationalité n’implique pas que la nation doive être vouée à la tyrannie et au mépris. Mais, la spontanéité est-elle revenu aux Grecs ?

La nationalité soi-disant restaurée, a-t-elle produit une idée nouvelle ? représente-t-elle quelque chose ? Non ; la Grèce affranchi est stérile ; les garanties été les pratiques constitutionnelles, qu’on lui adoss[]es son[t] [indigestes] ; les modernes Hellènes ne savent que rêver de l’Empire de Constantinople ; en attendant, ils vivent, ou plutôt ils végètent de la spontanéité des races du nord, sous le sceptre constitutionnel d’Othon de Bavière, un brave homme d’allemand, qui s’[ennuie] au milieu d’eux et dont ils ne se soucient guère. La race grecque a survécu à toutes les révélations, comme la race israélite ; moins désespérée que celle-ci, elle est restée fidele au sol natal, mais il n’y a pas plus de nationalité grecque que de nationalité judaïque : il ne peut plus y en avoir une. [marginal note] [Ne dites pas pour cela que cette race a dégénéré : ce mot n’a pas ici de sens. Ne confondons pas a qui est de la race, avec ce qui appartient à la nationalité. [20] Le premier est affaire d’ethnographie, de psychologie, de physiologie ; le second a trait à la politique. Depuis la ruine de son temple et la disposition de ses tribus, Israël a produit la Rav. [P]ale, Maimonide, Spinosa. De pareils hommes valent les anciens prophètes. Les Romains de la décadence n’ont-ils pas au Germanicus et Thraséa ? [Probe], Dèce, Valérien, les Antonins, valent-ils moins que Camille, Regulus, Scipion, Paul [Emi]le et tous les consuls de la République ? Est-ce que les héros grecs de la guerre de l’indépendance contre les Turcs, avaient moins de cœur que ceux de la guerre contre les Perses ? Non, non : il ne faut point accuser ici la dégénérescence de la race ; il y a simplement, je le répète, cessation de la spontanéité nationale,, exhaustion de l’idée politique, ce qui est tout diffèrent. Juifs et Grecs [feront] désormais cd que la civilisation qui les enveloppé les fera, et à laquelle ils ne peuvent plus contribuer qu’en s’y soumettant.—Quoi ! direz-vous, la spontanéité d’une nation longtemps opprimée, mais enfin rendue à elle-même, serait éteinte à jamais ! qui vous dit qu’elle ne puisse renaître ? Avant de répondre à question, il faudrait commencer par prouver que, dans les données de la civilisation générale, il importe que cette spontanéité renaisse, et que le progrès de l’humanité la réclame. Notre politique de fantaisie est-elle en mesure d’administrer cette preuve ?

Ainsi le peuple romain, on peut le dire, s’est consommé tout entier dans sa conquête : il n’est pas de race qui ait autant envahi, autant possédé, aussi longtemps dominé, qui ait aussi profondément marqué son empreinte, et qui ait en même temps laissé une postérité si douteuse et si faible. Qui oserait [affirmer] que les Transtévérins d’aujourd’hui et les paysans de la Romagne descendent des compagnons de Romulus ? Dès la fin de la seconde guerre, on cherche le peuple romain : Scipion, haranguant les citoyens de fabrique, les traitait d’affranchis. La nationalité latine a fini dans la promiscuité des nations : cela devait être ; les sujets du St. Père, prompte à lancer le couteau, n’entendent [rien] a la politique, quoi qu’on dire ; il ne s’en occupent même pas.

Que dirai-je de l’Italie, du moyen âge, qu’il faut bien se garder de prendre [21] pour l’héritière de Rome, puisqu’elle ne fut autre chose que la réaction des nationalités de la péninsule [coutre] contre la tyrannie de la capitale ? Nous savons le rôle qu’elle a joué, et ce rôle fini, ce qu’elle est devenue. Partagée entre Rome et Constantinople, entre la Papauté et l’Empire germanique, entre le royaume unitaire et la fédération des villes, l’Italie donne se signal de toutes les révolutions qui s’accomplissent en Europe depuis la mort de Augustale jusqu’à l’avènement de Charles-Quint. Puis elle l’en dort dans les corruptions de la Papauté, les délices du dilettantisme, et les immoralités de Machiavel, laissant faire à [deux] nationalités plus jeunes et la Reforme, et la Philosophie moderne, et l’Equilibre européen, et la Révolution. Comme la race de Jacob, l’Italie a continué de produire de grandes individualités, Machiavel, Michel-Ange, Galilée, Vico, Alfieri: ce n’en est pas moins une nationalité finie. Croyez-vous sérieusement que ce Lazare aille se réveiller? Les entrepreneurs de restaurations nationales l’appartient: j’aimerais mieux que la nation, au lieu de se laisser galvaniser, fit elle-même ses preuves. Mais il en est des Italiens de Victor-Emmanuel comme des Grecs d’Othon: ce sont des somnambules, qui remâchent les lauriers et les idées de leurs pères. Il suffisant d’introduire sans bruit l’Italie dans la civilisation moderne, de l’initier, peu à peu au droit civil, au libre examen, aux principes d’une comme administration, aux garanties constitutionnelles: cela ne dérangeait rien, entrainait tout, servait l’Europe et l’humanité. Les émancipateurs ne se sont pas contents de si peu. Sous leur influence, la pourra Italie ne [pense] à rien de moins qu’à reprendre son ancien rôle; elle rêve l’apostolat de l’Europe; elle affirme son unité, réclame Nice, Vénice, Rome, [Trieste], la Corse, le Tessin, tout la cote orientale de l’Adriatique, et du premier coup le forge en idée [22] un empire de trente millions, supérieur a celui que possédait chacun des collègues de Dioclétien. Son idéal est toujours, en dépit de leurs contradictions insolubles, l’empire et le pontificat, le royaume et les fédérations. Le pape subordonné à l’empereur (français ou germanique, n’importe), si l’opinion est gibeline ; l’empereur au contraire subordonné au pape, si les guelfes sont les maitres ; les villes acclamant le royaume unitaire, aussi longtemps qu’elle redoutent l’empereur ou le pape, mais toujours prêter à secouer le joug monarchique et à invoquer l’Empereur ou le Souverain Pontife, aux premier mécontentement. Autre temps, que voyons-nous ? Le pays désolé par l’incendie et la massacre, comme au temps d’Esselin ; la bourgeoisie engouée du système doctrinaire, dans lequel elle promet de surpasser ses modèles, sa plèbe enfiévrée de déclamation, réchauffée, de Rousseau et de Robespierre ; et puis toujours, partout, l’étranger, Habsbourg, Bonaparte, Palmerston, Rothschild, Mirès, planant de haut sur la Péninsule, qu’il exploite et protège. Napoléon III, dites-vous, avec Victor-Emmanuel, a été le libérateur de l’Italie. Oui, comme il a été le libérateur de l’empire turc. Eh bien, que Napoléon III achève son œuvre ; qu’il donne à l’Italie tout ce qu’elle lui demande encore, Rome, Venise, Trieste, et Nice, et la Corse, et le Tessin, Malte même, si les Anglais y consentent : et je ne crains pas d’y engager ma considération de publicité quand Napoléon III aura obtenu toutes ces demandes, il s’apercevra que l’Italie n’est pas plus avancée qu’auparavant : elle aura fait quelque pas de plus dans sa tyrannie séculaire et dans son antique corruption. Alors l’Empereur, suivant les traces des Othon et des Barberousse, repassera les Alpes avec son armée ; il ira remettre l’ordre dans cette Italie qu’il croyait avoir affranchie ; pour plus de sûreté s’adjugera la couronne de fer, donnant Naples, Florence et Rome à ses fils et à ses cousins… [23]

Certes, les races humaines, tout en se croisant et se mêlant, ne peuvent périr. Si, pendant un temps, la servitude, la misère et le vice peuvent les faire dégénérer, il suffit de leur rendre la liberté, la moralité et le bien-être pour qu’elles se relèvent. Tout cela est de pire physiologie. Mais il n’est pas vrai que les nationalités ressuscitent une fois que leur spontanéité a donné son contenu ; et la raison en est simple, elles n’ont plus rien à faire au monde, aujourd’hui moins que jamais. Vous qui parlez de rendre l’existence aux nationalités soi-disant opprimés, croyez-vous donc en avoir pour si longtemps de la votre ? Depuis tantôt quatre siècles, La spontanéité du Tiers-Etat a produit, sure toute la face de l’Europe, d’abord la rénovation littéraire et philosophique ; en second lieu, la Réforme ; finalement la Révolution : trois grands mouvements, dont la pensée, dégagée de tout nationalisme, est devenue presqu’aussitôt universelle. Mais vous ne pouvez niez que depuis une cinquantaine d’années cette même spontanéité du Tiers-Etat ne soit en train de se perdre à son tour, sans le matérialisme mercantile et l’ambigu doctrinaire : dernière et irréparable défaillance, que a commencé par nous au [   ] Français, et qui déjà se révèle sur tous les points de l’Europe. Or, l’Humanité ne pouvant mourir ni la civilisation rétrograder ; il faut admettre que nous avoir ici le symptôme d’une révolution radicale, qui, changeant les conditions [24] de la vie et de la spontanéité humanitaire, tendant à effacer toute distinction de nationalité, tout privilège d’autonomie, toute agglomération artificielle, toute spécialité d’institution, tout rivalité de gouvernements, et ne laisse subsister, au milieu du désarmement général et de la suppression de toutes les bassières, que la droit, identique et universel, et la liberté. Le progrès social aurait ainsi, dans un avenir peu éloigné, pour caractéristique, l’affaiblissement de la spontanéité politique dans les nations, résultât de l’équilibre général et de l’identité des garanties ; comme le progrès philosophique a eu pour signe l’affaiblissement de la spontanéité religieuse, affaiblissement qui date de la fusion des cultes dans le catholicisme.

§7.—Application à la nationalité polonais de principe d’immanence.—Divisions de l’histoire de Pologne.

Le lecteur sait maintenant quelle est la pensée dominante de cette Étude.

Toute nation, en tant qu’elle est un élément d’humanité, qu’elle représente un de ses moments et de se aspects, possède la faculté de s’organiser, de se former en corps politique, ayant vie, attraction et évolution; absolument comme l’homme possède de son fonds la mémoire, le génie, la conscience, l’amour. C’est un faculté positive, immanente dans le sujet collectif, susceptible de l’éducation et du développement, qui a ses lois et ses formes, mais qui se manifeste spontanément, et que l’on ne saurait suppléer par aucun artifice.

Mais par cela même cette faculté est plus forte ou plus faible, selon les races et les [25] circonstances; elle peut s’altérer, s’épuiser, laisser le nation incapable de résistance devant l’étranger; il paraît même qu’elle diminue par le fait de la civilisation générale, et sous l’influence de causes dont nous parlerons plus tard.

Ainsi la virtualité politique, et conséquemment la nationalité, ou péri chez une foule de peuples dont les noms subsistent seule dans l’histoire, ou ne servent plus qu’à désigner des circonscriptions géographiques: telle fut la destinée de ces anciennes peuples, aujourd’hui perdus, Égyptiens, Bactriens, Assyriens, Romains, etc.; telle est cette de plusieurs nations modernes dont on peut dire une la matière a été conservée, mais qui ont perdu la vie et la force.

Les fauteurs de restaurations nationales ne raisonnent pas ainsi; ils ne savent ce que c’est que l’immanence, ils ne croient point à une spontanéité humanitaire. Toute nation, disent-ils, toute agglomération d’hommes, comme tout individu, est libre; elle a le droit de se gouverner comme elle l’entend, d’être maîtresse chez elle, de gérer ses [affaires] selon son plaisir, sans que nul étranger puisse s’en mêler. Tant pis pour elle, si elle commet des fautes; mais l’expérience peut seule l’instruire et la [redresser]; et ses échus ne donnent pas droit à ses voisins de s’ingérer dans son gouvernement. Delà l’idée, aujourd’hui si populaire, d’une restauration des nationalités tombés, utopie dont se rirait, si elle n’était atroce, folie la plus [insigne] d’une société qui se sent elle-même mourir.

Supposer que la faculté d’organiser ne soit rien de plus, dans une nation, qu’un acte de son volonté et de son bon plaisir; que l’on fonde un état, comme on pave un contrat de vente ou de louage, comme on fait la carte d’un [dines] ou comme on prend une concubine, nier la spontanéité humanitaire, enfin, ce que j’ai appelé principe d’immanence, c’est, de deux choses l’une, faire de l’organisation politique une abstraction, du gouvernement un arbitraire, [26] de la politique une fantaisie, ce qui est également faux et immoral; ou revenir au système des anciens, suivant lequel toute idée venant de Dieu, toute institution étant décrétée d’en haut, tout individu et tout race ayant part égale aux [dons] de l’Esprit, la nationalité doit être considéré comme sacrée, quoi qu’il advienne, sauf les cas d’agression, d’absorption volontaire, ou de sacrilège.

Je crois inutile d’insister davantage sur ces deux hypothèses, la première sophistique, la seconde idéaliste et mystique : il suffit, pour les réfuter, de les avoir mises en regard de la théorie positive de l’immanence. Pourquoi la guêpe, plus grande, plus forte et plus belle que la mouche à miel, tout aussi intelligents est-elle cependant moins bonne ouvrière ? Direz-vous que c’est son plaisir, ou que Baal-zéboub, le dieu des mouches, s’est montré à son égard moins favorable ? L’un serait aussi ridicule que l’autre. C’est que la spontanéité mellifère, ou la faculté de fabriquer le miel et de bâtir des ruches, n’est pas la même d’un dans la guêpe et dans l’abeille ; ce qui est à la fois simple, clair, rationnel, et positif. Raisonnons de même des nations ; disons qu’elles n’ont pas toutes, et dans tous les temps, ni dans tous les milieux, la même puissance d’organisation, la même énergie de développement, et que telle est la cause première de leur bonne ou de leur mauvaise fortune. Chose étrange, un écrivain anglais, M. Spence, dans un ouvrage comme je voudrais qu’il en parût beaucoup en France, vient de prouver que tous les hommes d’état des Etats-Unis d’Amérique sont sortis jusqu’à présent des états à esclaves, et que la capacité politique est beaucoup moindre dans les états de liberté ! Et les faits et gestes du gouvernement de M. Lincoln ne confirment que trop, hélas ! la justesse de cette observation. Ce n’est certes pas une [27] raison de conclure que l’esclavage soit cueilleur que la liberté, à Dieu ne plaire : mais cela donne singulièrement à réfléchir sur le théories de Jean-Jacques Rousseau et de Montesquieu, le premier fondant la souveraineté politique sur la suffrage populaire, le second prétendant que la république a pour principe la vertu.

Revenant à la question polonaise, il résulte de tout ce que nous avons dit que ce que nous avons a faire tout d’abord, après avoir recueilli la plainte des Polonais, est de constater s’il y a mort ou survie de leur nationalité. Dans le premier cas, la seule décision à prendre sera l’ordre du jour ; dans le second l’affaire changerait d’aspect, la société européenne étant intéressée à ce qu’aucun de ses membres vivants ne soufrée violence et dégradation.

Or, il suffit de jeter les yeux sur un tableau de l’histoire de Pologne, le plus [puciact] possible, pour juger aussitôt que, de ce chef, la réclamation est inadmissible.

L’Histoire de Pologne se divise naturellement en six périodes principales.

La première comprend toute l’époque païenne ou de formation. Elle ne commence à devenir certaine et authentique que vers l’an 862 de notre ère, date de l’élection de Piast, et finit à la conversion de Miéculas en 964. Sur l’idée fondamentale, politique, économique et sociale, des peuples Slaves, idée qu’ils ont de commun avec les peuples germaniques, il n’y a rien à dire, sinon que cette idée a [rien] fait un développement, qu’elle était incapable, dans ses donnée originale, de [régri] une grand état. Le Christianisme se présente, pour compléter cette idée.

IIe Période, de l’an 964, date de l’introduction du Christianisme en Pologne, au partage des Etats de Boleslas III en 1139.—Essai d’organisation de l’Etat polonais, par [28] l’initiative royale, sous l’influence de l’Empire et du saint Sieye ; essai qui n’aboutit pas, malgré les règnes brillants des trois Boleslas.

IIIe Période : de la mort de Boleslas III, en 1139, au couronnement de Vladisla, Lothietek, en 1320.—L’établissement monarchique, absolutiste, ayant échoué la noblesse devient prépondérante ; l’influence des grands prime la royauté. Essai de constitution de la Pologne par l’aristocratie, selon la principe féodal. Cette tentative ne réussit pas mieux que la première, mais l’aristocratie est vaincu, et la féodalité éliminée, que fera la Pologne ?

IVe Période : du retour de Lothietek, en 1320, à la mort de Kazimir IV, en 1492. La Pologne comprend à cette époque, et depuis plusieurs siècles déjà des vastes territoires ; des populations nombreuses ont été amenées à la république léchite.—Mais l’Etat est toujours en question ; il n’est pas sorti, quant à l’organisme, de la période embryonnaire. Essai de conciliation entre le royauté et la noblesse haute et basse, avec un semblant de protectorat de la couronne en faveur des paysans : sorte de baiser Lamourette, qui amène une politique doctrinaire. Tout changement porte avec soi [en mieux] être momentané ; tout modérantisme fait d’abord illusion. Aussi cette époque est-elle signalée par les historiens comme la plus florissante de la Pologne. Mais l’équivoque, la bascule, le modérantisme, les transactions, ne peuvent [tenir] lieu des principes : à la mort de Kazimir IV, la république est plus corrompis, plus avariée, et le statu quo plus insoutenable que jamais.

Ve Période : de l’avènement de Jean-Albert, en 1492, à la mort de Sobieski, in 1696.—La lutte commence, sourde d’abord, puis avouée et officielle, entre la royauté et la noblesse. Période d’anarchie par excellence, de dépravation et de brigandage nobiliaire, de désespoir national. On ne cessé de parler de la réforme de la [29] république : mais rien ne se fait ni ne se peut faire ; le paysan, on l’[   etons], est plus que jamais asservi ; les villes sans influence et sans droits ; la nation, après de vaines démonstrations d’Independence religieux, se livre aux jésuites et se fait persécutrice ; enfin, la royauté, déshonorée en Koributh succombe en Sobieski, et la Pologne, trafiquent joyeusement de la couronne, signe sa déchéance et se livre à l’étranger.

VIe et dernière époque: de 1697 à 1862.—L’élection de Frédéric-Auguste de Saxe marque la mort morale de la Pologne ; le partage de 1772 et 1796, en est la mort physique. L’un était la conséquence de l’autre. De 1796 à 1862, vie d’ombre, pendant laquelle les nobles polonais se mêlent à toutes les agitations de l’Europe, invoquent toutes les puissances, caressent tous les partis, professent tous les principes, faisant tout à contre-sens, et n’aboutissant toujours qu’à faire resserrer leurs chaines. Mais cette agitation posthume, qui s’observe chez toute nation déchue et incorporée, faiblit elle-même, jette sa dernière lueur dans les incendies et les assassinats ; et nous pouvons dire, c’est fini, consummatum est.

L’histoire de Pologne, ainsi que l’a fort bien vu Salvandy (Histoire de Jean Sobieski), est une longue déchéance, ou pour mieux dire, c’est un effort soutenu pendant 900 ans pour se constituer et toujours impuissant. Tout cet échafaudage de royauté, d’aristocratie, de république, de conquêtes, qu’on appelle Etat de Pologne et histoire de Pologne, n’est qu’une représentation de théâtre, derrière laquelle il n’y a rien. Des abus, de la tyrannie, du brigandage, des usurpations militaires suivies d’immense [   ]. Plus tard de l’intolérance de l’hypocrisie, de l’anarchie, mais pas d’institutions sérieuses, pas de lois, pas de justice, pas de principes, pas d’assimilations, c’est-à-dire pas même de conquêtes : voilà ce qu’on trouve dans les annales polonaises.

A dire vrai, la Pologne, en tant que corps politique, nation organisée, n’a joui que d’une existence fétale ; elle n’est pas venue au monde : c’est [à doute] conviennent tous les historiens, ceux là même que lui sont le plus sympathiques. L’état de Pologne a été retenu pendant des siècles, par la nation elle-même à l’état embryonnaire ; puis il est mort, et l’étranger a partagé le cadavre. Il y a bien existe, en Pologne, une caste de nobles pillards et encore plus bavards, et une caste de paysans odieusement asservi ; il y a eu une ébauche de monarchie, un simulacre d’aristocratie et un fantôme de république ; jamais, en réalité, ni droit, [30] ni garanties, ni liberté, ni justice, ni gouvernement, ni souverain. Dire comment a pu se produire une semblable anarchie; comment en l’absence de voisins forts elle s’est [soutenue] si longtemps; comment, à fosse de contrefaçons latines et d’ostentation vaniteuse elle avait acquis une sorte de respectabilité; et comment, aussitôt que les lumières d’une civilisation vraie et d’une politique sérieuse eurent rayonné autour d’elle, le spectre s’évanouit, c’est toute l’histoire de le Pologne.

Si ces faits sont établis, et je puis défier qui que ce soit de les révoquer en doute, de quoi de plaignent les Polonais? Quel tort leur a-t-on fait: je raisonne exclusivement au point de vue de la nationalité, c’est-à-dire de la spontanéité sociale, la seule chose qui soit sans doute pour le moment en question? Qu’ont-ils perdu, dont la perte ne soit arrivée par leur faute? Sans doute on ne peut pas dire de la Pologne qu’elle n’a jamais fait acte de nationalité, puis qu’elle a produit ses éléments depuis les temps fabuleux de Aacus et de [Léch] jusqu’à ceux plus certaines de Piast; puisqu’elle a remplacé son ancien culte par la religion du Christ, et que sa monarchie eut d’assez beaux commencements sous les Boleslas. Mais cette spontanéité s’annihile rapidement dans les siècles suivants, et quand elle a perdu avec Sobieski son dernier prestige, on s’aperçoit que sous cette multitude de nobles indisciplinés et de paysans serfs, dans ce vaste royaume que va de la Baltique à la mer Noir, il n’y a véritablement [personne]. La Pologne a passé, et n’a servi à peu près de rien à la civilisation générale. Quelle a été sa mission en Europe? Quelle idée a-t-elle produite? Dans quelle œuvre l’a-t-on arrêtée? Où est son initiative? À l’exception, je le répète, des temps antérieur à sa conversion au Christianisme, quand peut-elle se vanter [31] d’avoir vécu d’une véritable vie? Car c’est la vie, et non pas seulement la naissance, qui constitue la nationalité.

L’effet de la civilisation a fini par éliminer cette anarchie scandaleuse; la sévère justice de l’histoire a ravie aux Polonais le sceptre et l’indépendance : à qui la faute? La Pologne, comme la courtisane stérile, que maudit l’Ecriture, a été condamnée; après tant d’avortements, elle était arrivée à l’impuissance, et formait sur la carte un vide. Ce vide, danger pour tous, a été comblé,–bien ou mal, ce n’est pas ce dont il s’agit pour le moment,–par l’intervention des trois puissances les plus proches: je dis hardiment qu’elles ont bien fait, et qu’elles ont agi dans leur droit, comme dans leur intérêt. Si la cause polonaise n’a pas d’autre argument à fournir que celui de la nationalité violée, elle est perdue.


NOTE: Ms. 2832 continues with “Second Part: History,” which continues into MS. 2833. The remainder of this text appears in Ms. 2834.

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Ms. 2846 — Theory of Property

[This page is a work-in-progress.]


[1]

Dedication. Persons, Property.

We work to avoid the economic question.

It is from this point of view that I judge contemporary politics.

We imagine meeting the needs of the situation with free exchange, with pension funds, with company towns, agiotage, and pisciculture, with the jockey-club! —

We are mistaken…

We excite the hatred of the populations against the old dynasties; we hopes by this sacrifice to save the aristocracies. The Romanovs, the Habsburgs, the Hohenzollerns, the Bourbons, etc., that is what we offer up as fodder for the hydra.

But we work to save the old gentries, to reestablish the aristocracies.

Now, it is just the opposite that I demand.

We must destroy the Polish nobility and the Hungarian nobility, like the Russian nobility.

We must make possessors of the peasant, the worker, the proletarian, in France, Italy, Belgium, Germany, Austria, and everywhere.

We must put an end to the distinction of bourgeoisie and proles, of capitalist and employee, worker and master.

The individual right, which leads to equal exchange, which has decreed universal suffrage, perhaps a bit too soon, guides us there.

The unity of Italy, the reconstitution of Poland and Hungary, annexations, war: backward-looking fantasies, henceforth devoid of sense.

The Pope reduced to spiritual power; a Catholic restoration; a second edition of the Concordat: a backward-looking fantasy.


[2]

Theory of Property.

Epigraph: Sancta Santis.

That is to say, Everything becomes just for the just man:

Beati pacifici, quoniam,
ipsi possidebuni terram.

Everything can be justified between the just.
(Thus the sexual act is permitted in marriage, and sanctified; but woe to the man who behaves with his wife as with a courtesan.)

That maxim contains the whole secret of the solution.

The act of appropriation in itself, considered objectively, is without right. It can be legitimated by nothing. It is not like wages, which is justified by labor, like possession, which is justified by necessity and the equality of shares; property remains absolutist and arbitrary, invasive and selfish.

It is only legitimated by the justice of the subject itself.

But how do we make men just?

That is the aim of education, of civilization, of manners, of the arts, etc.; it is also the goal of the political and economic institutions of which property is the principal.

In order for property to be legitimized, it is necessary that man legitimize himself; that he desires to be just; that he proposes Justice as the goal, in everything and everywhere.

He must say to himself, for example: Property in itself not being just, how would I make it just?

First, by recognizing in all the same right of appropriation, of usurpation; second, by regulating the usurpation, like the corsair dividing the loot among his companions; so that it tends spontaneously to level itself.

If I do not do that, property follows its nature: it is exaggerated for one, annihilated for the other; it is unmannered, immoral.


[3]

Chapter VII.

Guarantism.—Theory of Property.

That the citizen, a free and concrete being, made in the image of the State, must have, along with the possession of their person, authority over things, or risk being deprived of all guarantees.—Prejudices unfavorable to absolutism.—Different manners of possessing the land: in community, in feudalism, in sovereignty or property. Examination of the first two modes: rejection.—Opinions of the jurists concerning the origin and principle of property: refutation of these opinions.—New Theory: that the reasons for property, and thus for its legitimacy, must not be sought in its principle or origins, but in its aims. Account of these aims: 1 Necessity, after having organized the State, of creating a counterweight to the State in the liberty of each citizen; federalist and republican character of property; observations on the poll tax and confiscation.—2 Abstention from any law regulating the possession, production, circulation, and consumption of things: analogies with love and art; mobilization of real property.—3 Competition, equalization and moralization of selfishness; character of the true proprietor; scale of the social problem: organic condition of property;—how and why it is said to be absolute.—Preservation of proprietary egoism through the collective reason: maxims of that reason; progressive leveling of conditions and forms; law of social approximations.—Historical look at property: causes of its uncertainties, its variations, its abuses and failures; it has never, anywhere, existed in truth and fullness, in accordance with the [4] wishes of society, and with a perfect understanding of itself.—Spirit of socialism: defense of the author and his critique.—A word to the Poles.

Let us look back over the road we have traveled. Having posed our two great principles, the immanence of justice and of ideas in humanity (Ch. I) and the realism of the State (Ch. II), we have indicated the rule of political geography (Ch. III); from geography we have passed to ethnography (Ch. IV); from ethnography to the organization of the Social Body, and consequently in the form of the Collective Reason (Ch. V); some considerations concerning the Collective Reason have raised us, finally, to the laws of the universal conscience, which are those of progress. Thus we have arrived, through that ultimate question of customs and social transformations, to the far reaches of the intellectual world. One step more, and we would run the risk of falling from the reality where we have remained thus far, into mysticism. It is time to end our ascent, and, as we have climbed from matter to mind, to descend once again from mind towards matter, which we will do, not by retracing our steps, but by completing our arc, by continuing on our path.

One of our maxims is that the citizen must be made in the image of the State, the man given by nature reproduced in the style of Society, true and living Word. It is only in this way that the individual will can acquire that liberty and autonomy of which only the shadow has been given to it by nature, become the personification of right and be able to separate itself from the magistracy and the government.

But it is not only through intelligence and justice, it is not only with theoretical and practical reason that the citizen must follow the example the State. [5] If this were the case, the civic quality would be reduced to a pure ideality. The humanitary republic would exist only in the imagination, in the dream of the conscience; the State alone, having its feet on the ground, king of the temporal realm, would possess things and could say: I am; the nation, deprived of a body, without authority over matter, would be up in the air, lost in its hazy other-worldliness. Here there is not, there cannot be, as in the Apocalypse, two Jerusalems, one on the earth and the other in the heavens: the two are only one, and it is a question of establishing their identity. So it is necessary that the citizen, declared free and inviolable, in full possession of himself though education, autocrat 0ver his labors, his opinions, his desires, his conceptions, his will, as well as over his person, called to resist, if necessary, the despotic tendencies of the State, and to react against the influences and incursions of his fellows, must furthermore be established, like the State, in sovereignty over things; that his self, relying on the external world, creates there a position, a domain, without which his liberty, like a force that had exploded in the void, would remain without efficacy and would fall back into nothingness.

Now, to confer on the citizen power and jurisdiction over things, to assign him a possession, a territory, to make him in this way the head of a state within the state, that is what I call closing the political circle, and ending just where we began. It is not, in fact, through the soil that the political life begins for the individual, as we have previously seen the political State set out from its embryonic valley. It is, on the contrary, though the possession of the soil, through the eminent domain that is granted to him over a portion of territory that the citizen is completed and dignity begins. Thus the citizen becomes the fellow, what am I saying?—the equal, the rival of the State. He is himself the entire State, reduced to its simplest expression, to its most minimal extent. [6] In this way the union of matter and mind is accomplished in the social world, a phenomenon inexplicable in the world of nature, where the creative operation is performed, without our being able to discover its beginning; where the syntheses are given to us ready-made, without our being able to resolve them.

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Ms. 2846 — Théorie de la propriété

[This page is a work-in-progress.]


[1]

Dedicace. Personnes, Propriete.

On travaille à éluder la question économique.

C’est à ce point de vue que je juge la politique contemporaine.

On croit satisfaire aux nécessités de la situation avec du libre échange, des caisses de retraite, des cités ouvrières, de l’agiotage, de la pisciculture, du jockey-club ! —

On se trompe…

On excite la haine des populations contre les vieilles dynasties ; on espère par ce sacrifice, sauver les aristocraties. Les Romanow, les Habsbourg, les Hohenzollern, les Bourbon, etc., voila ce qu’on offre en pâture à l’hydre.

Mais on travaille à sauver les vieilles noblesses, à reconstituer les aristocraties.

Or, c’est le contraire que je demande.

Il faut anéantir la noblesse polonaise, la noblesse hongroise, comme la noblesse russe.

Il faut possessionner le paysan, l’ouvrier, le prolétaire, en France, en Italie, en Belgique, en Allemagne, en Autriche, et partout.

Il faut faire cesser la distinction de bourgeoisie et plèbe, de capitaliste et salarié, d’ouvrier et maître.

Le droit personnel, qui conduit à l’égal échange, qui a fait décréter le suffrage universel, un peu trop tôt peut-être, nous mène là.

L’unité de l’Italie, la reconstitution de la Pologne et de la Hongrie, les annexions, la guerre : fantaisies rétrospectives, désormais dénuées de sens.

Le pape réduit au spirituel ; une restauration catholique ; une seconde édition du concordat : fantaisie rétrospective.


[2]

Théorie de la Propriété.

Epigraphe : Sancta Santis.

C’est-à-dire, Tout devient juste pour l’homme juste:

Beati pacifici, quoniam,
ipsi possidebuni terram.

Tout peut se justifier entre les justes.
(Ainsi l’œuvre de chair est permise en mariage, et se sanctifie ; mais malheur à l’homme qui se comporte avec une épouse comme avec une courtisane.)

Cette maxime contient tout le secret de la solution.

L’acte d’appropriation en lui-même, considéré objectivement, est sans droit, il ne se peut légitimer par rien. Ce n’est pas comme le salaire, qui se justifie par le travail, comme la possession, qui se justifie par la nécessité et l’égalité des partages ; la propriété reste absolutiste et arbitraire, envahissante et égoïste.

Elle ne se légitime que par la justice du sujet même.

Mais comment rendre l’homme juste ?

C’est le but de l’éducation, de la civilisation, des mœurs, des arts, etc. ; c’est aussi le but des institutions politiques et économiques dont la propriété est la principale.

Pour que la propriété soit légitimée, il faut donc que l’homme se légitime lui-même ; qu’il veuille être juste ; qu’il se propose la Justice pour but, en tout et partout.

Il faut qu’il se dise, par exemple : La propriété en soi n’étant pas juste, comment la rendrai-je juste ?

D’abord, en reconnaissant à tous le même droit a l’appropriation, à l’usurpation ; 2º en réglementant l’usurpation, comme le corsaire partageant le butin entre ses compagnons ; de sorte qu’elle tende spontanément à se niveler.

Si je ne fais cela, la propriété suit sa nature : elle s’exagère pour l’un, s’annihile pour l’autre ; elle est sans mœurs, immorale.


[3]

Chapitre VII.

Garantisme.—Théorie de la propriété.

Que le citoyen, être libre et concret, fait a l’image de l’État, doit avoir, avec la possession de sa personne, autorité sur les choses, à peine d’être destitué de toutes garanties.—Préjuges défavorable à l’absolutisme.—Différentes manières de posséder la terre : en communauté, en féodalité, en souveraineté ou propriété. Examen des deux premières modes : rejet.—Opinions des juristes sur l’origine et le principe de la propriété : réfutation de ces opinions.—Théorie nouvelle : que les motifs, par suite la légitimité de la propriété doivent être cherché non dans son principe ou son origine, mais dans ses fins. Exposé de ce motifs : 1° Nécessité, après avoir organisé l’État, de crée à l’État un contrepoids dans la liberté de chaque citoyen; caractère fédéraliste et républicain de la propriété ; observations sur la cens électoral et la confiscation.—2° Abstention de toute loi réglementaire en ce qui concerne la possession, la production, la circulation, et la consommation des choses : analogies de l’amour et de l’art ; mobilisation de l’immeuble.—3° Concurrence, équilibre et moralisation des égoïsmes ; caractère de vrai propriétaire ; grandeur du problème social : condition organique de la propriété ;—comment et pourquoi elle est dite absolu.—Conservation de l’égoïsme propriétaire par la raison collective : maximes de cette raison ; nivellement progressif des conditions et des formes ; loi des approximations sociales.—Coup d’œil historique sur la propriété : causes de ses incertitudes, de ses variations, de ses abus et de ses déchéances ; elle n’a jamais, nul part, existé dans la vérité et la plénitude, conformément au [4 (166)] vœu social, et avec un parfait intelligence d’elle-même.—Esprit de socialisme : justification de l’auteur et de sa critique.—Un mot aux Polonais.

Jetons un regard sur la route que nous avons parcourue. Après avoir posé nos deux grands principes, de l’immanence de la justice et des idées dans l’humanité (ch. Ier), et du réalisme de l’État (ch. II), nous avons tracé le règle de la géographie politique (ch. III) ; de la géographie nous avons passé à l’ethnographie (ch. IV) ; de l’ethnographie a l’organisation du corps Social, et conséquemment au forme de la Raison collective (ch. V) ; des considérations sur la Raison collective nous nous sommes élevé enfin, jusqu’aux lois de la conscience universelle, qui sont celles du progrès. Nous sommes arrivé ainsi, par cette question suprême des mœurs et des transformations sociales, jusqu’aux confins du monde spirituel. Un pas de plus, et nous courrons le risque de tomber de la réalité où nous sommes resté jusqu’à présent, dans le mysticisme. Il est temps de terminer notre ascension, et, comme nous sommes monté de la matière à l’esprit, de redescendre de l’esprit vers la matière, ce que nous allons faire, non par revenant sur nos pas, mais en achevant notre courbé, c’est-à-dire en poursuivant notre chemin.

Une de nos maximes est que le citoyen doit être fait à l’image de l’État, l’homme donné par la nature répété sur le type de la Société, Verbe vivant and véritable. C’est par là que l’individu acquerra ce dont la nature ne lui a donné que l’ombre, la liberté, l’autonomie, et que devienne la personnification du droit, et pourra se séparer de magistrature et de gouvernement.

Mais ce n’est pas seulement par l’Intelligence et par la justice, ce n’est pas seulement par la Raison théorétique et pratique que le citoyen doit être a l’instar de l’État. [5] S’il en était ainsi la qualité civique se réduirait à une pure idéalité. La République humanitaire n’aurait d’existence que dans l’imagination, dans le rêve de la conscience ; l’État seul, ayant pied sur le sol, roi du temporel, possèderait les choses et pouvait dire : Je suis la nation, privée de corps, sans autorité sur la matière, serait en l’air, perdue dans le vague de sa spiritualité. Il n’y a pas, il ne peut pas y avoir ici, comme dans l’apocalypse, deux Jérusalems, l’une sur la terre, l’autre dans le ciel : les deux ne font qu’une, et il s’agit d’établir leur identité. Il faut donc que le citoyen, déclaré libre et inviolable, en pleine possession de lui-même par l’éducation, ayant l’autocratie de ses travaux, de les opinions, de les désirs, de ses conceptions, de ses volontés, comme de sa personne, appelé à résister au besoin, aux tendances despotiques de l’État, et à réagie contre l’entrainement et l’incursion de ses semblables, doit de plus constitué, comme l’État, en souveraineté sur les choses ; que son moi, s’appuyant sure le monde extérieur, s’y créé une position, un domaine, faute de quoi la liberté, somme une force qui aurait fait explosion dans le vide, resterait sans efficace et retomberait à néant.

Or, conférer au citoyen puissance et juridiction sur les choses, lui assigner une possession, un territoire le faire ainsi chef d’un état dans l’état, c’est ce que j’appelle fermer le cercle politique, et finir juste par où nous avons commencé. Ce n’est pas en effet par le sol que commence pour l’individu la vie politique, comme nous avons vu précédemment l’État politique sortir de sa vallée embryonnaire. C’est par la possession du sol, au contraire, par le domaine éminent qui lui est accordé sur une portion du territoire que s’achève le citoyen, et que se commence la dignité. Ainsi le citoyen devient le semblable, que dis-je ? l’égal, le rival de l’État. Il est lui-même l’État tout entier, réduit à son expression la plus simple, et à son étendue la plus minime. [6] Ainsi s’accomplit dans le monde social l’union de la matière et de l’esprit : phénomène inexplicable dans le monde de la nature, où l’opération créatrice s’effective, sans que nous puissions en surprendre le commencement ; où les synthèses nous sont données toutes faites, sans que nous puissions les résoudre.

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The Reunification of “Pologne”

I needed a break from some other ongoing projects, and decided to take some time to transcribe more of the “Pologne” (Poland) manuscripts. The work turned out to be interesting enough—and the break from other tasks pleasant enough—that I have actually finished transcribing the bulk of the manuscript that would have made up the (announced, but never published) posthumous volume Géographie politique et nationalité (Political Geography and Nationality.) I have one long and not terribly legible footnote to work through, and then lots of miscellaneous manuscript pages to examine, but majority of the text—just under 60,000 words—is ready for proofreading, correction and translation.

It’s a fascinating text, not least because—aside from one chapter published in French by Federico Ferretti and Edward Castleton—it has remained so little-known. I translated the table of contents almost three years ago, along with the transition that would have linked the six chapters of the work to the long seventh chapter (“Garantisme.—Théorie de la propriété.“), which became the basis for Théorie de la propriété (Theory of Property) as it was published in the Oeuvres Posthumes. You can get a taste of it from two sections—”The Polish Question” and “History conceived as a legal inquiry“—that I have translated from Chapter I. And more sections should be available soon.

In particular, this text puts The Theory of Property in a rather different context and makes some of what has seemed hard to fathom about the work much clearer. Proudhon’s Poland intended to be a work of social science, examining the conditions of “the birth and death” (and, in some versions of the title page, the “resurrection” ) of nations, with the example of Poland—and the question of Polish reunification—present throughout as a means of illustrating the theory. Take a look at the chapters in Poland, Part I: Principles:

  1. — History and Nationality.
  2. — The State.
  3. — Political Geography.
  4. — Political Ethnography.
  5. — Political Organogeny.
  6. — Social Metamorphosis.
  7. — Guarantism. — Theory of Property.

The account begins with some general remarks on the project of history and the notion of nationality, then explores the those conditions of the birth, death and possible resurrection of nations through a variety of lenses, presenting a general account of the conditions of “social metamorphosis,” before turning to the final, more programmatic chapter on guarantism, with its “new theory” of property. This would then have been followed by a History of Poland (also announced, but not published in the Posthumous Works), within which the principles established in the first part would presumably be demonstrated.

If The Theory of Property is the conclusion of at least the theoretical development of Poland, then we get a clearer sense of why the larger work—with its international scale, its discussions of race theory, servitude and slavery, the purpose of historical inquiry, etc.—often figured, for Proudhon, simply as “my new work on Property.” He wrote, for example, to Grandclément:

Here is where my book on Poland is, that is to say my new work on Property. I do not have to tell you that property is a veritable ocean to me—an ocean to drink—that its history alone would demand the sacrifice of a lifetime, and that I do not feel sufficiently Benedictine to bury myself thus under one single question. I am in a hurry to know, to comprehend a certain quantity of certain ideas, and, when the erudition does not advance as quickly as I would like, I hardly trouble myself for appealing to a divinatory faculty. — That is what happened to me, for example, with The Federative Principle, of which I just abruptly sketched the theory, or, if you will permit me this ambitious word, the philosophy, in 100 or 200 pages, leaving to others the chore of elaborating the whole system in minute details. That federalism, which boiled for thirty years in my veins, has finally exploded at the combined attacks of the Belgian and French press; the public judges now. What I would permit myself to say to you about it, to you, my master in matters of property, is that I regard that sketch as a fragment detached from the theory of Property itself, a theory that would have already seen the day, if for six months I had not been halted by the tribulations caused me by the Franco-Belgian and Italian Jacobinism, and by the necessity of responding to it. But nothing is lost; I regard even that improvised publication, like the Majorats littéraires, of which I will publish a second and better edition, as a fortunate prelude to my work on Property…. (February 28, 1863)

So we have Poland, originally broken down into two part (Principles, History of Poland), then into three (Political Geography and Nationality, Theory of Property, History of Poland), but we also have a series of published works and unpublished fragments associated with or drawn from the same research. In another letter to Grandclément, Nov. 17, 1863, Proudhon wrote, “My Federative Theory is already a fragment lifted from my Polish work; the [Theory of] Property will be the second…” So we can add The Principle of Federation to the list of related works, along with The Literary Majorats, but also, based on their content,  at least “La Bohème et l’Empire,” France et RhinSi les traités de 1815 ont cessé d’exister? and the works on Italian unity. And once we start adding texts based on shared concerns, very little can be excluded. When we recall that federation and guarantism are connected to mutualism through a “simple synonymy,” we have our connections to works like The Political Capacity of the Working Classes.

And perhaps we should just think of Poland and its related texts as simply the final, sprawling volume of the Essays in Popular (or Practical) Philosophy (the revised edition of Justice, War and Peace and Theory of Taxation) that immediately preceded them.

My present thinking is that most of Proudhon’s work from roughly 1859 on should probably be considered as so closely connected that we should treat each bit of it very carefully until we’ve had a chance to really come to terms with the larger picture. The finished-but-unpublished Comment les affaires vont en France, et pourquoi nous aurons la guerre, si nous l’avons : à propos des nouveaux projets de traités entre les compagnies de chemin de fer et l’Etat (roughly How Business Goes in France, and Why We Will Have War, If We Have It: Regarding New Agreement Proposed between the Railway Companies and the State) is an interesting example of Proudhon beginning to try to talk about his various concerns all at once, with all of the awkwardness one might expect from such an early attempt. The title alone, I think, gives us a kind of snapshot of what we’re getting into with the mature work.

On the one hand, the project of coming to terms with Proudhon’s mature work, more or less en bloc, is a daunting one. On the other, the same research that suggests the necessity of that project already gives us some guidance. It is almost certainly the elements of that “simple synonymy,” mutualism—federalism—guarantism, that are at the heart of Proudhon’s project. And we do have at least two key texts available in English translation: Richard Vernon’s partial translation of The Principle of Federation and my working translation of The Theory of Property. In both cases, however, there has been a tendency to treat the texts as deviations from Proudhon’s anarchist thought and then—with a hand-wave at his reputation as a fundamentally contradictory character—to pick and choose what seems to suit us from his work, as if the contradictions were not ultimately such a great problem after all. But it’s hard for that sort of approach not to simply discredit itself in opportunism and its own contradictions. And, after all, if we know even the most basic things about Proudhon, we ought to know that contradiction was the subject of much of his work, so if we are to make judgments about its coherence we need to make sure that we have accounted for the contradictions that he was highlighting before we attribute any failures of consistency to him.

Still, with the knowledge that we have of Poland, its key concerns and its connections to more familiar works, perhaps even our opportunism is likely to lead us back towards the project of reconciling what appear to be tensions and contradictions in Proudhon’s mature thought. After all, it is the work that has generally been spared most of the anarchist criticism—The Political Capacity of the Working Classes, Proudhon’s death-bed labor, addressed to the workers of Paris and ultimately influential in the International—that presents us with the “simple synonymy” around which any consistent understanding of the texts is likely to be built. Perhaps a natural next step in approaching the theoretical sections of Poland is to complete the translation of the second part of The Political Capacity, where the synonymy is explored in the long discussion of mutualism. That, fortunately, is a work that is well under way, although, looking at my in-progress translations, it is clear that the work will gain in clarity from what I have learned about the other late works.

But the other obvious approach is to finally complete the work on The Theory of Property, which I have left in a rather unfinished state, precisely because there was so much about the text that obviously needed context to clarify. Three years ago, after the manuscripts became available through the Besançon site, I did the basic work of comparing the manuscript pages with the published text, and found that most of the fears about excessive editorial intervention were unfounded. At that time, I also started the job of identifying the manuscripts sources of each section of published text and noting any editorial changes. It was at that time that I transcribed and translated the transition that would have appeared in Part One of Pologne, and got my first glimpse at the connections between the works.

Now, obviously, with the first six chapters transcribed and translation begun, that work can and must move forward. But if we are working from the published version of The Theory of Property back toward Proudhon’s larger project, there are obviously going to be complications. Let’s survey once again the potential works we have to deal with:

  • The study of Poland, which obviously sprawled and resulted in a number of books, whether published, unpublished or merely proposed, as well as a large number of manuscript fragments not clearly intended for any of the individual works that emerged;
  • Pologne, the large two-part study, as we find it proposed in the manuscripts, with the chapter on property intact;
  • Pologne and Théorie de la Propriété, divided, as we find them in the manuscripts; and
  • Théorie de la Propriété, as it was eventually published, with the understanding that it would be supplemented by Géographie politique et nationalité and Histoire de Pologne.

Translating the published work has undoubtedly been the simplest step, but what it gives us is a work of collaboration, however careful and well-intentioned, between Proudhon, J.-A. Langlois and Georges Duchêne. This would not be so remarkable, since at least Duchêne contributed to a number of works generally attributed to Proudhon alone, except that in this case it was Proudhon’s collaborators who had the final say—and, of course, because, under these circumstances, the practice of attributing the collaboration to Proudhon alone and presenting it in the first person as his individual expression raised protests. (See the “Disagreement Regarding the Posthumous Publication of Unpublished Works by P.-J. Proudhon” for details on both the process and the protests.) So it will at least be of interest to identify those places where Proudhon’s manuscript writings were altered or rearranged. There may even be a few places where we too might protest the editorial choices, although, in general, the work of Langlois and Duchêne strikes me as remarkable in its careful conservation of the manuscript material. And when the comparison of the manuscript and the published work is complete, we will have, as a sort of bonus, a certain amount of unpublished manuscript material to examine, which might supplement a well-annotated edition of The Theory of Property.

But we already know that among the unincorporated manuscript material we can find the transition linking “Ch. VII. Guarantism. — Theory of Property” to the rest of Poland, Part One: Principles. And when we examine the manuscripts we have a continuous, consecutively-paged text that flows from the end of Chapter VI, through the transitional passage, right into what became Chapter II of the published Theory of Property and then all the way, passing by a few additions made by the editors, to the end of Chapter VIII. And when we consult the summary for Chapter VII of the Principles, we find that this text seems to follow the original plan, lacking only a final section, “Un mot aux Polonais,” which, so far, has not surfaced among the manuscripts. So a next logical step is to assemble this intermediate text, which we might call Principles of Nationality and Property,” in order to restore the final chapter to its place in the larger work. And, at the same time, we might restore some of the longer manuscript fragments, which were incorporated piecemeal into The Theory of Property, to their original state, reconstructing the flow of Proudhon’s thought.

These two steps are actually natural complements to one another, and I’ve already started to do the preliminary work necessary to accomplish both of them fairly thoroughly. My work with the Bakunin manuscripts has given me a lot more occasion to consider the characteristics of fragments and variants as sources of understanding, and I’m not sure that I will feel comfortable with The Theory of Property until I’ve had a chance to reconstruct it in at least a couple of forms, as a step towards reconstructions of larger samples of Proudhon’s mature work.

This is obviously an ambitious, long-term project. I already have a strong sense of how I might want to publish the material originally destined for The Theory of Property and Political Geography and Nationality, but I’m not in any hurry to set things in stone. More than anything, I think a thorough exploration of The Theory of Property is the simplest way to move from what I know—or think I know—about Proudhon’s final works toward a more complete and useful understanding.

Expect research updates, unpublished manuscript fragment, bits and pieces of translation, etc. whenever other work allows me to push forward with this project.

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Filed under Pierre-Joseph Proudhon, Poland, Theory of Property

Comment les affaires vont en France (excerpts) (1859)

[151] […] Mieux vaut tard que jamais. Si la honte des Docks et des Petits voitures devait nous amener la gratuité des assurances, la gratuité des canaux et des chemins de fer, la gratuité du crédit, nous serions capable d’applaudir aux personnages, quels qu’ils fussent, qui, après avoir bu la honte, s’infligeraient les premiers cette salutaire médication.

Mais n’est-il pas bien tard pour l’Empereur de recommencer, [152] sur le terrain des affaires, même avec la bénédiction des princes de l’Eglise, autre espèce d’industriels, une nouvelle carrière, et de tenter une révolution dans l’Economie sociale ? De la part de Napoléon III, cela impliquerait contradiction. L’homme privé peut s’amender toujours ; l’homme public jamais. Le sort des dynasties et des princes est intimement lié au système qu’ils ont dû jurer de défendre le jour de leur avènement ; ce système ruiné, il faut qu’ils disparaissent. D’ailleurs, et nous somme intimement convaincu que sur ce point l’Empereur partage notre opinion, il doit personnellement avoir assez de la Banque, de la Bourse, des Compagnies anonymes, des Juifs, des prorogations, fusions, subventions, garanties d’intérêt, des entreprises de chemins de fer, des sociétés de gaz, de docks, de petites voitures, de crédit foncier, de crédit mobilier, banque Bonnard, banque Saint-Pol, hôtel Rivoli, palais de l’Industrie, compagnies d’assurances, compagnies agricoles et transatlantiques. Rien de tout cela ne répond à sa pensée personnelle, à sa tradition avunculaire.

Il faut, à peine de la couronne et de la vie, que Napoléon III, à bout de ressources, triomphe de la difficulté qui l’opprime comme en triomphant Napoléon Ier, qu’il reprenne l’œuvre de son oncle, l’idée, la véritable idée napoléonienne.

Cette idée, c’est la GUERRE.

Or, Guerre ou Banqueroute, nous allons voir que c’est absolument la même chose. [153]

CHAPITRE XII.

LA GUERRE.

L’Empire est poussé à la guerre. Comment cela? Quel rapport entre la situation économique dont nous venons de faire l’exposé, et cette extrémité terrible à laquelle un gouvernement jusqu’à ce jour pacifique ferait appel, au risque de sa propre indépendance et de la félicité des peuples ?

Il règne sur tout cela si peu d’idées claires ; la diplomatie, tout entière aux formes et aux détails, tient si peu à laisser voir au public le fond des choses ; les journaux, nous parlons de ceux qui ont conservé leur indépendance, occupés nuit et jour d’analyser, de comparer et commenter des nouvelles, ont si peu le temps de remonter aux principes ; l’esprit chrétien qui rapporte tout à la Providence, la philosophie qui presque toujours met la raison des mots à la place de la raison des faits, trouvent si bien leur compte à s’incliner ici devant le mystère, que le public en est venu à considérer la guerre comme un météore de l’ordre surnaturel, quand il n’a pas sa cause dans une pure fantaisie de prince.

Peut-être nous saura-t-on gré de ramener à une raison philosophique tout un ordre de faits qui ne semble relever directement que de la passion et de la force. On y verra une fois de plus combien peu la volonté des chefs d’Etat compte dans les conseils de la destinée.

Sur un seul cas de guerre, se faire des principes qui permettent de juger, par analogie, de toutes les guerres possibles, ce sera vraiment philosopher. [154]

§I.—Fantaisie, prétextes politiques, fatalisme : rien de tout cela explique la guerre qui se prépare.

Napoléon III, tout autant que Napoléon Ier, aime la guerre, c’est connu. Sa passion, passion de jeunesse, eût été de commander une armée: il l’a prouvé par ses livres, par ses revues, par ses camps de Chilon, de Saint-Omer, de Boulogne, sinon par ses campagnes. Il a regrette profondément de n’avoir pu prendre le commandement de l’expédition de Crimée, el d’avoir laisse à un autre la gloire de la prise de Sébastopol. Il serait heureux qu’on lui fournit une occasion d’appliquer ses idées de tacticien et d’artilleur; et nous avons entendu dire à gens bien informes, que si jamais il se de guerre, on verrait Napoléon III, devenu général, avec des moyens de destructions qui laisseraient peu à l’habileté des généraux et au courage du soldat, fera la guerre avec une violence dont le monde n’a pas d’idée. Lui-même a écrit quelque part:

« Elle (l’Idée napoléonienne) ne joue pas un jeu d’enfants; mais, géante elle-même, lorsqu’elle se bat, c’est une guerre de Titans. Ses armées sont des peuples entiers : et ses triomphes sont pour le monde le signe de l’esclavage ou de la liberté. »

A coup sûr il n’y fera pas bon…

La fantaisie tient sa place dans les résolutions des princes: mais il ne faut pas qu’ils en tirent vanité. Quand ils croient suivre leur caprice, ils ne sont souvent que des instruments. L’homme à fantaisies est celui qui, incapable par lui-même de concevoir une idée juste, de former un projet utile, procède en tout par l’imitation d’un passé qui l’obsède, et tandis qu’il rêve de refaire certaines choses qu’il admire et qu’il croit comprendre, en accomplit d’autres qu’il ne comprend pas du tout. La raison détraquée du fantastique se confond ainsi avec la raison des choses, dont elle n’est plus qu’un écho. [155]

Parlons net. Napoléon III veut avoir son Austerlitz : telle est sa fantaisie. Or, cette fantaisie, ne lui serait pas venue si, plus de 50 ans auparavant, le premier consul et l’empereur n’avait gagné les célèbres batailles de Marengo et d’Austerlitz: cela est évident. Mais pourquoi y a-t-il eu, au commencement de ce siècle, une bataille d’Austerlitz et une de Marengo ? En autres termes que signifient ces campagnes répétées de la France en Italie, ces guerres redoublées avec l’Autriche ? Toute la question est là. L’idée qui vient de prendre brusquement l’Empereur de faire la guerre à l’Autriche date de plus loin que sa naissance : mais il ne la comprend pas. S’il la comprenait, il n’aurait pas la fantaisie de guerroyer. Se renfermant dans son égoïsme et prenant au sérieux les passages de son dernier discours où il parle des gages qu’il a donnés à la paix, il se dirait : Que s’il est trop tard pour lui de commencer une Révolution économique, il est trop tard aussi pour faire campagne, et il ferait acte de liberté en prenant ses invalides. Il a cinquante et un ans; le ciel, qui l’a tiré d’une prison pour le faire dynaste, l’a favorisé d’un héritier; une fille de roi, de sang antique et authentique, une vraie princesse, vient de entrer dans sa famille; restaurateur de la dynastie des Bonaparte, mais valétudinaire, d’ailleurs inconnu du soldat, que peut-il souhaiter de mieux que de vieillir bourgeoisement sur son trône, allant de Saint-Cloud à Biarritz, de Biarritz à Plombières, accepté définitivement de la nation, dût-il lui rendre peu à peu, en échange de cette acceptation irrévocable, les libertés pour lesquelles il professe, lui, si peu d’estime, mais qu’elle regrette ? Le soin de son repos, de sa race, tout se réunit, en dépit de ses regrets belliqueux, pour lui conseiller, comme à Louis-Philippe, dans ses rapports avec les puissances, une politique pacifique.

Quoi qu’il en soit, si le Casus belli est déclaré, il se [156] peut que le caractère fantaisiste de l’Empereur compte pour quelque chose dans la direction des opérations : hors delà, et pour ce qui est de la décision qui sera prise, cette fantaisie ; n’est que l’écho unanime des causes profondes qui agitent l’Empire et l’étreignent.

Il y a, dit-on, la question italienne… Ceci est le prétexte.

Qu’entend-on par la question italienne ?

C’est, en premier lieu, pour l’universalité des Italiens, le gouvernement de la Péninsule par elle seule, l’anéantissement de toute domination étrangère depuis Sicile jusqu’aux Alpes. Le Pape lui-même et le roi de Piémont, aussi bien que Mazzini, l’entendent ainsi.—Puis, et comme conséquences plus ou moins prochaines de cet affranchissement, c’est, pour les uns, la sécularisation du gouvernement romain, en d’autres termes, l’unité, ou du moins la confédération des états de l’Italie ; pou plusieurs, enfin, la Révolution, plus ou moins démocratique et sociale.

Ici, nous rentrons dans la réalité : il s’agit de savoir si les faits allégués suffisent à motiver une détermination belliqueuse.

La question italienne posée dans la vérité de son principe et de ses conséquences, dégagée des formes ambiguës, soi-disant légales, dans lesquelles la produisant les avocats de la guerre, non-seulement n’est pas présentable devant le Droit public européen, elle n’est voulue de personne. Il n’y a pas un gouvernement en Europe qui osât poser en principe la renonciation de l’Autriche à ses possessions d’Italie, bien moins encore la Révolution ; il y en a fort peu qui appuient l’abdication de la Papautés, et la centralisation politique de l’Italie.

Sur le premier point, duquel d’ailleurs dépendent tous les autres, l’affranchissement de l’Italie, consultons d’abord la tradition impériale. [157]

Napoleon Ier, recevant la députation italienne qui lui apportait la couronne, repondit en public à M. de Melzi :

« J’ai toujours au l’intention de créer libre et indépendante la nation italienne. J’accepte la couronne, je la garderai, mais seulement tout le temps que mes intérêts l’exigeront. »

Ainsi, en ce qui touche la nationalité italienne, Napoleon le Grand, maitre de la reconnaître, de lui donner l’existence, n’avait à lui offrir que des intentions ;—de son propre aveu, il n’avait chassée les Autrichiens que pour prendre leur place ; et combine de temps pensait-il s’y tenir ? tout le temps que ses intérêts l’exigeraient ! Nous verrons plus bas quelle durée implique cette exigence.

Napoléon III, commentât les paroles de son oncle, ajoute :

« Il avait réuni au grand empire le Piémont, ainsi que Rome et Florence, dans le but d’habituer ces peuples à un gouvernement que fit les hommes citoyens et soldats. Une fois les guerres finies, il les aurait rendus à la mère patrie…, tandis que si cette grand réorganisation eût été plus hâtive, ces peuples, que l’action française n’aurait point préparé à une nationalité commune, auraient sans doute regretté leurs anciennes individualités politiques. »

Réduisons a une expression simple cette phraséologie :

Pour rendre aux Italiens leur nationalité, il faut, suivant les deux empereurs : 1° que l’intérêt de la France le permette, et que les guerres soient finies ; 2° que les Italiens aient appris, sous l’action française, la centralisation ; qu’ils se soient dépouillées de leur individualisme politique, c’est-à-dire, de ce que fait le fond de leur caractère et à quoi ils tiennent le plus. Telle est la thèse, extraite des œuvres complètes de Louis-Napoléon Bonaparte, que M. de Guéronnière s’est chargé récemment d’expliquer au public. C’est ainsi, ajoute M. de Guéronnière, toujours [158] d’après son auteur L.-N. Bonaparte, que l’empereur Napoléon Ier entendait en user avec les peuples de l’Europe; il ne les voulait conquérir que pour les nationaliser. Eh ! que dites-vous de cela ? L’Autriche se contenterait peut-être de la domination matérielle en Lombardie, laissant à leur individualisme les Italiens; les Bonaparte s’adressent a l’esprit : ils veulent changer l’âme italienne. Lequel de ces deux despotismes vous semble le plus ennemi de la nationalité ?

La vie politique de l’Italie, pourraient dire les diplomates de Vienne, avait pour condition essentielle l’indépendance absolue de chaque cité. C’est du moins ce qu’atteste l’histoire, maintenant bien comprise, de ce pays. Cette indépendance n’ayant pu, après dix siècles d’agitation, se réaliser, n’importe par quelle cause, l’Italie ne pouvait manquer de tomber sous une domination étrangère : cette domination, garantie d’ailleurs par des traités, est entrée dans le droit.—L’Italie s’est trompée sure elle-même, répliquent les Bonaparte; sib erreur ne peut faire titre. Pour donner la vie politique à l’Italie, il faut dépersonnaliser la cité italienne, la former à l’image de la cité française; cela fait l’Italie vivra, marchera l’égale des plus grandes monarchies,

Voila où en est la question italienne. La subordination, système autrichien ; où la dépersonnalisation, système bonapartiste : choisissez, Italiens.

Le Gouvernement impérial le sait mieux que personne : l’évolution politique de l’Italie a fini en 1530 à la prise de Florence: au paragraphe suivant nous en expliquerons les causes. Depuis cette époque l’Italie attend que l’Europe soit arrivée à son unisson, qu’elle ait fini de dérouler son écheveau politique : alors elle obtiendra, de plein droit, de plein saut, sans opposition, sans guerre, avec tout le monde, ce qu’on demande aujourd’hui, fort intempestivement, [159] pour elle, ci qui n’est pas seulement l’expulsion des Autrichiens, qui n’est pas du tout la centralisation bonapartiste, la monarchie constitutionnelle du Piémont ou la suzeraineté du Pays; elle aura la Révolution économique proclamée simultanément à Paris, à Vienne, à Berlin, a Londres, de même qu’à Rome, à Naples et à Milan.

Ainsi, sous le mot d’affranchissement de l’Italie, Napoléon III entend simplement l’application à l’Italie d’un régime politique qui ferait perdre aux Italiens, après un certain nombre de générations, la monomanie de l’indépendance, Utopie! fantaisie toujours. Franchement, ce n’est pas pour des chimères que les nations se font la guerre, et quoi que dise Sa Majesté, nous lui supposons encore trop de sang froid pour croire que l’émancipation de l’Italie soit le vrai motif qui le précipite.

Voudrait-on, par hasard, la Révolution en Italie ?

Mais, tandis que l’Autriche n’a d’autre souci que d’écarter la Révolution de ses provinces lombardes; que c’est uniquement dans ce but qu’elle protège militairement d’autres états italiens, comme l’armée française occupe Rome : le grand grief du Piémont vis-à-vis de l’Autriche, c’est que, par son gouvernement despotiques, par son system de compression, elle surexcite, parmi le peuple italien, l’esprit révolutionnaire. Et tous les journaux qui, en France et ailleurs, appuient la réclamation du gouvernement sarde, disent à son exemple, que l’Autriche compromet le repos de l’Europe, en excitant, provoquant, la Révolution !

Tout ce que nous avons lit dans les journaux français sur la question italienne, se réduit à ce dialogue :

— Vous, Napoléon III, disent ceux de Vienne, nous attaquer à propos de l’Italie ! Qu’est-ce que cela veut dire? Vous êtes donc un gouvernement révolutionnaire ?

— A Dieu ne plaise, répondent les Tuileries. C’est au [160] contraire parce que nous voulons en finir, une bonne fois, avec la Révolution, que nous demandons à nous charger à votre place de l’éducation des Italiens.

— Pourquoi ne pas nous entendre alors, s’il ne s’agit que de réprimer la Révolution ? Gardez votre protectorat sur les états du Pape : laissez-nous le nôtre sur la Toscane ; tendons tous deux la main au roi de Naples, et ne nous parlez plus surtout d’abandonner la Lombardie.

— Impossible : votre système d’éducation n’est pas le nôtre. Vous ne savez frapper sans faire crier, et pourvu qu’on vous donne de l’argent et des conscrits, vous laisse vos sujets être Italiens tout à leur aise. D’ailleurs, nous ne pouvons pas vous servir de second ; cela nous perdrait aux yeux des peuples.

Ainsi, parmi les motifs que contiendra la déclaration de guerre on lira : Que c’est afin de réprimer la Révolution provoquée par l’Autriche que les Français descendent en Italie. L’expédition romaine aura son pendant dans l’expédition lombarde. L’Autriche se contentait de tenir le taureau bouclé par les narines ; la France impériale s’apprête à l’emasculer.

Napoléon III, du reste, n’a jamais eu d’autres sentiments : sur l’article de la Révolution, il a fait ses preuves. S’il a des fantaisies ce n’est pas de cette espèce.

Vis-à-vis de l’Europe, dont le droit public est fixé par les traités de 1815, Napoléon III, de même que Louis-Philippe, s’est porté garant contre la Révolution ; il a reconnu les traités ; pendant la guerre de Crimée, il a garanti à l’Autriche ses possessions d’Italie. Si quelquefois il a menacé la Belgique, c’est qu’il la trouvait infectée de Révolution. L’unique réparation que l’Empereur, à son avènement, ait demandé aux puissances signataires des traitées de 1815, ç’a été qu’elles voulussent bien le [161] reconnaitre. Voici comment il s’exprimait dans son message au Sénat du 4 novembre 1852 :

« Dans le rétablissement de l’Empire, le peuple trouve une garantie à ses intérêts, et une satisfaction à son juste orgueil. Ce rétablissement garantit ses intérêts en assurant l’avenir, en fermant l’ère des révolutions, en consacrant encore les conquêtes de 89. Il satisfait son juste orgueil, parce que, relevant avec liberté et avec réflexion, ce qu’il a trente-sept ans l’Europe entière avait renversé par la force des armes, au milieu des désastres de la patrie, le peuple venge noblement ses revers, sans faire de victimes, sans menacer aucune indépendance, sans troubler la paix du monde. »

Voilà toute la vengeance que Napoléon III a jamais prétendu tirer des traités de 1815 ; vengeance sans victimes, fort anodine, qu’il n’en a pas plus coûté à l’amour-propre des puissances de satisfaire, qu’il ne leur en avait coûté auparavant de reconnaître la République de février, après avoir reconnu la Royauté de juillet.

Inutile de rappeler du reste que c’est lui qui est le principal auteur de l’expédition de Rome et du rétablissement du pouvoir pontifical. C’est lui qui, Président de la République, d’accord avec ses ministres et une partie des représentants, détourna l’expédition de son but primitif, et qui provoqua cette malheureuse journée du 15 juin, à propos de laquelle il laissa tomber ce mot que les révolutionnaires n’ont pas oublié sans doute : Il est temps que les bons se rassurent, et que les méchants tremblent.

Si l’Empereur voulait servir les intérêts révolutionnaires en Italie, il lui faudrait, avant de passe les monts, proclamer d’abord la République à Rome, rappeler les soldats commis à la garde du Saint-Père, tendre la main à Mazzini, comme il la tendit un jour au général Cavaignac, réhabiliter Orsini et consorts, donner à la Révolution des gages enfin. Napoléon III démentira-t-il la pensée de tout son règne ? Cèdera-t-il, après avoir essuyé leur feu, aux [162] injonctions des régicides ?… Ah ! qu’il fasse la guerre à l’Autriche tant qu’il voudra : l’Europe peut être assurée d’une chose, c’est qu’en Italie comme en Orient, l’Empereur Napoléon n’a qu’une pensée, un but, de détruire la Révolution.

L’Empereur, enfin, en arrachant l’Italie aux mains de l’Autriche, aurait-il dessein de préparer la France à sa propre émancipation ? Certains publicistes semble le croire :

« Si nous nous trompions dans cette espérance (que la paix ne sera pas troublée), nous croirions avoir le droit d’attendre dans les libertés accrues de notre pays, une compensation aux sacrifices qui nous seraient demandés en faveur des libertés de l’Italie. » (Revue des Deux-Mondes, 15 janvier 1859.)

Rien de plus juste : Charité bien ordonnée commence par soi-même. Le premier acte d’une intervention libératrice au delà des Alpes serait le dépôt d’un Acte additionnel, soit la transformation de l’Empire despotique en monarchie parlementaire. Car, s’il n’est pas pour une nation de plus grande infortune que de subir un joug étranger, il n’y a pas de plus grande honte que de souffrir une tyrannie domestique. C’est alors que les Italiens auraient le droit de nous dire : Médecins de servitude, guérissez-vous vous-mêmes ; l’Italie n’a que faire de votre assistance. Italia fara de se.

Mais l’Empereur :

« La France, a-t-il dit, n’est pas plus mûre pour la liberté, que l’Italie ne l’est pour la nationalité. »

Voilà le dernier mot de l’Empereur. Nous savons par quelle récit il se propose de faire mûrir les Italiens ; daignerait-il nous dire quelle opération il nous garde ?

Nous reviendrons sur ce fameux prétexte de la liberté de l’Italie.

[163] Où trouver donc la véritable cause de la guerre! Car, de tous les arguments politiques proposés par la presse impériale, il n’en est aucun qui soutienne une minute d’examen. Il n’y a pas plus de raison aujourd’hui de faire la guerre à l’Autriche à propos de l’Italie, qu’il n’y en avait hier de la lui faire à propos de la Servie, qu’il n’y en avait il y a six mois de la faire à l’Angleterre à propos de l’isthme de Suez.

Quelques-uns disent, et ceux-ci nous feront faire un pas de plus vers la vérité :

La guerre est dans la destinée impériale, dans la signification même de ce mot, Empire. L’Empereur est avant tout un chef militaire : or point de guerre, point d’armée ; point d’armée, point d’empereur. Une fois déjà, après l’attentat du 14 janvier, l’Empereur a désavoué les manifestations belliqueuses des colonels; il ne peut continuer ce jeu; il tomberait dans le mépris de l’armée. Marche ! marche ! La conquête ou la mort ! Italie ou Rhin, peu importe: manques-tu, César, de désastres à réparer, d’injures à venger ? Le lion de Waterloo est là-bas qui nous défie : manques-tu de motifs pour déclarer la guerre !…

Ceci devient presque effrayant. Nous voilà loin de cette humeur fantastique, à laquelle on avait cru pouvoir attribuer d’abord la puissance, chez un chef d’état, de faire ou ne pas faire la guerre.

Oui, la fatalité entraine l’empire, fata trahunt; mais il faut savoir en quoi consiste cette fatalité, et c’est ce qu’on ne dit pas. Prétendre que l’Empire doit faire la guerre, parce qu’il est l’Empire, c’est répondre a la question par la question, une battologie.

Pourquoi, si l’Empire est la guerre, si la guerre résulte de la nécessité de sa nature, pourquoi l’Empereur a-t-il été tant applaudi, lorsque, simple candidat à la pourpre, il prononça ce mot devenu fameux : L’Empire, c’est la paix ? Il est rare que la fatalité ne trouve pas son écho [164] dans la pensée de la multitude : comment l’idée d’un empire pacifique fit-elle bondir de joie la nation ? Que pesait alors, en présence de l’opinion du Pays, l’opinion de l’armée ? Comment ensuite, pendant sept ans, l’Empire s’est-il trouvé si bien de la politique de paix, qu’il semblait avoir héritée de Louis-Philippe ? Pourquoi, la question d’Orient survenue, l’Empereur tarda-t-il si longtemps à déclarer la guerre ? Pourquoi, la guerre déclarée, s’abstint-il de commander l’armée en personne ? Pourquoi cette attention excessive à circonscrire la guerre de Crimée sur le terrain de la politique pure, à en écarter tout ferment révolutionnaire, toute pensée d’agrandissement ? L’Empire, alors, tout en combattant la Russie, semblait l’exécuteur des volontés de la Sainte-Alliance : nouvelle imitation de la politique de Louis-Philippe. Pourquoi, la moitié sud de Sébastopol détruite, cet empressement à faire rembarquer l’armée ? Pourquoi ce Congres de la Paix, réuni à Paris, afin de reprendre par la diplomatie ce que la guerre avait été impuissante à trancher, et qui est bien loin encore d’être résolu, la question de l’Orient ? Pourquoi, depuis le retour des puissances alliées, cette médiation officieuse dans les troubles de Naples et la révolution de Neuchâtel ? Pourquoi ce renoncement exemplaire dans l’affaire du Royal-Georges ?

Si la guerre est pour l’Empire une fatalité de nature, comment le Pays qui a donné à l’Empereur sept millions de suffrages se prononce-t-il aujourd’hui contre la guerre ? C’est le discours de l’Empereur au Corps législatif qui nous l’a appris : entre la France et son chef, de même qu’entre celui-ci et les puissances étrangères, il y a, sur le projet d’un intervention armée en Italie, désaccord ! Lors de l’expédition de Crimée, l’opinion de l’Europe était avec l’Empereur ; dans une invasion de l’Italie, elle serait contre lui. L’Empereur se sent abandonné : de là le ton de [165] plainte qui règne dans son discours. Est-ce lui qui boude son peuple, ou son peuple qui le boude ? D’où vient ce revirement ? Qu’est-ce qu’une fatalité qui se réduirait à un mot, l’Empire, et contre laquelle protesterait l’immense majorité des esprits ?

Il faut avouer qu’ici la fatalité ne serait pas sûre d’elle-même, ou qu’elle est autre que ce qu’on suppose. Pendant sept ans et plus l’Empire aurait trompé la nécessité de sa nature : qui l’empêche de la tromper pendant sept ans encore ? Preuve, selon nous, que la fatalité qui le presse n’est pas dans ses conditions organiques, constitutives, dans ce qu’on pourrait appeler sa subjectivité; elle est dans son objectivité, ce qui veut dire, dans les circonstances économique qui l’enveloppent.

Ainsi, pour découvrir, en dehors des allégations d’une diplomatie obscure, des déclamations d’un journalisme complaisant, la cause qui, dans ce moment, pousse l’Empire à la guerre, nous avons à rechercher quelle est, en général, l’influence du mouvement économique d’un Pays sur la politique extérieure de son gouvernement; en autres termes, nous devons montrer que l’antagonisme qui se produit au dehors, entre les Etats, a son principe dans le désordre du dedans.

Qu’on nous pardonne cette digression: notre travail sans elle resterait incomplet.


§II.—Théorie générale de la guerre : son principe, sa marche, sa fin.—Tendance générale des peuples à leur absorption ou subalternisation réciproque.—Position géographique et stratégique de la France : la ligne du Rhin.—Raison d’existence de l’empire d’Autriche.—Fin de l’antagonisme des Etats annoncée par la Révolution, confirmée par les traités de 1815.

La cause première de toute guerre, chez une nation qui attaque, est la même que celle qui la porte à essaimer, à former des colonies, à rechercher de nouveaux débouchés : c’est le manque de subsistances ; en langage plus [166] philosophique, c’est la rupture de l’équilibre économique.

La invasion des barbares, du IIIe au Ve siècle de notre ère ; avant J.-C., les guerres interminables des Romains, poussés hors de leur territoire par l’exploitation patricienne, en sont des exemples.

Chez une nation attaquée la guerre n’a pas besoin d’explication : chacun veut conserver ce qui lui appartient, et le défend.

Une case de guerre en engendre une autre : le territoire conquis, les débouchés obtenus, les alliances formées, les traités signés, réclament protection. Il faut s’arrondir, occuper certaines positions, s’assurer des passages, élever des forteresses. De là des complications qui souvent engendrent la guerre : au fond, la cause reste la même ; c’est toujours le défaut d’équilibre dans l’économie publique, le manque de subsistances et de débouchés. Viennent ensuite l’ambition, la fantaisie, le fanatisme et tout ce qu’il vous plaira : échos lointains, affaiblis, de cette voix creuse qui sans cesse crie aux chefs d’Etat, J’ai faim !

Ainsi la guerre est l’expression d’une agitation intestine : moyen extrême pour un gouvernement d’échapper à une guerre civile, d’esquiver une révolution.

Un état ne fait pas la guerre pour le plaisir de guerroyer, à la façon des chevaliers de l’Arioste, pour satisfaire une vaine gloriole, plaire aux beaux yeux d’une Dulcinée. Il ne la fera même pas pour délivrer un frère, un ami, un coreligionnaire, tombé dans l’affliction. C’est le principe avoué de la politique anglaise ; c’est celui que la France elle-même, la France chevaleresque, a suivi et dû suivre, jusqu’à présent, à l’égard de l’Italie et de la Pologne. Un état fait la guerre pour lui-même, pour son besoin, pour satisfaire un intérêt propre, pressant, immédiat. La gloire, le respect des nationalités, et autre prétextes, sont le vernis dont on colore, aux yeux des peuples, [167] de motifs plus réels, malheureusement peu avouables.

La cause premier de la guerre trouvée, il import d’en suivre la marche parmi les peuples : sans cela on ne comprendrait encore rien à la guerre, ni même à l’histoire.

Un fait qui domine tout, c’est que, depuis l’origine des sociétés jusqu’à l’époque moderne, l’anarchie économique règne sur toute la face du globe. Partout l’équilibre fait défaut ; partout en conséquence l’exploitation des masses, par une aristocratie guerrière, sacerdotale, capitaliste ou propriétaire, creuse le déficit, en raison même de la population agglomérée.

De là un antagonisme universel des nations, ou pour parler plus juste des exploitants des nations, par suite une tendance des états à leur absorption réciproque. La formation des grands empires, dès la plus haute antiquité, n’a pas eu d’autre cause. Or, dans cette universalité de conflit, quels seront les vainqueurs ? Naturellement, ceux qui se présenteront au combat en masses plus profondes, avec l’avantage d’une civilisation plus avancée et d’une position géographique plus redoutable.

Ainsi s’explique la prépondérance obtenue tour à tour, en Asie, par les Egyptiens, les Assyriens, les Perses et les Grecs. Un peu plus tard, la lutte recommence, pour la domination du monde connu, entre la Grèce, Carthage et Rome : l’avantage reste aux enfants de Romulus, devenus, après la centralisation de toute l’Italie, les plus forts.

Et le but de la guerre est toujours le butin. Les populations vaincues sont faites tributaires, réduites en servitude, ou simplement expulsées. Plus tard, quand l’Evangile aura adouci les mœurs, l’exploitation victorieuse s’exercera d’une autre manière : par l’inféodation du territoire, par des privilèges commerciaux, par l’usure, etc., etc. Le mode varie, le fond reste le même : c’est toujours le droit de conquête, la spoliation, l’absorption. [168]

A dater de J.-C., un phénomène nouveau se présente.

La souveraineté du monde conquise, l’Italie, coupée de tous côtés de ses possessions par la mer et les Alpes, se trouvait dans une situation défavorable. L’Empire se divise donc, prenant pour centres, en Orient, Antioche, Nicomédie, Constantinople ; en Occident, Milan, Trèves, Paris. Par cette division, les nationalités absorbées tendent à se reformer. Tant de triomphes, depuis Romulus jusqu’aux Antonins, devaient fatalement, de par la raison géographique, aboutir à la déchéance de la ville éternelle.

Apres l’invasion des Barbares, de nouveaux états se fondent en Occident : aussitôt le travail de centralisation, de subalternisation, d’absorption, recommence. Jusqu’où ira ce nouveau mouvement ? Qu’en sortira-t-il ? C’est que nous avons surtout à faire ressortir.

Considérons, entre autres, la position de la France.

La France, nation guerrière, agricole, industrielle, maritime, savante, civilisatrice, foyer principal du christianisme, d’une agglomération si facile que l’unité gouvernementale est le premier sentiment, la première idée politique de ses peuples ; la France, au point de vue économique, politique et militaire, est placée dans la plus belle situation de l’Europe. A la simple inspection de la carte, sans connaître ni l’histoire, ni les races, sans savoir rien de la civilisation, on se dit que si la guerre doit rester, comme autrefois, la condition de l’humanité, tôt ou tard la France sera souveraine. Ou bien une grande monarchie, dont Paris sera la capitale ; ou une hiérarchie d’états, sous la suzeraineté de l’empereur des Français.

L’Allemagne, plus centrale, est sous les autres rapports moins favorisée : son territoire, d’une mer à l’autre, trop étendu ; ses ports, dans la Baltique et l’Adriatique, trop éloignés de l’Océan ; les populations qui l’habitent moins homogènes : sa confédération, résultat de sa constitution [169] géographique et du génie des races, lui ôte la rapidité du mouvement.

La Russie, plus excentrique, plus arriérée, est, malgré sa masse, dans des conditions plus mauvaises encore que l’Allemagne.

Pour l’Angleterre, si la protection du détroit semble déjà lui garantir l’indépendance, la même raison fait qu’elle ne peut aspirer à la domination du continent. Aussi l’intérêt de l’Angleterre est-il de maintenir la séparation entre les états, d’empêcher par tous les moyens la formation d’une unité qui ferait d’elle une simple succursale, voiturière et industrielle, du grand Empire. Cette politique de l’Angleterre sera infaillible aussi longtemps qu’elle tiendra l’empire de la mer : de là la rivalité maritime entre la France et la Grande-Bretagne, qui ne fut jamais plus vive qu’aujourd’hui.

Quant à l’Italie et à l’Espagne, leur rôle est clairement indiqué : ce sont les deux satellites, pour mieux dire les deux ailes de l’armée française.

Tout cela, nous le supposons, a été dit avant nous : mais il est bon de le redire, afin de bien former sur ce point l’opinion des peuples. L’agitation qui nous travaille n’a rien de nouveau ; sa cause est toujours, au fond, la même qui depuis quarante siècles gouverne l’histoire : dans l’ordre économique, défaut d’équilibre ; par suite, dans l’ordre politique, tendance à la domination universelle.

La pensée de dominer qu’on reproche à la France ne saurait en aucune façon lui être imputée. Elle se retrouve la même chez tous les peuples : Dévorer ou être dévoré ! Elle résulte de la nature des choses ; elle nous a été enseignée par la Bible, par la religion ; nous en avons reçu la tradition des empereurs ou prétendants à l’empire qui, dès le temps des premiers Césars, choisirent notre pays pour [170] résidence et où quelques-uns même avaient reçu le jour. Elle nous est commune, cette même pensée, avec le Saint-Empire germanique, dont les deux plus célèbres titulaires, aussi bien que Louis XIV et Napoléon, à la domination universelle ; avec le Tsar enfin, dont le panslavisme vient d’être frappé par nous si rudement en Crimée.

Des pédants nous reprochent, comme vices de race, notre orgueil, notre esprit bataillard, notre manie d’assimilation. Ils voudraient voir la France humiliée, démembrée, rayée de la liste des nations. Ils n’aperçoivent pas, la France est plus à plaindre ici qu’à blâmer ; que ses prétentions à l’égard de ses voisins sont le résultat de causes fatales dont elle ne s’est pas encore rendue maitresse, mais qu’aucun peuple n’a combattues autant qu’elle.

Sans doute le principe d’unification des Etats n’a plus aujourd’hui la même intensité qu’il avait dans les sociétés antiques : cela tient aux découvertes des modernes navigateurs. Depuis la fin du moyen âge, le mouvement d’expansion de la race caucasienne s’est dirigée vers les points éloignés du globe : la Hollande a ses iles de la Sonde ; l’Angleterre possède l’Inde, l’Australie, etc. ; l’Espagne et le Portugal ont le Mexique, le Pérou, le Brésil ; la France avait aussi ses colonies d’Amérique et des Indes, qu’elles a perdues ; aujourd’hui elle tient l’Afrique, dont elle n’a fait, il est vrai, depuis 30 ans, qu’une école militaire, mais qui tôt ou tard fournira à sa population un précieux débouché. Jusqu’à ce que le globe soit exploité et garni, une guerre de suprématie entre les Etats de l’Europe peut paraître prématurée : mais qui ne voit que la domination coloniale n’est pas moins en jeu que la prépotence continentale, et qu’une victoire dans la Manche ou sur le Rhin [171] déciderait de la possession de territoires placés sous un autre hémisphère ?

L’Europe étant donnée avec son anarchie économique, la compétition des états pour la suzeraineté s’ensuit donc fatalement. Dans cette compétition, la France figure en première ligne : sa marche est tracée. D’un côté, elle doit s’assurer l’appui de l’Italie et de l’Espagne ; de l’autre, porter sa frontière nord jusqu’au Rhin ; en troisième lieu, balancer, dominer, s’il se peut, la puissance maritime de l’Angleterre.

Tout cela est passé en France à l’état de tradition populaire : nos rois, en même temps qu’ils disputent l’Océan aux Anglais, qu’ils font échec à l’Allemagne par leur opposition au protestantisme, ne cessent d’attaquer l’Italie et les Pays-Bas. Invasions de l’Italie par Charles d’Anjou, Charles VIII, Louis XI, François Ier ; guerres de Flandre, sous Philippe-Auguste, Philippe le Bel, Louis XIV, Louis XV. Napoléon ne fait que reprendre la politique du grand roi : il place un de ses frères en Espagne, un autre en Italie, un troisième sur la Hollande, et garde pour lui, avec la France d’avant 89, la Belgique et le royaume d’Italie. L’Empire tombé, les Bourbons se remettent timidement à la tache, d’abord par l’intervention en Espagne, puis par la prise d’Alger : il n’y a pas jusqu’à Louis-Philippe qui ne soit forcé, malgré son ardent désir de paix, d’appuyer la séparation de la Belgique, de prendre Anvers, d’occuper Ancône, et de tenir sur pied, pendant 18 ans, à tout éventualité, une armée de 100,000 hommes. Est-il possible, en bonne philosophie, d’admettre que cette lutte opiniâtre n’a eu d’autre cause que l’ambition des princes, l’humeur guerroyant de la nation, ou, ce qui serait plus puéril encore, les raisons alléguées par les diplomates de chaque temps ? Ce serait faire les effets plus [172] grands que les causes, expliquer un phénomène naturel, parfaitement intelligible, par des folies et des miracles.

Mais il est un point sur la carte qui joue un grand rôle dans l’histoire de la monarchie française, et seul en donne la clef : c’est la ligne du Rhin. Un coup d’œil jeté en arrière va démontrer quelle fatalité cette ligne fait peser sur la France et sur l’Europe.

Dans l’origine, les peuples qui habitèrent le pays rhénan, c’est-à-dire la Belgique actuelle, le Luxembourg, trêves, une partie de la Hollande jusques et compris Utrecht et Leyde, paraissent avoir été tous de race celtique. La race et la langue auraient donc été primitivement d’accord avec la géographie pour former le massif d’un empire gaulois.

Plusieurs siècles avant l’ère chrétienne, des tribus descendues par le Rhin, venues le long de la mer, vinrent se fixer dans la Frise actuelle, et peu à peu entre les bras du Rhin. Les Bataves, principaux occupants du delta, étaient une colonie des Cattes. Du temps de César une partie de la nation belge était déjà d’origine étrangère. Une sorte d’instinct poussait les peuples de langue germanique à venir poser sur ce point une barrière à l’envahissement des Gaules, mieux que cela, à les refouler sur elles-mêmes.

Apres la conquête romaine, l’importance de la ligne du Rhin se dessine nettement : la limite de la Gaule est reportée au vieux Rhin. En restituant aux Celtes leur ancienne ligne, César leur promettait l’empire de l’Europe : aussi tout l’effort des guerres vient-il après lui se concentrer sur ce point.

La Germanie a compris le danger : vers l’an 241, sous l’empire de Gordien jeune, les Francs font leur première apparition dans l’histoire. Qui sont-ils ? Ce n’est ni une tribu, ni une nation ou une race ; c’est un confédération [173] de peuples du centre de l’Allemagne, habitants des bords du Mein et de la Saale, qui se liguent pour l’indépendance, ce qu’indique leur nom de Francs ; et, à ce fin, se mettent en devoir d’enlever à la Gaule, devenue boulevard de l’empire, la ligne du Rhin. A cet égard, la tactique des Francs est invariable : descendus de leurs montagnes, ils se dirigent constamment au nord, vers les bouches du Rhin, où ils sont sûrs de rencontrer des auxiliaires, d’anciens parents ; de là ils remontent peu à peu vers le sud, enlevant toujours, soit par la force, soit par des traités, quelque lopin de ce sol fatidique.

En 276, Probus leur permet de s’établir dans la Batavia, entre les bras du Rhin ; en 291, Maximien-Hercule leur accorde des terres environs de Trèves et Cambrai et les incorpore à l’empire. Sous Julien les choses sont plus avancées : ils possèdent, à titre de domaine propre, reconnu par l’empereur, la Batavie et la Toxandrie (Brabant septentrional). Tantôt ennemis des Romains, tantôt leurs alliés contre les autres barbares, ils étaient dès la fin du IIIe siècle devenu si importants qu’on voit un de leurs chefs aspirer à l’empire ; un siècle plus tard, ils sont mieux qu’empereurs, ils disposent des empereurs. Sous le nom de Gratien, de Valentinien jeune, c’est Arbogaste, franc, qui règne et gouverne. En 395, Arcadius, empereur d’Orient, demande et obtient le main d’Eudoxie, fille du comte Bauton, franc. De 428 à 435, il y eut, sous le général Aétius, un retour offensif des Romains, ou pour mieux dire des Gaules, contre l’invasion franque ; la ligne du Rhin fut un instant reprise : tout se termina par un traité d’amitié, c’est-à-dire par un abandon formel d’une partie de la Belgique. Dès l’an 409, les Belges de race germanique étaient entrés dans la ligue des Francs : la terre semblait s’entendre avec l’étranger : le Rhin était perdu sans ressource. En 445, Clodien a sa capitale à [174] Diest, dans le Brabant méridional : vers 465, nous trouvons Childéric à Courtray.

L’amitié des Francs et des Romains, lisez, l’union de la Gaule et du Rome, fut glorieuse : en 451, Attila et Mérovée sont vainqueurs d’Attila ; en 463, les Francs, qui avaient pris pour chef le général romain Egidius, battent les Visigoths, s’emparent de Cologne, de la Frise, de l’ile des Bataves ; en 471, ils défont les Saxons venus sur la Loire. C’est l’empire de la Gaule rhénique que se reforme avec le concours des Francs eux-mêmes, sur le plan conçu par Jules César.

L’heure est solennelle : l’Empire d’Occident s ;est évanoui ; il va s’appeler la monarchie franque. Toutes les autorités gauloises, ecclésiastiques, civiles, militaires, semblent animés de la même pensée : l’Empire est tombé, Cecidit Babylon magna, eh ! bien, que le roi des Francs règne sur les Gaules et refasse l’empire ! Aussitôt fait que dit : Clovis, à 22 ans, attaque Syagrius, c’est-à-dire la protestation romaine, et le défait. Mais les institutions latines sont conservées ; il n’y a qu’une titre de changé : on ne dit plus, Salut, César ! on crie, Vive le Roi ! En 491, Clovis se débarrasse de tous les petits rois ou chefs de la confédération franque, et réunit leurs états. Grave infraction au principe de l’independance et du morcellement germanique. Hors de Clovis et de ses compagnons il n’y a plus de Francs ; c’est-à-dire que l’ancienne ligue est dissoute au bénéfice de la dynastie des Marwinges ou Francs Saliens, et que la Gaule affirme de nouveau sa propriété du Rhin, et son autocratie sure la multitude germanique. En effet, Clovis commence une nouvelle série d’opérations contre ses vieux compatriotes ; il est devenu Gaulois ; la ligue franque (Souabes, Bavarois, Franconiens) est brisée par lui à Tolbiac. Puis, à l’exemple de Constantin, il embrasse le christianisme ; il gagne la bataille de Vouillé, en [175] Poitou, sur les Wisigoths, et reçoit de l’empereur d’Orient, le titre et les insignes de consul.

En un sens, on peut dire que la monarchie française commence à l’an 241, à la confédération des Francs ; en un autre sens, que est celui que nous suivons, elle commence à 486, à la défait de Syagrius. Il est absurde de compter comme rois de France, de la Gaule francisée, un Childéric, un Mérovée, un Clodion, un Pharamond, un Mellobaude. Cette monarchie a eu pour principe la restitution, à l’aide d’une volte-face, de la ligne du Rhin, qu’avait enlevée à la Gaule impériale la confédération des Francs.

Cette restitution le temps la consacrera-t-elle ? Les rois francs sauront-ils garder ce qui leur coûta tant à obtenir, et qui leur aurait garanti à tout jamais l’héritage des empereurs ?

Non : les rois francs sont trahis par la fortune, comme l’ont été les césars ; une volonté supérieure semble se placer entre eux et le Rhin. Clovis a beau protéger d’un côté les institutions de Rome, adopter son culte, porter sa livrée, suivre sa stratégie contre le reste de l’Allemagne ; de l’autre se fixer sur le point décisif, près du Rhin, à Tongres, comme Charlemagne se fixera plus tard à Aix-la-Chapelle : il ne peut faire que le pays rhénan, la France-Orientale (Austrasie) ne tende violemment à se séparer, et qu’elle ne se sépare. A la mort de Clovis, les Francs, obéissant au principe de leur origine, l’indépendance, partagent la monarchie en quatre lots et ruinent l’œuvre si savamment élaborée de Clovis, d’Egidius, d’Aëtius et de Mérovée.

Trois fois sous la première race l’Austrasie se sépare, et trois fois elle rentre dans le giron ; en 687, la bataille de Testry, remportée sur Ebroïn, maire de Neustrie, par le duc d’Austrasie ramène au profit de celui-ci l’unité [176] franque, et la même pensée qui, en 486, avait formé la monarchie franco-gauloise de Clovis, forme la monarchie de Charlemagne. C’est toujours le Rhin que les princes, le clergé, tout la vieille Gaule, ont en vue : la preuve, c’est que ce fut par-là que Charlemagne vint à bout des Saxons, et fut proclamé empereur d’Occident. Mais Charlemagne n’y fera pas plus que Clovis : son successeur, Louis-le-Débonnaire, est forcé, dès la troisième année de son règne, de procéder au partage : et tout aussitôt se dresse, en face de la France de la Seine et de la Garonne, la France du Rhin, la Lotharingie, du nom de son premier titulaire.

A partir de ce moment, le mouvement germanique l’emporte : la féodalité se constitue sur tous les points ; l’unité de la Gaule se reformera peu à peu, et que le rois de France Philippe-Auguste viendra dire à Bouvine, aux nouveaux francs confédérés, l’empereur d’Allemagne, le roi d’Angleterre, le duc de Brunswick, le comte de Flandre, que la Gaule ne perd pas de vue la ligne du Rhin.

Plus tard la succession de Bourgogne amène l’Autriche, par suite l’Espagne, dans les Pays-Bas : ce fut l’occasion des glorieuses, mais infructueuses campagnes de Louis XIV.

Ainsi, ni la Gaule celtique, ni la Gaule impériale, ni la Gaule francisée, ou ce qui revient au même, ni les Francs devenus romains, ne purent réaliser l’idée de conserver à notre pays la ligne du Rhin. On vient de voir quelles causes empêchèrent la réussite de ce projet dans le passé ; on va voir quelle l’empêche aujourd’hui.

C’est ici partout que le monde moderne se distingue profondément du monde antique. A l’état que toutes les conditions naturelles de géographie et de race semblaient prédestiner à l’empire, va s’en opposer un autre, formé par artifice, qui, plus il sera battu, plus il paraitra indestructible : nous voulons parler de l’Autriche. [177]

On parle des mariages autrichiens comme de l’unique ou principale cause des agrandissements de cet état : ce n’est pas sérieux. Les mariages et les héritages princiers, en Autriche et partout, sont presque toujours le symbole d’alliances politiques et d’adjonctions territoriales devenues indispensables, par conséquent naturelles. La formation de l’empire autrichien, sa raison d’existence, est dans la France même.

Le monde chrétien, poussé à l’unité gouvernementale par le fanatisme de son anarchie économique, y répugne par sa religion. Depuis que l’Evangile a mis un certain niveau entre les peuples, depuis surtout que la puissance spirituelle a été définitivement séparée de la temporelle, et que la Reforme a consommé cette séparation, l’absorption des états en un seul est devenue plus que jamais difficile, pour ne pas dire définitivement impossible. Egaux en Christ, les peuples ont tendu à le devenir en César, c’est-à-dire en souveraineté : telle est la raison, si peu comprise encore, que empêche la fusion de cités italiennes, appelant sans cesse les une contre les autres tantôt le souverain pontife, tantôt l’empereur de Germanie. L’Italie s’est consumée, politiquement parlant, dans cette lutte contre l’unité ; elle n’a pas réalisé son idéal d’un empereur régnant et ne gouvernant pas ; mais son esprit a passé aux nations, qui toutes, à l’exception de l’Italie, en établissant les communes, ont jeté les fondements de la République future ; qui toutes, depuis les villes libres du Rhin et de la Baltique jusqu’à la France et à l’Espagne, ont affirmé à l’envi et défendu de leur mieux, leur inviolabilité souveraine.

Toutefois, le morcellement des états devait avoir ses limites.

La France, par la constitution de son territoire, forme un groupe naturel, qui, centralisé le premier, aurait en [178] promptement raison du reste, s’il n’avait rencontré devant lui que de petits états, unis seulement par un lien fédératif. Un contre-poids devenait nécessaire : le caractère allemand, autant que l’esprit italien, s’opposant à une vaste centralisation monarchique, la puissance d’équilibre, impossible à créer dans le Nord, nous l’avons vu par l’exemple des Francs, se forma dans le Sud. De quoi se compose cette agglomération australe ? d’une foule de petites nationalités que la vie politique abandonnait déjà, ou qui ne l’avaient point encore reçue, la plupart moins avancées en civilisation que l’Allemagne : Bohême, Esclavonie, Dalmatie, etc. Un moment l’Autriche posséda les Pays-Bas, tout comme la Prusse possède aujourd’hui et pour le même motif les provinces rhénanes : pouvait-elle mieux révéler sa mission d’antagonisme vis-à-vis de la France ? Il semble qu’au premier choc cet amalgame d’éléments hétérogènes va se dissoudre ; qu’au premier cri de nationalité et d’indépendance, toutes ces peuplades vont briser leur faisceau et se mettre en insurrection. Qu’on se rassure : la monarchie autrichienne est assise sur des bases solides. Elle n’a véritablement qu’une chose à craindre, c’est que la France, sa rivale, lui manque.

Les choses ainsi arrangées, la France, de tous les états celui dont les nationalités ont le plus à redouter l’incursion, se trouve réduite à l’impuissance. La subalternisation de l’Europe, ou la monarchie universelle, devient pour elle, à moins que les gouvernements ne le veuillent bien, un problème aussi insoluble que la quadrature du cercle. Au moindre geste qu’elle fait, l’Autriche court aux armes (elle vient, par provision, de jeter 150,000 hommes en Italie) ; le corps germanique s’émeut tout entier, et se place en sentinelle sur le Rhin ; la Hollande et la Belgique, peuples d’origine allemande, préparent leurs contingents ; [179] l’Angleterre nous bloque par la mer, contenant l’Espagne par Gibraltar, l’Italie par Malte. Cent millions d’âmes contre trente-six : par derrière la Russie avec 60 millions de Slaves.

Certes, nous serions glorieux, comme Français, de voir pendant des siècles, se former contre nous une si puissante ligue. Mais quoi ! dans cette défiance des nations qui témoigne si bien de notre force, la philosophie ne nous laisse découvrir que le besoin d’équilibre, la loi de justice, qui seule doit régner sur les hommes, et que la nation française a contribué, plus qu’aucune autre, à faire entrer dans les choses.

Ainsi la ligne du Rhin, sans laquelle la France ne peut rien entreprendre, avec laquelle au contraire elle serait invincible, est la principale clef de la politique et de l’histoire en Europe ; et le véritable gardien de cette ligne, c’est l’Autriche. Donnez à la France le Rhin jusqu’à l’Yssel ; qu’Anvers et Amsterdam deviennent des ports français, et la coalition est brisée, l’Angleterre perdue. La France règne sur les deux hémisphères. Tôt ou tard, il faudra que le monde lui obéisse. Faites de l’Autriche un groupe de dix ou douze états indépendants, et le Rhin, mal gardé par les indigènes, devine en 48 heures la proie des régiments français. Aussi l’effort de la lutte s’est-il toujours porté de ce côté ; les compagnes d’Italie ne sont pour la France que des marches stratégiques ; si elle passe les monts, pour combattre l’Autriche, c’est toujours en vue des Pays-Bas. Ni le Pô, ni le Tibre, ne sont pour elle des lignes militaires ; sa ceinture de force est le Rhin : c’est par le Rhin que depuis longtemps elle aurait vaincu, hoc signo vinces, si elle était parvenue à le posséder, si les populations rhénanes, si la Hollande, les Flandres, pouvaient être fidèles à la France, si seulement elles pouvaient ne la point haïr… [180]

Résumons en deux mots cet enseignement du passé. Sous la pression de l’anarchie économique, aujourd’hui encore universelle, tendance des états à reculer leurs frontières et à s’absorber les uns les autres ; tendance de la France, résistance de l’Autriche et de l’Angleterre, appuyées de tout le corps germanique.

Sommes-nous condamnés, maintenant, à tourner éternellement dans ce cercle, à vivre toujours sur le qui-vive, et à jouer de temps à autre, comme pour entretenir l’énergie des uns, la vigilance des autres, cette horrible loterie, qu’on appelle la guerre ? La Révolution, qui a changé tant de choses, qui a modifié tant d’idées, indiqué tant de solutions, n’a-t-elle rien laissé sur ce sujet ? Que dit-elle ?

La Révolution est on ne peut plus claire, mais il y a conspiration pour ne la point entendre. Elle nous dit que le droit divin, féodal et militaire, aboli, l’égalité devant la loi devenue la base du droit public et civil, rien ne s’oppose plus à l’équilibre économique ; que si cet équilibre existe à l’intérieur, dans un pays tel que la France, il ne peut tarder à se réaliser au dehors entre les gouvernements ; que cette réalisation est irrésistible, qu’elle n’a besoin ni de diplomatie ni de batailles, qu’elle résulte nécessairement du simple voisinage et des libres rapports de commerce que les peuples soutiennent les uns à l’égard des autres, que telle doit être sur le monde civilisé l’initiative française, et qu’il n’y a pas pour nation notre d’autre prépondérance, disons-mieux, pas d’autre médiation, pas d’autre gloire. La Révolution tout entière n’a pas eu elle-même un autre objet : en abolissant le droit, les mœurs, coutumes et institutions de la féodalité, en créant l’égalité civile et politique, elle n’a voulu, elle n’a pu vouloir qu’une chose, mettre fin à l’anarchie économique, par suite à l’antagonisme des nations, à l’état de guerre. [181]

La politique conquérante du premier empire a obscurci, pendant un temps, dans l’esprit du peuple français, ce grand principe de la Révolution. Cette aberration passagère nous a couté deux millions de soldats, une frontière plus étroite qu’auparavant. Chose triste à dire, mais qui pourtant est vraie, nous avons été rendus à la vérité de notre principe par la grande coalition de 1813 et les traités de 1815. La Sainte-Alliance, qui, d’après la lettre de ses manifestes, semblait encourir la réprobation des Français ; la Sainte-Alliance, qu’on a pu prendre pour une coalition des rois contre les peuples, n’est, en fait, qu’un appel à l’équilibre contre l’ancien état de guerre, l’esprit de conquête et l’idée d’une monarchie universelle. L’égoïsme d’Etat a eu sa part dans ces fameux traités, dont la pensée première appartient à Henri IV, de même que les préjugés de l’émigration eurent leur part dans la Charte. La délimitation qui a été faite des souverainetés laisse à désirer ; depuis 1815, bien des infractions, bien des fautes ont été commises : au total, ces traités qu’un ministre à antithèses nous prescrivait de détester en les respectant, sont l’unique monument du droit public en Europe, la seule garantie de l’Independence des états, la pierre d’attente de la félicité des peuples. La démocratie peut vouloir déchirer ces traités, mais seulement pour en changer le texte : s’ils n’existaient pas, elle les inventerait. Qu’importe qu’ils commencent par la profession de foi chrétienne, Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit ? Traduits dans la langue et la logique de la France, ils signifient : Qu’à l’avenir chacune des puissances signatures doit chercher en elle-même, dans la liberté de ses citoyens, dans le développement et l’harmonie de leurs facultés économiques, les conditions de son équilibre ; que tout état qui, sous quelque prétexte que ce sont, chercherait, aux dépens d’un autre, une extension de [182] territoire, une augmentation d’influence, un accroissent de débouchés, à plus forte raison qui, s’immiscerait dans son administration, se déclarerait, ipso facto, en banqueroute ; que les autres devront s’unir pour lui résister, et, au besoin, le contraindre par la force.

Oh ! que les rois de l’Europe fassent honneur à leur signature ; qu’ils respectent leur contrat de mutuelle assurance, et nous ne craignons rien pour la liberté du monde. Que la Justice pose le pied sur un coin de la terre ; elle règne partout. Depuis les célèbres déclarations de 89, rien de plus grand n’a été proposé au monde : aussi ne craignons-nous pas de le dire, à part le style, l’intention aussi peut-être, la Révolution peut revendiquer la pensée de ces traités qu’on parle de déchirer.


§III.—Application des principes développés dans le paragraphe précédent aux circonstances actuelles.—Examen des griefs allègues par la presse impériale.—Énumération des motifs qui poussent l’Empire à la guerre.

Que prétendent maintenant les conseillers de l’Empire, avec leur question italienne ?

On dit, nous copions les feuilles dynastiques :

« Qu’il n’est point question de déchirer les traités, mais d’en obtenir la modification ;

« Que la situation de l’Italie est devenue, par la présence des Autrichiens, intolérable, et qu’il faut que cela finisse ;

« Que personne ne songe à s’emparer de l’Italie, bien mois encore à conquérir l’Europe ; qu’il s’agit simplement, si l’Autriche s’obstine, d’une expropriation pour cause d’utilité internationale, d’une exécution militaire. »

Sur ce fond de banalités impertinentes, le discours de l’Empereur au Corps législatif, interprété par un circulaire du ministre Delangle, est venu étendre la phraséologie des chauvins, honneur, patriotisme, danger de laisser les esprits trop inclinés vers les intérêts matériels. [183]

Langage de failli, dont les termes démontrent que le zèle de la liberté italique n’entre absolument pour rien dans la guerre qui se prépare, et que, si la situation est devenue intolérable à quelqu’un, c’est au gouvernement de l’Empereur.

Certes la cause de l’Italie a la sympathie générale, et nous faisons pour elle des vœux d’autant plus sincères qu’ils se confondent avec ceux que nous ne cessons de faire pour la France. Mais s’il se trouvait que la politique pour laquelle on va s’efforcer d’obtenir du Pays, par toutes les réclames de la presse agioteuse, un semblant d’adhésion, implique : 1 dans la forme, la négation de tout le droit public européen, partant une menace pour la liberté des autres états ; 2 au fond, c’est-à-dire, en ce qui touche l’Italie, une pure utopie bonapartiste ;—si la tentative d’exécution d’un semblable projet devait ramener fatalement toutes les péripéties antérieures, pousser la France à une guerre d’agrandissement, avec la perspective, en cas de victoire, d’un surcroit d’oppression, en cas d’insuccès d’une troisième invasion et peut-être d’un démembrement ; s’il était établi, d’autre part, que la cause que fait parler et agir l’Empire, comme ou le voit en ce moment, à propos de l’Italie, c’est l’imminence de déposer son Acte additionnel, ce qui veut dire, son bilan : est-il un seul homme, nous ne disons pas en Allemagne, en Belgique et en Angleterre, mais en Italie et en France, qui donnât son suffrage à une pareille expédition ?

Nous disons qu’en la forme l’intervention de la France dans les affaires d’Italie est une violation du droit public.

Le Casus belli, en cas de refus de l’Autriche d’évacuer la Lombardie, suppose que la souveraineté de chaque état en Europe est subordonnée au contrôle et à la sanction d’une Souveraineté supérieure ; et, si ce Souverain ne paraît pas, qu’il appartient à l’empereur des Français de [184] se porter, d’ores et déjà, son représentant, au besoin, son exécuteur. Or, cela même est l’affirmation d’une monarchie, tout au moins d’une confédération européenne. Grande question de savoir si les souverainetés établies devraient y souscrire : nous y répugnons fortement pour notre part : mais acceptons l’hypothèse.

L’unité politique de l’Europe posée par le fait seul du Casus belli, il ne peut être question, en particulier, de la nationalité italienne, pas plus que de toute autre nationalité. Il faut commencer par régler ce nouveau droit unitaire ou fédératif, en vertu duquel on prétend agir, puisque hors de là la pétition de l’Empereur vis-à-vis de l’Autriche demeurait, au point de vue légal, sans fondement. Et voici quelle serait la conséquence de ce nouveau droit des gens : Les mêmes admonestations et adjurations que le gouvernement français se permet d’adresser au gouvernement autrichien, avec menace de correction si celui-ci fait la sourde oreille, le gouvernement autrichien peut les adresser à son tour au gouvernement de Napoléon III : manquons-nous, en France, de griefs conte le despotisme du 2 Décembre ?… Bien plus, il n’est citoyen, sujet, ou serf, en Europe, que n’ait le droit de porter plainte, à l’autorité suzeraine, contre son gouvernement naturel, et d’invoquer contre celui-ci l’intervention des fédérés. Est-ce là ce qu’on entend aux Tuileries ? Ah ! Sire, souffrez que nous vous le disions : Vous ne parlez tant aujourd’hui de la liberté de l’Italie que pour vous dispenser de nous rendre la notre ; quiconque soutient le contraire a menti comme un vile flatteur et un apostat.

Nous ajoutons qu’au fond la victoire de la France n’aurait pour l’Italie aucun effet utile. Cette thèse exigerait presque une revue complète de l’histoire de la Péninsule : bornons-nous à résumer les proportions que nous avons extraites de nos lectures. [185]

L’Italie a été confessée dans ces dernières années par des savants et illustres écrivains : que nous ont-ils appris, sur le fait qui aujourd’hui inquiète si fort l’Europe, la perte de la nationalité italienne ? Est-ce par leur faute, par leur lâcheté et leur mollesse, que les Italiens sont devenus ce que nous les voyons aujourd’hui ; ou par la faute de leurs préjugés politiques et religieux ; ou bien enfin par l’effet d’une fatalité invincible, qui, après mille ans de lutte, leur ayant tout à coup fait perdre courage, les a livrées, divisés, impuissants, à la domination étrangère ?

Sans nous prononcer pour ni contre aucun de ces systèmes, autour desquels chaque écrivain n’a pas manqué de rassembler la masse entière des faits recueillis par l’histoire, nous croyons simplement que ce qui est arrivé à l’Italie du XVIe siècle est la même chose que ce qui s’accomplit en ce moment par toute l’Europe.

Mille ans de révolutions politiques demeurées sans résultat devaient conduire l’Italie au scepticisme politique : c’est l’état où elle se trouve au XVIe siècle. Or, chez une nation entourée de peuples moins avancées en expérience politique, et beaucoup plus forts, le scepticisme devait entrainer la perte de la nationalité : c’est l’état où nous voyons l’Italie depuis trois cents ans.

Pouvez-vous donc aujourd’hui rendre à Italie, à défaut d’une foi sociale qui serait la Révolution, une loi politique ? Où la trouverez-vous ? La France a-t-elle une foi politique ? L’Allemagne, qui remue tant d’idées, en a-t-elle une ? Croit-on à la politique, à Londres, à Pétersbourg et à Vienne ? La politique, cette prétendue science qui a pour objet de faire régner l’ordre parmi les nations par voie gouvernementale ou raison d’Etat ; la politique s’est montrée aux Italiens, vers la fin du XVe siècle, dans l’horreur de son mensonge : et le peuple italien lui a préféré les joies de la vie matérielle, les voluptés de l’art, [186] jusqu’à certain point la liberté philosophique. Ainsi fait eu ce moment le reste de l’Europe : les peuples s’émeuvent encore pour leurs droits ou privilège nationaux : il y a, croirait-on, des royalistes et des démocrates : regardez-y de près, vous ne trouvez sous ces dénominations du vieux temps que l’antagonisme des intérêts ; quant à la politique, les scepticisme le plus profond. La Révolution française, étudiée dans sa raison à la foi juridique et économique, la Révolution est la mort de la Politique.

Or, l’esprit nationale, le patriotisme, suit en tout la foi politique : là où il ne peut s’appeler Liberté, Justice, Bien-être, il s’éteint. Croit-on que la nationalité soit beaucoup plus vive à cette heure en France qu’en Italie ? Le contraire serait plutôt vrai. En Italie, la présence de l’étranger, aidée de l’oubli progressif des évènements antérieurs, semble avoir ressuscité le sentiment national. Mais l’illusion s’évanouirait vite au contact des nouvelles mœurs. Il n’y a pas de nationale plus ardente que celle qui se sent contrarié par le fait d’autrui ; il n’y a pas de plus fragile que celle qui s’est réduite, par l’abandon successif, volontaire ou forcé, de ses formes politiques, à de simple rapport de voisinage et d’intérêt. Les intérêts sont par tout l’Europe en pleine anarchie : quel peut être, d’après cela, sur les divers points de l’Europe, l’esprit public, le sentiment national ? Il y a un homme qui mérite entre nous le titre de créateur de la nationalité : c’est le tzar Alexandre. Donner la liberté à 25 ou trente millions de serfs ; voila ce qui s’appelle fonder un nationalité. Par le même motif, tout développement de la liberté et de la justice, doit être apprécié de la même manier. Guillaume d’Orange venant délivrer l’Angleterre de la tyrannie de Jacques II ; Louis XVIII rétablissant la France les libertés parlementaires, doivent être rangés dans le même catégorie qu’Alexandre, Rome les eût appelés Père de la [187] patrie. Mais ceux qui sollicitent les nation par la vanité pour les faire servir à des vues ambitieuses ; ceux qui les prennent par l’égoïsme, qui les enchainent par l’intérêt, sauf à leur reprocher ensuite de sacrifier tout à l’intérêt ; ceux qui ôtent aux nations la dignité de l’homme libre, et abolissent en elles jusqu’au deux moral, ceux-là sont des destructeurs de nations, des mangers de nationalité, demoboroi, comme dit énergiquement le grec.

L’Empereur Napoléon III rendra aux Italiens leur nationalité ? Regardez donc ce qu’il a fait, en sept ans et quelques mois de despotisme, de la nationalité française !… Sur ce terrain, la discussion nous serait trop facile, et nous ne tenons point à dresser en ce moment l’acte d’accusation de l’Empire. Soyons de bonne foi : l’intervention de la France dans les affaires d’Italie ne peut avoir aujourd’hui, comme elle n’a jamais eu dans le passé, qu’un objet : c’est en changeant l’obédience, à laquelle semble condamné, jusqu’à la Révolution finale, ce malheureux pays, de déplacer, au profit de l’Empire, le centre de gravite politique de l’Europe. C’est de la prépotence française qu’il s’agit ici, nullement de l’émancipation des Italiens. Le régime autrichien n’est pas tendre, on sait cela : mais lequel est préférable pour la sécurité de l’Europe, que deux ou trois femmes aient reçu le fouet à Nilan, ou que la stérile épopée de 1804 à 1814 recommence ? Quant à l’Italie, rendue à elle-même, elle ne pourrait prendre que l’un ou l’autre de ces deux partis : se rengager d’après sn génie dans les voies surannées de la politique et donner au monde une nouvelle représentation des tragédies du moyen âge, ou s’organiser selon la loi de la Révolution. Le premier amènerait de nouvelles interventions, un nouveau protectorat ; le second est repoussé par tout le monde, par les Italiens eux-mêmes ; de par la politique et l’histoire, l’Italie est condamnée à attendre, [188] à peine de rétrograder encore. Il vaut mieux qu’elle attende.

Nous soutenons, enfin, qu’une guerre de la France avec l’Autriche, à propos de l’Italie, si circonscrite, si modérée qu’on la voulut faire, entrainerait fatalement, à peine d’un honteux et mortel échec pour l’Empire, une guerre pour la prépondérance politique, en Europe. A quoi sert de parler des intentions ? c’est l’enchainement des faits qu’il faut considérer.

En ce moment, on travaille à isoler l’Autriche : c’est la première bataille à gagner. Y parviendra-t-on ? Il est permis d’en douter : mais ne jurons de rien.

Depuis 1815, de grandes fautes ont été commises contre l’esprit des traités, au grand dommage des peuples et de la sécurité générale ; de nouvelles et plus désastreuses infractions peuvent l’être encore.

La scission du royaume hollando-belge fut une faute : on sent bien que nous raisonnons ici uniquement au point de vue de l’équilibre des états. Loin de regretter l’indépendance de la Belgique, nous voudrions que chaque village fût souverain. Mais c’est depuis la séparation de la Belgique que la pensée de recouvrer la frontière du Rhin s’est réveillée plus vive que jamais en France ; si Louis-Philippe, aussi hardi que Louis XIV, avait accepté pour son fils la couronne qui lui était offerte, il eût été appuyé par la nation, et l’Angleterre aurait pu payer cher sa politique. Ici la faute fut générale : faute de roi Guillaume, qui s’aliéna les Belges en les traitant comme peuple conquis ; faute du clergé belge qui, dans un intérêt de sacristie, prépara la scission ; faute du gouvernement anglais, qui pratiqua mal à propos le Divide ut imperes ; faute des autres puissances, qui laissèrent faire.

L’hostilité du gouvernement anglais envers Louis-Philippe, et les encouragements qu’il donna au prétendant [189] Louis-Napoleon, furent une autre faute. Les hommes d’etat de l’Angleterre, aveuglés par l’orgueil et l’egoisme, se vengèrent stupidement sur le roi du péril que la situation avait fait seule : cette situation donnée, mieux valait cent fois pour l’Angleterre la monarchie constitutionnelle d’un Orleans, que l’empire absolutiste d’une Bonaparte. Une guerre, quelle qu’elle soit, de la France, sous un gouvernement parlementaire, ne fera jamais courir à l’Europe le moindre danger. Puisse Napoléon III ne pas essayer de l’apprendre aux Anglais, et de venger ainsi, avec l’injure de Sainte-Hélène, l’injure de Claremont !

L’empressement de lord Palmerston à reconnaitre le 2 Décembre fut une immoralité et une faute. Sans doute ce ministre, si peu soucieux du droit, tenait à vérifier le proverbe, Qui se ressemble s’assemble. Mais tout pouvoir qui méprise le droit se mystifie lui-même : que pense l’Angleterre à cette heure de son magnanime allié ?

Quelle faute encore, lorsque le ministère anglais, pour échapper à l’éventualité d’une guerre avec le nouvel empereur, trahit la confiance de Nicolas ! Le tsar, faisant confidence de ses projets à lord Seymour et sollicitant le concours de la Grande-Bretagne, n’était pas à craindre. Le peuple anglais paye cher la déloyauté de ses hommes d’Etat.

Ces faits, et bien d’autres, en montrant les mauvais instincts des gouvernements, feraient penser que dans les cours et chancelleries on est exposé plus qu’ailleurs à perdre de vue le fond des choses. Chacun veut grossir son lopin, pêcher en eau trouble ; mais tout le monde est dupe, et les peuples, comme du temps d’Homère, pâtissent seuls de la folie des souverains. Les mêmes fautes se renouvelleront-elles aujourd’hui ? Pourquoi non ? N’y a-t-il rien qui tente la cupidité de l’Angleterre et de la Russie et que l’empereur des Français, pour prix de leur neutralité, [190] leur puisse promettre ? Attendons-nous à toutes les défections des gouvernements. Nous sommes dans leur main chair exploitable et chair à canon ; et l’histoire prouve que les rois ne s’instruisent que lorsqu’ils ont la tête sur le billot.

« Comment ! s’écrie un honnête petit journal, il y a en Europe trois grandes puissances, l’Angleterre, la Russie et la Prusse, sans parler du faisceau des états secondaires, qui sont intéressés à maintenir la paix et auxquelles il suffirait de dire, Non ! pour empêcher la guerre, et ces puissances se taisent ! Elles laisseront déchaîner le fléau, elles laisseront s’allumer l’incendie, et c’est seulement lorsqu’il aura embrasé la moitie du monde, qu’elles songeront à s’unir pour l’éteindre. » (L’Economiste belge, 1er février 1859.)

Hélas ! oui, les trois grandes puissances, nous le craignons fort, regarderont avant de faire : c’est la grande sagesse des potentats.

Supposons donc la guerre déclarée, la non-intervention posée en principe, et suivons, guidés par la loi des choses, les cours des événements.

La France, assistée du Piémont, appuyée de l’insurrection des Italiens, possédant une armée dont les victoires en Orient ont doublé la valeur, la France semble avoir les plus grandes chances de vaincre. Mais, détruire les armées de l’Autriche, prendre ses places fortes, la forer à l’abandon de la Lombardie, forcer les gorges fortifiées du Tyrol, sans l’occupation desquelles il n’y aura jamais rien de fait : tout cela coûtera cher. La campagne ne sera pas finie que les Italiens auront subi plus de misère qu’ils n’en avaient épuisé depuis 1814. Mais, à la guerre comme à la guerre. Les Autrichiens expulsés, la paix signée, la dynastie des Bourbons de Naples a vécu : ceci est acquis d’avance, se dit tout haut. Naples, c’est encore l’Autriche ; car elle est protégée par l’Autriche. On procède à l’organisation, lisez, [191] au partage de la Péninsule affranchie ; la France se rembourse de ses sacrifices. Elle n’aura pas, sans doute, dépensé, comme en Crimée, 150 ou 200,000 hommes, plus trois ou quatre milliards, pour rien : les feuilles impérialistes, malgré le désintéressement dont elles font étalage, en tombent d’accord. En invitant l’Angleterre à prendre part à la lutte, si elle veut avoir part au butin, elles reconnaissent que la victoire doit valoir à la France, justicière et libératrice, une augmentation d’avantages, ce qui veut dire un accroissement de territoire et d’influence. Or, par cela même, les traités de 1815, qu’il s’agissait seulement de modifier, sont déchirés aussi bien pour l’esprit que pour la lettre ; la France est reconnue puissance prépondérante, la carte de l’Europe est à refaire. Car, qu’importe à la France de se donner trois ou quatre départements de l’autre côté des Alpes, ou de créer un petit état franco-italien, exposé, comme la Lombardie actuelle, aux sollicitations du Piémont, bientôt impatient du protectorat français, par conséquent d’une fidélité plus que douteuse ? Une substitution devient nécessaire, et chacun la devine : c’est sur le Rhin qu’elle s’opérerait. L’émancipation de l’Italie par l’armée française a pour conséquence inévitable, et plus ou moins prochaine, l’absorption de la Belgique et de tout le pays rhénan : aveugle ou traitre que le nie.

Ici la résistance serait plus vive : mais, d’abord, si l’Angleterre a coopéré à la déchéance de l’Autriche, et qu’on lui ait laissé prendre la Sicile qu’elle convoite, qu’aurait-elle à dire ? Si, au contraire, elle a gardé la neutralité, de quoi viendrait-elle se mêler si tard ? Une fois accompli, le fait à l’égard duquel elle se serait déclarée neutre, devient à son égard d’autant plus légitime qu’elle-même, par ses admonestations officieuses à la cour de Vienne et ses injonctions à la cour de Naples, en [192] aurait reconnu la moralité. Comment ! l’Angleterre adresse des notes à Vienne pour prier le gouvernement autrichien de changer sa politique vis-à-vis de ses sujets lombards, et elle serait fondée plus tard à se plaindre de la violation des traités et de la suprématie de la France ! Non, non : la déchéance de l’Autriche accomplie de l’autre côté des monts doit produire de ce côté-ci toutes ses conséquences. Quant à la Prusse, attendu que, sans intervenir d’une manière directe, elle aurait gardé une attitude hostile, la France tournerait immédiatement contre elle ses armes victorieuses, appelant à son aide les autres nationalités en souffrance, la Hongrie, la Bohême, la Pologne, qui sait ? l’Irlande peut-être. Que la fortune sourie, dans cette nouvelle campagne d’Iéna, à l’Empereur : et le nœud gordien de la suprématie française est encore un fois tranché sinon résolu : la France recouvre sa limite naturelle, à savoir toute la ligne du Rhin ; le roi de Prusse voudra bien se retirer de l’autre côté de l’Elbe, et l’Angleterre, ouvrant alors, mais un peu tard, ses longues paupières, se tenir tranquille, à peine d’une descente, et provisoirement d’un blocus continental.

Tout cela semble un rêve à la Pyrrhus : mais on l’a vu, ce rêve, se réaliser en quelques années ; aujourd’hui, la masse autrichienne disloquée, il pourrait se réaliser en moins de temps encore.

Et tenez, le monde est déjà à moitie battu, car il a peur. N’entendez-vous pas, du matin au soir, le monde des Intérêts s’exclamer : que la guerre est devenue impossible, que ce serait la suspension du commerce et de l’industrie, l’Europe mise en grève, l’anéantissement de toutes les valeurs ? Comme si les conquérants se souciaient des intérêts ! N’a-t-on pas fait déjà pour la Belgique, le compte des ateliers frappés de chômage, les comptoirs fermés les exploitations en souffrance, les boutiquiers près de [193] déposer leur bilan, les villes et les villages où s’arrêterait tout à coup la production, la vie ? Les Intérêts, on ne comprend plus que cela ; on ne parle d’autre chose. Eh ! bien, celui dont le cœur sera assez ferme pour contempler de sang-froid la détresse de ces Intérêts stupides et si peu respectables, en sera le maitre ; et le même motif qui aura amené la soumission des intérêts entretenant leur résignation, le grand Empire, reformé, gardé, au dehors aussi bien qu’au dedans, par l’égoïsme des intérêts, appuyé sur le scepticisme politique, ne s’écroulerait que dans une épouvantable catastrophe.

Qu’on ne dise pas : C’est de la folie, de la fureur. Napoléon III, si distingué jusqu’à ce jour par sa modération, par son flegme, est incapable de concevoir des projets atroces !

Il s’agit bien de ce que l’Empereur est capable de concevoir ou de ne pas concevoir ! Les intentions ni l’intelligence ne sont ici de rien ; l’Empereur n’a même que faire d’avoir une idée : les chose pensent pour lui, elles le commandent. Est-ce que Napoleon Ier, tout homme de génie qu’el était, sut jamais le premier mot de sa propre destinée ? Le sort en est jeté, disait-il à défenses de ses campagnes : que les destins s’accomplissent.

Napoléon III à besoin de faire la guerre, d’abord pour recouvrer l’arriéré de la campagne d’Orient… A cet égard, la fatalité qui sollicita Napoléon doit attirer d’autant plus l’attention des puissances, qu’elle revêt une apparence de droit. Nous sommes surpris que les partisans de la guerre n’aient pas fait subir cette considération. N’est-ce pas pour maintenir l’équilibre européen qu’il a fait cette expédition ? Tout le monde l’avoue. Or, deux choses ont été démontrées par la prise de Sébastopol : l’une qu’il pouvait se faire, à un moment donné, que la France fût seule à résister aux envahissements de l’empire russe ; la seconde, conséquence [194] […]

Napoléon III à besoin de faire la guerre, en second lieu, pour assurer dans sa famille, la transmission de la couronne. Il a vieilli ; déjà il a dû se donner, pour l’exercice de son pouvoir, un auxiliaire énergique, celui-là même que le sénatus-consulte de 1852 appelle, en cas de sinistre événement, à la régence. Napoléon III règne, Napoléon IV gouverne. Le vif a saisi le vif : mais ce n’est pas assez que cette saisine ; il faut illustrer la transition. Peut-être Son Altesse Impériale, chargée du ministère de l’Algérie et des Colonies, ne porte-t-elle pas sa pensée au delà d’une grande rénovation de la Péninsule ; peut-être qu’à [195] l’exemple de Louis-Philippe, ouvrant son règne par le siège d’Anvers et l’occupation d’Ancône, le prince et ses amis ne songent qu’à introduire dans les traités de 1815, seulement quant à la répartition des territoires, une modification de plus. L’Angleterre par ses notes ; les sympathies partout acquises aux Italiens, fournissent une occasion superbe : le futur régent en profite. Apres, qui vivra verra. Tout ce que nous dirons là-dessus, c’est que la tradition napoléonienne revit bien mieux accusée et bien plus forte en la personne du prince qu’en celle de l’Empereur ; c’est enfin que le gouvernement impérial, en quelques mains qu’il tombe, ne reculera pas devant cette conséquence de sa conquête.

Napoléon III à besoin de faire la guerre, enfin, parce qu’après avoir tout donné aux Compagnies, il est à bout de ficelles et de ressources ; parce qu’il n’a plus ni concessions ni garanties à offrir ; parce qu’il lui faut, pour la caste agioteuse dont il est le prince, des provinces nouvelles à exploiter et pressurer ; pour les officiers de son armée, accoutumés au lux et obérés, de l’argent ; pour sa famille, qu’il faut établir, doter, de l’argent ; pour lui-même enfin, dont la liste civile est, dit-on, fort endettée, de l’argent ; parce qu’il déjà les frais de la guerre sont faits en partie, canons, fusils, citadelles, hommes ; parce qu’en présence d’élections hostiles, il faut donner le change aux esprits, empêcher, par des considérations de salut public, l’impatience de se faire jour, pratiquer une éclaircie dans une population déjà en baisse, mais encore trop plantureuse, trop agitée ; parce qu’enfin, comme disait Barnave, la guerre donnera au gouvernement le maniement de subsides immenses,—on parle déjà d’un emprunt de 750 millions augmentera son autorité, fera taire touts les résistances. [196] Vieille politique, renouvelée des Romains, des Grecs, de tous les despotismes orientaux et occidentaux, que nous avons entendu professer, en 1848, par d’honnêtes républicains, demandant à grands cris qu’on jetât le superflu de la population sur les champs de bataille. Ah ! que l’Empereur Napoléon III doit leur paraitre un grand génie, un grand homme !

Chose étrange, que de tous les gouvernements celui qui semble jouir de l’initiative la plus absolue, de la liberté d’action la plus complète, le despotisme, soit au contraire le plus asservi aux causes fatales, le plus exposé aux coups de la fortune, et cela précisément parce qu’il rencontre moins d’obstacles à ses volontés, qu’il agit sans opposition et sans contrôle. Il a fallu dix-huit ans à la féodalité financière pour mettre à sec la royauté parlementaire de juillet ; sept années ont suffi pour ruiner l’Empire et l’acculer à la guerre. Que le gouvernement impérial permette de vérifier ses compte ; que la liste civile rende les siens ; et s’il n’est pas vrai que la disette d’argent et devenue par l’Etat aussi vive qu’elle l’était en 89, nous somme prêts à rétracter nos paroles.

Contre cette fatalité de la banqueroute, qui pèse sur le Pays et force l’Empereur à tirer le sabre, il y aurait à prendre une grande résolution : ce serait de faire volte-face, de passer sur le corps aux grandes Compagnies, de créer la démocratie industrielle, en autres termes, d’inaugurer la Révolution économique. L’Empire n’en fera rien : il est né dans la réaction, il mourra dans la réaction. Il n’a foi qu’à son étoile, feu follet qui le promène, comme le voyageur dans la nuit, à travers le marécage de la vieille politique, et finira par le jeter dans le gouffre.

Les puissances alliées, ceci n’est qu’un prévision de notre part, ne lui feront pas obstacle, ne crieront pas, [197] Casse-cou : elles n’ont pas d’autres idées que l’Empereur, pas plus d’intelligence de l’histoire, de respect du droit, que lui. Les populations, d’autre part, sont trop peu éclairées, osons le dire, trop peu vertueuses, pour contraindre les souverains à marcher. Le bourgeois dit : Que m’import qui commande, pourvu que je touche mes rentes ? Et le salarié : Que m’importe qui je serve, si ma condition ne change pas ?…

Le monde, croyons-nous, par son imbécilité même, par ses vices, est destiné à voir s’accomplir encore de grands évènements, nous voulons dire, d’immenses et absurdes calamités. L’histoire n’est jamais mieux alimentée que par les époques de dissolution, mieux servie que par la folie des princes, l’égoïsme des aristocraties, et la bêtise des masses. Pour nous, avant que les hostilités soient déclarées, nous croyons de notre droit et de notre devoir de protester, de toute la force de notre conscience, contre la campagne qui se prépare. Nous ne croyons point à l’émancipation de l’Italie par les armées impériales, pas plus que nous n’avons cru, en 1848, à l’indépendance du Saint-Père ou à la sécularisation du gouvernement romain par l’intervention de la République française ; nous n’admettons pas qu’au XIXe siècle, après la révolution française, en présence du mouvement économique, il suffise de donner à un peuple un gouvernement de son cru pour lui rendre son esprit public, sa nationalité ; nous somme convaincus que ce serait plutôt le moyen de généraliser et consolider la servitude ; nous considérons cette entreprise, soi-disant nationaliste, comme une insulte aux libertés enchaînées de la France ; nous nions que la guerre, une fois commencée, puisse et doive s’arrêter, comme celle d’Espagne en 1823, ou de Belgique en 1831, à une simple restitution de l’autonomie italienne, se réduire à un pur intérêt dynastique, à une intrigue de palais ; nous [198] soutenons qu’à d’inconséquence, d’idiotie, d’ignominie, l’expédition devra tôt ou tard, recevoir son véritable caractère, et devenir le point de départ d’une suprématie effective de la France sur le reste de l’Europe, pour ne pas dire d’une monarchie de tout l’Occident. Et nous attestons la Révolution, que telles ne sont pas les idées, telle n’est pas la mission de la France nouvelle ; que la grandeur et la félicité de notre nation n’ont rien à gagner à cette suprématie orgueilleuse, acquise au prix de torrents de sang et d’immense trésors, et qui ne pourrait se soutenir, bien peu de temps, que par la corruption et la terreur.

Quelques-uns nous accuseront de manque à nos devoirs envers la patrie, d’être les hommes de l’étranger, parce que, dans une question où la France peut se trouver en présence d’une coalition européenne, nous aurions préjugé le tort de la France. Le droit doit se taire, disent-ils, devant la patrie…

Pour nous, qui certes ne porterons pas les armes contre notre propre pays, nous disons au contraire qu’il n’y a pas de patrie contre le droit ; qu’une telle patrie est celle des brigands et des pirates, une patrie dont toute âme honnête doit tenir à honneur de s’exiler, et qu’il serait du droit des autres patries de combattre jusqu’à la mort. Mais, grâce au ciel, la France n’a jamais professé de semblables maximes : en ce moment, les ténèbres du despotisme, accumulées sur sa tête, l’empêchent seules d’y voir. Puisque, dans l’enceinte de l’Empire, la vérité ne peut plus se faire jour, que les écrits défavorables à la guerre sont déférés aux tribunaux, c’est aux Français de l’exil à parler pour leurs compatriotes ; c’est aux peuples voisins à mettre en garde, par leur clameur unanime, la nation asservie.

Au dedans, la Banqueroute, [199]

Au dehors, la Guerre :

Voilà le dernier mot de la situation que vous ont fait les aventuriers de la commandite, les flibustiers de l’agiotage. Français, acceptez-vous cette solidarité ?…


CHAPITRE XIII.

Contre-projet.

[to be transcribed]


 ÉPILOGUE.

La France souffre, c’est visible; les affaires n’y sont pas brillantes, cela se sait; elle est honteuse et elle a le cœur gros, cela se devine : on voudrait sortir de cette situation, mais le moyen ?… [209]

La France impériale est en peine: de quoi! On ne s’en douterait pas, à la voir si pompeuse : elle est pauvre.

De fausses maximes l’ont séduite ; d’absurdes terreurs out perverti sa raison. Elle a perdu ce qui la distinguait entre les nations, le sentiment de la mesure.

Dans ce pays où ‘’esprit abonde, ou le ridicule n’a pas le temps de naitre avant que la comédie s’en empare ; où les mœurs sont frugales, le génie tempéré, la langue simple et correcte ; où généralement on raisonne juste, où le style fuit l’hyperbole, où le public hait, pour ainsi dire à l’unisson, les excès et les extrêmes, où chacun fait profession de chercher le milieu en toute chose; dans ce pays de modération par excellence et d’ordre, il est arrive, chose qu’un jour tout le monde s’est abandonné à l’exagération de l’idée, à l’intempérance de la phrase, à la violence des appétits, à la furie des spéculations, à l’exorbitance des calculs. On n’a plus voulu que du gigantesque; on n’a que de prodiges; on n’a eu d’estime que pour les monstres, de foi qu’à l’impossible.

Cela a commencé par en haut: de beaux esprits ont prétendu que le faste est la véritable économie des princes; qu’un Etat bien administre doit avoir one grosse dette : qu’impôt c’est richesse; que tout ce que le parasitisme dévore profite au travailleur; que sans aristocratie le peuple mourrait de faim; qu’une nation vit surtout d’idéal, de gloire, et que la gloire ne peut jamais être trop payée. Et le Pouvoir, malgré les avertissements, les oppositions, les menaces même, le Pouvoir attirant t0ut à lui, visant a la gloire, résolu, à tout prix, de sauver Ile Pays du fléau de l’égalité, a fini par prendre un développement hors de proportion avec ses ressources. On a voulu ravoir, et l’on a eu, un gros budget, une grosse liste civile, un nombreux personnel, une armée formidable, et une dette superbe. On s’est moque de la modestie républicaine : à [210] sa place, une cour splendide, de hauts dignitaires, de grands commandements, de gros traitements, la police quadruplée, et le Pouvoir fort. Les travaux de l’Etat et les devis, tout a été conçu sur ce patron hors mesure; de vastes casernes, de grandes roules stratégiques, des monuments babyloniens, des palais néroniens, des constructions titaniques. Dans Paris, ville de marbre et d’or, les rues ont été changées en boulevards, les boulevards en places publiques. On a fait des éclaircies qui refoulent la population laborieuse jusqu’à la ligne des forts détachés, devenus tout à l’heure des corps de garde de barrières. A une pareille capitale, il faut l’Europe tributaire : sans quoi l’Empire,—nous ne disons plus la Monarchie,—croule sur ses cadres. Aussi, tiens-toi bien, vieille Autriche; prend garde a toi, Albion! A nous le Rhin et le Zwyderzée; à nous l’Alpe jusqu’au Po; à nous la montagne pyrénéenne jusqu’à l’Èbre. La reste à nos grands vassaux, rois, princes, ducs, comtes, barons, margraves et burgraves.

Ce système d’économie politique à la Louis XIV a tout entrainé, mœurs, idées, sentiments. Chacun a exhaussé son point de vue, élargi son horizon, tendu son ambition, doublé, triplé, décuplé sa mise de fonds, agrandi d’autant son existence. Grande chère, grosse dépense, luxe inouï, fureur de plaisir; le chef de bureau mène un train de ministre; la femme de l’employé à 800 francs, porte des paniers. L’égoïsme s’exalte jusqu’à la férocité, le scepticisme jusqu’à l’impudence; la spéculation chasse le travail; la dignité chez l’homme, la chasteté chez la femme, vertus improductives, s’abiment dans une commune prostitution.

Pour assouvir des appétits si énergiques, il a fallu monter les affaires sur une échelle plus haute que celle de Jacob: on n’a plus rêvé que millions et milliards, grandes compagnies, concessions de quatre-vingt-dix-neuf [211] ans, grosses subventions, gros monopoles, gros dividendes, gros appointements, grosses pensions, grosses et surtout rapides fortunes.

A quoi est-on parvenu ?

Chose aisée à prévoir, mais que personne n’a prévue, tant la passion était vive, c’est que, tout le monde éprouvant le besoin de gagner gros et vite, et les hommes restant ce qu’ils étaient, la population et le sol demeurant les mêmes, la valeur produit ne pouvait être en proportion de la valeur engagée, et tout a augmenté de prix à la fois. On a eu donc les tarifs élevés, les loyers chers, le pain et le vin chers, la viande chère; le travail lui-même, par la désertion d’un si grand nombre de spéculateurs, d’inventeurs, de créateurs, de fondateurs, d’organisateurs, d’escompteurs, d’agioteurs, d’entremetteurs, le travail est devenu insuffisant, de mauvaise qualité, et cher. On est arrivé ainsi, par la hausse générale, au déficit, à la disette, à la pénurie générale.

Aussi, voyez : la haute bourgeoisie, tout en se gorgeant, maigrit, tourne à l’hydropisie ; la classe moyenne s’endette, passe, d’un mouvement continu, a l’état de failli; le peuple se démoralise et s’étiole. En dépit des excitations de la Bourse et des exemples du Pouvoir, les restent éternellement calmes, mot honnête, inventé par la presse agioteuse, pour dire misérables. Paris a vu, le 1er janvier, surgir sur ses boulevards trente mille boutiques pour lui vendre… des étrennes. Le plus grand article du commerce parisien dans ces deux dernières années a été celui des crinolines, d’abord en crin, puis en ficelle, puis en acier, toutes brevetées, médaillées, à l’abri de la contrefaçon, sinon de la concurrence. Les commandes allaient par 300 douzaines à la fois. Quel siècle que celui où la principale occupation des hommes est de grossit les fesses des femmes! Il est clair que depuis sept ans le Pays, comme le Gouvernement [212] a les yeux plus grands que le ventre: en cela consiste sa maladie.

. . . . . . . . La chétive pécore

S’enfla si bien qu’elle creva.

Nous en avons dit le principe, décrit les phases, indique le traitement. Cela peut s’appeler la Mystification de la Cupidité, qui commence par l’agiotage érigé en institution (loi de 1842); se poursuit par l’escroquerie, devenue, à l’aide d’une presse complice, inviolable; se soutient par les subventions et garanties de l’Etat, les prorogations de baux, fusions, etc.; se dissimule par la guerre, et finit par la banqueroute, à moins qu’on n’en revienne à temps par le Droit et la Liberté.

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Notre but est d’apprendre au peuple, dans une série de publications dont nous donnons aujourd’hui le spécimen, à connaître, par l’observation des phénomènes, et à l’aide de la lumière que tout homme porte dans sa conscience, la raison et la déraison des choses; a se former ainsi, sur tous les objets de la nature el de la société qui l’intéressent le plus, un ensemble d’idées justes. et pour toutes les circonstances ou la liberté intervient, des principes d’action qui ne l’égarent pas : en quoi consiste toute la philosophie.

Dans un prochain numéro, nous chercherons la raison d’existence de l’Empire et sa fin, après la leçon d’économie politique, la leçon d’histoire.

Nous dirons en même temps ce que nous entendons par Philosophie populaire.

 

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