Bilan de la politique impériale (1853)

Ms. 2885: Copy by Georges Duchêne of an unpublished manuscript by Proudhon attacking the coup d’Etat of December 2 and the politics of Napoléon III. [Draft transcription]

Bilan de la politique impériale.

La Crise, la Banqueroute, la Famine.

Voici tantôt deux ans que la France supporte avec une patience stoïque l’épreuve de l’impérialisme. Le silence de la presse, la prescription des partis, la police traquant, emprisonnant, déportant tout ce qui ose d’exprimer une opinion contraire à la politique officielle, ont permis aux sauveurs de décembre d’appliquer à loisir leur théories. On ne viendra plus dire : Si Napoléon était le maitre… S’il n’avait pas d’opposition !… L’opposition, elle est à [allager], dans l’exile, en Algérie, à Cayenne. L’Empereur et ses proconsuls ont la haute main sur nos finances et nos libertés. Nul n’y contredit ; rien n’y résiste.

Il est temps de passer en revue les résultats de l’expérimentation.

Nous ne dirons ni les brillantes manœuvres des campes baraqués et retranchés de Boulogne, d’[   ], de Satory : ce sont des nomes devenue à jamais historiques ; nous ne décrirons pas davantage les pacifiques assauts donnés à nos villes sur la passage de sourd majestés, dans le but de les distraire sans les effrayer ; nous ne compterons ni l’héroïsme qu’y ont déployé nos soldats, ni les lauriers dont s’y sont couverts nos généraux. Chacun sait les détails de cette parodie à grand spectacle, renouvelée et [rajeunie] de l’histoire de don quichotte. Puis ce [2] sont là, comme on dit, les bagatelles de la porte, et nous avons hâte d’arriver au fond des choses.

Il est de tradition impériale que les gros budgets donnent une puissante impulsion au commerce. Aussi les dotations de l’empereur, des corps politiques et des fonctionnaires sont-elles moins une affaire d’intérêt personnel qu’une heureuse spéculation au profit de la nation tout entière. Les dépenses se sont accrues, depuis l’empire rien qu’en liste civiles, augmentations de traitements, aux préfets, aux évêques, aux gendarmes, aux curés, aux sous-officiers, etc., de 70 millions par an. 70 millions, lorsqu’on en pouvait prendre 100, 200, 500, voilà de la modération. Quand César et sa cour sont ivres, la France a dîné.

Cependant, si quelques-uns dépensent, il faut que d’autres paient. Les impôts sont donc des plus prospères. Les péquins sont là pour remplir l’escarcelle. De quoi se plaindraient-ils ?

Nous leur faites, Seigneur,

En les croquant beaucoup d’honneur.

Toutefois, les balances de comtes ne font pas toujours rire. Le déficit prévu en 1853 était de 250 millions à peu près.

On sait ce que veulent dire les prévisions de déficit. Jacques Bonhomme a beau payer le principal et les centimes additionnels, les taxes directe et les indirectes, ce sont alouettes dans la gueule de Gargantua. En attendant, comme il faut de l’argent, encore [3] de l’argent, toujours de l’argent, le ministre des finances négocie des bons du trésor. Il y en a en ce moment pour 500 millions en circulation.

Les bons du trésor, nous devons l’expliquer à ceux qui ne le savent pas, sont un moyen d’escompter les impôts non encore perçus. Ils sont à plusieurs mois et jusqu’à un an d’échéance. Une sage administration doit user avec réserve de cet expédient. Tels ne sont pas les procédés impérieux. La circulation, qui montait au commencement de l’année à 120 millions, dépasse aujourd’hui, disons nous, 500 millions.

500 millions sur un budget d’un milliard et demi, c’est juste le tiers. Nous avons encore trois mois avant d’atteindre la fin de 1853. A ce moment, la moitie des recettes de 1854 sera déjà dévorée.

Fournisseurs de l’empire, chantez un hosanna ! on voudrait contracter un emprunt ; mais ce n’est pas possible. Que disons-nous ? l’emprunt est tout contracté : c’est vous qui l’avez fourni. On consolidera les dons émit ; les porteurs recevront, au lieu d’argent, des titres de rente perpétuelle. La dette annuelle y compris les pensions s’élève à peu près à 375 millions. 25 millions en plus feront un nombre rond. Créanciers de l’état, criez Vive l’empereur et poussez à la hausse ; vous en aurez besoin pour négocier vos titres.

Se le gouvernement fait banqueroute, du moins le commerce n’a rien à désirer. Qu’on juge [4] plutôt.

L’empereur n’entend pas que rien se fasse en affaires sans son agrément. Il avait autorisé l’émission des lettres de gage du Crédit foncier de Marseille et de Nevers ; moyennant une faible commission, de 4 millions 800 mille francs, M. Mirés s’était chargé de l’opération. L’empereur avait voulu ; l’empereur ne veut plus : les obligations souscrites sont en train de se rembourser. On a fait à ce sujet courir des bruits : suivant les unes, le Crédit foncier de France, jaloux de l’empressement des spéculateurs à prendre les obligations [offirés], tendes qu’ils dédaignent celles de M. Wolowski, aurait obtenu cette mesure contre son rival ; suivant d’autres, M. Mirés aurait lui-même sollicité la résiliation de son contrat. Qu’import aux capitalistes ? Il leur suffit que l’empereur commande à tout. Vous verserez, vos capitaux ici, et vous les retirerez de là ! C’est sa manière de faire naitre la confiance.

Il défend aux fonds publics de baisser ; les agents de change ont une consigne sévère et pleins pouvoirs à cet égard.

La banque d’Angleterre a élevé à 4 ½ pour 100 le taux de son escompte. Celle de France a voulu l’imiter pour une précaution facile à comprendre. Le papier, au lieu de se placer à Londres, vient chercher le rabais à Paris. Le résultat, c’est l’exportation de notre numéraire.

Exportation de numéraire pour l’escompte à [5] bas prix, exportation de numéraire par les achats de grains à l’étranger, qui n’emploieront pas cette année moins de 260 millions, c’est la panique commerciale. Mieux avisé que les financiers et les négociants, l’empereur n’entend pas que le taux de la banque se relève. Gémisse le commerce, pourvu que la volonté de César s’accomplisse.

Où le gouvernement se montre intraitable, c’est dans la question des subsistances, « Nous entendons pas qu’on parle, » dit la police. Un journal d’agriculture, pour l’être occupé du déficit de la récolte, vient de se voir supprimer. L’approvisionnement des grains figure en effet dans le programme politique de décembre, formulé en ces termes par l’oracle du système, M. de Garsigny : « Personne jusqu’ici n’a rien compris au gouvernement ; ce qu’il faut à la France, c’est une aristocratie financière riche et puissante, une bourgeoisie peu nombreuse ; au peuple du pain pour l’empêcher de crier, des illuminations pour l’amuser, des prêtres pour l’endormir. »

En illuminations, avec les millions des contribuables, il est aisé de faire des prodiges. Quant au jésuitisme, s’il n’était insatiable, on pourrait le croire à l’apogée de sa grandeur. Le directeur de la librairie disait naguère au libraire Hachette : « Le pouvoir n’entend pas que dans les livres d’histoire, le beau rôle soit laissé aux protestants et le rôle odieux aux catholiques, même à propos de la Saint-Barthélemy. »

Voyons la question du pain, à la solution de [6] laquelle l’impérialisme se reconnaît seul compétant.

Parlons d’abord du maximum imposé aux boulangers de la capitale. Par ne première convention, le préfet de police devait leur accorder une compensation de taxe ; c’est-à-dire qu’au lieu de payer le pain de quatre livres 18 sous sans un temps, 16 sous dans un autre ; 12 sous à une autre époque, le parisien l’eût en pendant des années au prix fixe de 16 sous. Une nouvelle combinaison consiste à faire indemniser les boulangers pur la ville. De cette manière, les habitants continueront de payer en droits d’octrois le vin, le bois, le charbon, les huiles, la viande, etc., 25 et 40 pour 100 au dessus de leur valeur, afin de donner à la ville le moyen de maintenir la taxe du pain à 16 sous. C’est du popularisme dans le goût impérial.

Voici une idée bien autrement féconde. Dans le but de produire la baisse, le gouvernement s’imagine d’acheter des blés avec les deniers publics et de les faire ventre au-dessous du cours sur le marché de Marseille.

Les négociants de l’intérieur, justement alarmés s’une manœuvre qui tend à les ruiner, se hâtent d’expédier par le télégraphe électrique à leurs correspondants des ville maritimes, l’ordre de diriger sur la Belgique et l’Angleterre les navires chargés de grains. Colère et désappointement des hommes d’état. Le Moniteur, par un audacieux mensonge, affirme en vaine que le gouvernement ne se mêle pas du commerce des céréales. [7] Qui est-ce qui croit aux démentis du Moniteur ?

Le résultat de cette équipée, c’est le déficit immédiat dans les approvisionnements, de plus la panique jetée dans le commerce des grains, qui menace de se retirer. C’est l’organisation populaire de la famine.

Jaloux d’un si beau zèle, les préfets écrivent aux maires des communes des circulaires non moins ingénieuses. On inquiète les propriétaires et les fermiers ; on leur défend de vendre chez eux ; on les oblige à mener toute leur récolte au marché. On entreprend de leur prouver, à eux cultivateurs, que l’année est au-dessus de la moyenne. Les policiers à leur tour verbaliser de droite et de gauche contre les acheteurs. Perquisitions, réquisitions, maximums, tracasseries dont le résultat est d’effrayer les gens et de précipiter la crise, voilà le savoir-faire des grands politiques de décembre.

Que les idiots, habitués à maudire les accapareurs applaudissent ! ils verront dans six mois.

L’accaparement des grains ! nombre de bourgeois, marchands de bois, de vins, de denrées coloniales et de différents produits, accapareurs des articles de leur commerce au même titre que les blatiers sont accapareurs de blés, la plupart des ouvriers, le gouvernement impérial, aussi fort en économie que les plus ignares, une portion notable de la population, enfin, croit encore à cette chimère de l’accaparement. Pauvres dupes ! [8]

Qu’on accumule de l’or, dont il peut tenir plusieurs millions dans quelques tonneaux de vins de Bourgogne, c’est possible ; le loyer n’en coûte pas cher. Mais garder des blés, la marchandise la plus encombrante et la plus susceptible de détérioration, quelle riche idée. Les grains existent un magasin sec et bien aéré ; on ne peut les entasser en gros monceaux crainte de fermentation ; c’est une denrée fort lourde, mal placée au rez-de-chaussée et dont le poids écrase les planchers. Joignez à tous ces embarras les transports, chargements et déchargements qu’exigerait la manie de l’accaparement, et l’on verra que tant de frais, ajoutés au loyer des magasins, auraient bientôt absorbé le principal et les profits.

Que les imbéciles et les fonctionnaires de l’empereur se le disent.

Incapacité ou trahison chez les hommes du pouvoir, c’est tout un quant aux résultats. Mais est-ce bien à son insu que le gouvernement organise la famine si la cherté des subsistances cause du mécontentement, la faim énerve les courages. Les affames ne se battent pas, si ce n’est aux portes des bureaux de bienfaisance. Les années de disette sont des époques de prospérité pour les sociétés de Saint François Xavier, de St. Vincent de Paule, pour toutes les jesuitières où l’on obtient au pain, une [l]oupe moyennant un billet de confession.

L’énervement de la race par les privations voilà le secret de la politique impériale. Ce secret [9] il vient de se révéler dans la circulaire du ministre Fortoul sur le régime alimentaire des lycées.

« Considérant, dit-il, que les travaux intellectuels exigent une nourriture fortifiante… la ration de viande allouée aux élèves, par jour et par tête, sera de 70 grammes pour les grands, 60 pour les moyens, 50 pour les petits. » 50 grammes de viande, le dixième d’une livre, 70, un septième, voilà la ration officielle accordée à des enfants, à des jeunes gens dans l’âge de la croissance ; voilà ce que M. de Fortoul, sous l’impression sans doute des vapeurs arrivées d ;une orgie, a osé appeler une nourriture fortifiante. Vit-on jamais un mépris plus cynique de l’humanité ?

Il s’agit maintenant d’appliquer à la nation tout entière le régime fortifiant des lycées. C’est pourquoi le gouvernement n’entend pas qu’on poussée le cri d’alarme à propos de la disette. Or veut-on se faire une idée de l’imminence du danger ; voici des faits non moins positifs que la circulaire Fortoul.

L’année 1853 est aussi mauvaise que l’année 1846 ; et en 1846, il a fallu importer de l’étranger 16 millions d’hectolitres de blé : les chiffres de la douane en témoignent.

16 millions d’hectolitres, c’est, à 75 kilogs par hectolitre, un poids de 1 milliard 200 mille kilogs à transporter, soit douze cent mille tonneaux. [10] Il faudrait, pur les amener en un seul voyage, 24,000 navires du port de 500 tonneaux. La marine française se compose de 15,000 bâtiments de commerce, au plus, dont 250 à vapeur, jaugeant et tout 800,000 tonneaux environ. En sorte que pour transporter de la mer noire à Marseille les blés nécessaires à l’alimentation de la France, il faudrait que toute notre marine fit un voyage et demi.

Le plupart de nos bâtiments sont en Amérique, en Australie, en Californie. Les armateurs qui faisaient jusqu’ici des changements de grains, se rebutent de vaut les manœuvres dont nous avons rendu compte. Sont-ce les vaisseaux de l’Etat qui feront les approvisionnements ? ils n’y sont ni propices ni suffisants. D’ailleurs notre flotte n’est-elle pas à Besica, prête à se porter sur Constantinople et à bombarder la ville, afin de protéger les [   ] contre leur propre entrainement ?

Vous voyez bien que la disette est certaine ; mais Bonaparte ne veut pas qu’one en parle ; il veut qu’elle prenne tout le monde au dépourvu sans qu’aucune voix s’élève pour crier à la France : Sauve-toi toi-même !

Il y a trop de population ! c’est encore de tradition impériale. A défaut de la guerre, la famine sera le fléau de Dieu aux mains du nouvel empereur.

Vienne l’émeute ! on y a pourvu. La destination des logements à bas prix dans Paris oblige tous les jours les ouvriers de chercher un asile loin du centre : on n’aura de repos que lorsqu’on aura [11] fait refluer hors barrière, ces prolétaires qu’en aime tant dans les proclamations officielles. L’émeute, les massacreurs de décembre l’appellent de tous leurs vœux. N’y a-t-il pas des croix, des pensions des grades à gagner dans le pillage et l’égorgement ? vienne l’émeute pour que le plomb, le fer et la mitraille aident à la faire, trop lente à détruire.

Décimer le prolétariat, c’est la manière impériale de l’émanciper.

Aux créanciers de l’Etat la banqueroute, au commerce la panique et la ruine, au peuple la famine, à la [finance] la guerre civile, voilà les résultats de la politique de décembre. Il ne faut pas moins que tous ces fléaux réunis pour énerver la nation et la rendre docile en joug qu’on lui prépare ; Bonaparte, l’élu de Dieu, n’a-t-il pas juré de la ramener dans la voie sainte ; et la voie sainte, l’Univers religieux, qui à défaut du pape a sacré l’empereur, la définissait naguère ainsi : « Restauration de l’ancien régime, reconstitution de l’égalité et des biens du clergé, rétablissement des droits féodaux de la dime et du servage. »

Celle est la mission providentielle dévolue à l’empereur. Ce sont les jésuites, ses oracles, qui la lui ont tracée, et il n’y faillira pas.

Cependant les temps approchent ; la crise se précipite ; nous en avons un symptôme infaillible. Les financiers et les spéculateurs réalisent à la hâte leur fortune et la font filer en Angleterre [12] ou en Amérique. Quand les [   ] déménagent, la raison n’est pas loin d’écrouler. Il s’agit de savoir qui de la nation ou de l’empereur elle écrasera sous ses débris.

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